Chapitre 12 La retraite
Le 14 septembre 1812, du haut du mont du Salut, Napoléon, aux rayons d’un beau soleil d’été, avait vu reluire les dômes dorés de la ville sainte ; et toute l’armée, diminuée d’un quart par la bataille de la Moscova, mais forte encore de quatre-vingt-dix mille hommes, avait battu des mains à cette vue en criant : « Moscou ! Moscou ! » comme quatorze ans auparavant – tentant l’Orient par la porte opposée – elle avait crié : « Les Pyramides ! les Pyramides ! »
Le même soir, Napoléon entra dans Moscou déserte. Les Gaulois, du moins, en prenant le Capitole – où les guida ce brenn inconnu, du titre duquel les historiens latins firent un nom d’homme en l’appelant Brennus –, les Gaulois, disons-nous, en prenant le Capitole, trouvèrent du moins les sénateurs assis sur leurs chaises curules : c’était quelque chose à tuer.
Il n’en avait pas été ainsi à Moscou : on n’y avait trouvé que les négociants français qui venaient, épouvantés, nous annoncer cette étrange nouvelle : « Moscou est déserte ! »
Puis, la même nuit, Napoléon fut, non pas éveillé – Napoléon ne dormait pas – mais surpris par le cri : « Au feu ! »
À ce cri, il s’approche d’une des fenêtres du Kremlin dominant la ville : le palais du Commerce est en flammes !
Il attribue d’abord l’incendie à une imprudence ; il accuse Mortier d’avoir mal fait la police de l’armée ; il accuse un soldat ivre d’avoir mis le feu ; il ordonne que ce soldat soit recherché, puni, fusillé ! Mais on lui dit que ce n’est point ainsi que la chose s’est passée : qu’entre minuit et une heure, un globe de feu s’est abaissé, à travers les airs, sur le palais, et que de là vint, non seulement l’incendie, mais encore le signal incendiaire.
En effet, c’est un signal ; car, presque en même temps, le feu apparaît, se lève, grandit sur trois autres points de la ville.
Napoléon doute encore ; mais les rapports se succèdent : le feu vient d’éclater à la Bourse et l’on a vu des hommes de la police l’attiser avec des lances goudronnées ! Dans vingt, dans trente, dans cent maisons différentes, des obus cachés au fond des poêles ont fait explosion quand ces poêles ont été allumés et ont tué ou blessé les soldats français et incendié les maisons ! Mieux ou pis encore : des troupes de bandits parcourent les rues de la ville, des torches à la main ; ils propagent le feu avec l’acharnement de l’ivresse, ou peut-être avec l’ivresse du patriotisme ; la vue des Français n’a fait que les exalter ; les menaces, que les exciter à poursuivre l’œuvre de destruction ; on n’a pu leur arracher les torches des mains et, à coups de sabre, il a fallu abattre tout ensemble les mains et les torches !
Napoléon écoute tous ces récits avec un profond étonnement ; il n’y veut pas croire, il repousse l’évidence et se contente de murmurer :
— Oh ! les misérables ! les Barbares ! les Scythes !
Le jour vint, moins brillant que la nuit : la nuit était éclairée par la flamme, le jour était obscurci par la fumée.
On ne pouvait pas détourner Napoléon de ce spectacle ; il allait de fenêtre en fenêtre, criant :
— Éteignez ce feu ! mais éteignez-le donc !
Et, pour la seconde fois, sa voix, si puissante sur les hommes, était impuissante sur les éléments.
Il avait jeté un cri à peu près pareil à Vienne, le jour de la bataille d’Essling, quand le Danube avait soulevé et emporté ses ponts ; mais enfin il avait vaincu le Danube !
Dompterait-il le feu, ainsi qu’il avait dompté l’eau ?
Non ; comme alimenté par une force invisible, l’incendie étendait son cercle immense et allait toujours se rapprochant. Napoléon est littéralement entouré d’une mer de flammes ; chaque maison est une vague qui monte et la terrible marée gagne incessamment et commence à battre les murailles du Kremlin.
La journée s’écoule ainsi dans la contemplation terrible. On se presse autour de l’empereur, on l’adjure de quitter le Kremlin ; mais lui, comme s’il craignait qu’on ne veuille l’entraîner de force, se cramponne aux barres des fenêtres. La nuit vient et l’incendie est si proche, que la réverbération de la flamme flotte sur le visage en courroux de cet autre Jupiter assiégé par les Titans.
Tous ceux qui croient avoir une influence sur lui sont accourus : son confident intime le prince de Neufchâtel, puis son beau-frère Murat, puis son beau-fils le prince Eugène ; c’est à qui le priera, le suppliera : il semble sourd, insensible, muet ! Toutes ses facultés sont concentrées dans un seul sens : la vue ! Les bras croisés, la tête nue, le visage doré d’un reflet couleur de cuivre, il regarde…
Tout à coup, un murmure passe de bouche en bouche : chacun le transmet plus rapide à son voisin et le pousse devant soi pour qu’il arrive enfin jusqu’à l’empereur : « Le feu est au Kremlin ! »
Cela ne suffit pas encore.
— Qu’on l’éteigne ! dit l’empereur.
On obéit : le feu est éteint.
Dis minutes après, le même murmure se renouvelle plus menaçant.
— Éteignez ! éteignez ! répète Napoléon.
Mais une troisième fois l’incendie se rallume ; il éclate dans la tour de l’arsenal. Cette fois, on a pris l’incendiaire : c’est un soldat de la police.
On l’amène devant Napoléon, qui l’interroge.
L’homme obéit à un ordre reçu ; de qui a-t-il reçu cet ordre ? de son chef ; et de qui son chef l’a-t-il reçu ? du sien.
Ainsi, l’ordre vient d’en haut ; ainsi, ce n’est pas le fanatisme individuel de quelques misérables qui incendie la capitale de la Russie : c’est un ordre supérieur qui s’exécute, c’est un plan arrêté qui s’accomplit.
Napoléon hausse les épaules et, avec un geste de dégoût, fait signe qu’on éloigne de ses yeux l’incendiaire. On emmène celui-ci dans une cour et on le poignarde à coups de baïonnette ; il meurt en riant et en prononçant en russe des paroles de menace.
Ces paroles, un Polonais les a entendues ; il monte tout effaré les degrés du palais et parvient jusqu’à la chambre où s’obstine à rester Napoléon.
— Le Kremlin est miné ! dit-il ; les Russes ont l’espoir de faire sauter l’empereur et tout son état-major !
— Sire, dit Eugène, contre les hommes on lutte comme César et comme Alexandre ; contre les dieux, on lutte comme Diomède et comme Achille ; mais on ne lutte pas contre le feu !
— Allons ! dit Napoléon se décidant, où est l’escalier du Nord ?
Les portes s’ouvrent rapidement ; des guides s’élancent pour indiquer le chemin, pressés qu’ils sont eux-mêmes d’échapper au danger, et l’on descend le fameux escalier du Nord, immortalisé par le massacre des strélitz.
— Où l’empereur veut-il transporter son quartier général ? demande Berthier.
— Sur la route de Pétersbourg, dit Napoléon, dans le château impérial de Petrovsky.
Ainsi, malgré l’incendie, les flammes, la mine menaçante ; malgré le volcan ouvert sous ses pieds, il ne battra point en retraite, il ne reculera pas du côté de la France ; au contraire, il fera une lieue de plus sur le chemin de Pétersbourg.
Mais arriverait-on à Petrovsky ? On avait attendu bien tard ! tout à l’heure, on n’était qu’assiégé par l’incendie : maintenant, on est bloqué par le feu.
Grâce à une espèce de couloir creusé à travers les rochers, on gagne une poterne et l’on sort enfin du Kremlin.
Mais, une fois sorti du Kremlin, on n’est que plus près des flammes ; on se trouve au centre d’un immense brasier ; les rues disparaissent, enveloppées dans des tourbillons de fumée ; l’air, chargé de cendres, cesse d’être respirable et brûle la poitrine.
On s’engouffra au hasard dans ce qui ressemblait le plus à une rue. Par bonheur, en effet, c’en était une, mais étroite, tortueuse, enflammée des deux côtés.
L’empereur avançait à pied au milieu d’une vingtaine d’hommes ; devant lui, agitant l’air avec leurs chapeaux pour le rendre plus respirable, marchaient Murat et Eugène ; Berthier le suivait – le même partout – restant derrière, là comme ailleurs ; passant où l’empereur passait, n’allant ni en avant, ni de côté ; recevant son impulsion mais n’ayant jamais d’initiative.
On allait ainsi, entre deux murailles de feu, sous une voûte de feu, sur une terre de feu ! Des poutres enflammées tombaient à droite et à gauche ; le fer et le plomb fondus roulaient des toits comme fait la pluie en un jour d’orage. Les flammes, se courbant sous le vent, venaient, du bout de leurs langues dévorantes, lécher les plumets des officiers, puis, se relevant tout à coup, remontaient vers le ciel comme autant de banderoles ardentes.
Il fallait sortir, trouver une issue ou étouffer.
Cinq minutes encore, personne ne sortait de ce soupirail de l’enfer !
On eut un instant l’idée de retourner en arrière ; mais plusieurs maisons s’écroulèrent tout à coup, et l’on vit s’amonceler une barricade enflammée qui barrait la retraite.
— En avant donc ! en avant ! dit Murat.
— En avant ! répéta Eugène.
— En avant ! dit Napoléon lui-même.
Mais ceux qui formaient l’avant-garde, saisissant leurs têtes à deux mains, répondirent d’une voix étouffée :
— Impossible ! nous n’y voyons plus ; le feu est partout !
En ce moment, on entendit, du milieu de la fumée, une voix qui criait :
— Par ici, sire ! par ici.
Et un jeune homme de trente ans, le visage sillonné par un coup de sabre, encore pâle de sa blessure récente, apparut à la gauche de l’empereur, sortant d’un tourbillon de fumée.
— Guidez-nous, dit Napoléon.
— Par ici, sire ! reprit le jeune homme.
Et, se replongeant dans le tourbillon de fumée :
— Par ici, répéta-t-il, par ici ! je réponds de tout !
Napoléon appuya son mouchoir sur sa bouche : l’air était devenu insupportable, suffocant, mortel.
— Par ici, sire ! disait toujours la voix.
Au bout de quelques pas, en effet, la flamme était moins ardente, la fumée moins épaisse : on se trouvait dans un quartier brûlé depuis le matin.
Un officier général porté sur une litière allait s’engager dans le foyer dévorant d’où l’on venait de sortir comme par miracle : c’était le maréchal Davoust, blessé à la Moscova, qui se faisait porter au Kremlin pour obtenir de Napoléon qu’il quittât ce palais fatal.
En apercevant l’empereur, il se souleva et tendit les bras vers lui ; l’empereur le reçut, reconnaissant mais calme, comme s’il venait d’accomplir un trajet ordinaire.
En ce moment, on vit paraître, à cinquante pas, un convoi de poudre qui défilait à travers le feu.
— Laissez passer l’empereur ! cria le jeune officier.
— Laissez passer la poudre, monsieur, dit l’empereur. La poudre, en cas d’incendie, ajouta-t-il en essayant de sourire, est toujours ce qu’il y a de plus urgent à sauver.
Un caisson éclata.
Ceux qui entouraient l’empereur se pressèrent autour de lui.
Un second caisson, puis un troisième, puis un quatrième éclatèrent comme le premier ; les débris retombaient en pluie enflammée !
Il y en avait cinquante : on attendit qu’ils fussent passés puis on se remit en route.
En arrivant à la porte de Petrovsky :
— N’est-ce pas le lieutenant Richard que vous m’aviez envoyé à Donauwœrth qui marche devant nous et qui est arrivé si à propos pour nous montrer notre chemin au milieu des flammes ? demanda l’empereur.
— Oui, sire, dit Davoust ; seulement, il est devenu capitaine.
— Il ne faut pas qu’il s’arrête là, Davoust ; et en attendant que vous le fassiez chef de bataillon, donnez-lui votre croix d’officier de la Légion d’honneur.
Le maréchal appela le jeune officier et, détachant sa croix d’or :
— Capitaine Richard, lui dit-il, de la part de l’empereur !
Le capitaine Richard s’inclina et Napoléon, en passant, lui fit de la main un signe qui voulait dire : « Je t’ai reconnu et je ne t’oublierai pas. »
Le jeune homme se retira, prêt à mourir pour l’empereur sans un regret, sans une plainte.
Le lendemain, en s’éveillant, Napoléon courut à la fenêtre donnant du côté de Moscou ; il espérait trouver l’incendie éteint ou du moins calmé : toute la ville n’était qu’une nappe de feu, qu’un nuage de fumée. Cette Moscou qu’on était venu chercher si loin, qui semblait s’éloigner et fuir devant nous comme les mirages du désert ; cette Moscou, lorsque enfin on avait mis la main dessus, n’était qu’un monceau de cendres ! Ce n’étaient plus seulement les armées du tsar qui étaient insaisissables, c’étaient ses villes elles-mêmes.
Que va faire l’homme de 1805, de 1806, de 1809 ; l’homme aux résolutions rapides, l’homme qui a abandonné le camp de Boulogne pour aller gagner la bataille d’Austerlitz, l’homme qui a quitté les Tuileries en annonçant quel jour il entrerait à Berlin, l’homme qui a laissé l’Espagne, traversé la France et marché au pas de course jusqu’à Vienne ?
Il va marcher sur Pétersbourg ; il le dit du moins.
Sur une table est dépliée la carte qui indique le chemin de la seconde capitale de l’empire moscovite ; mais sur une table voisine est ouverte la carte qui indique le chemin de Paris.
Il attendra huit jours avant de prendre une résolution : il faut huit jours pour que sa lettre à l’empereur Alexandre arrive à Pétersbourg et provoque une réponse. On n’est qu’au 19 septembre, il fait beau : on a le temps de prendre un parti.
Puis, au bout des trois premiers jours, la ville était consumée, c’est vrai, mais l’incendie éteint. Le Kremlin, sauvé, était redevenu habitable.
L’empereur rentra dans le Kremlin ; il lui sembla, en rentrant, qu’une seconde fois il prenait Moscou.
De là, il put voir le terrible spectacle d’une armée affamée dévorant les débris d’une ville.
Pendant les trois jours que Moscou avait mis à se consumer et à s’éteindre, Murat avait perdu la trace du général Koutousov, qu’il poursuivait ; – mais on ne devait point tarder à avoir de ses nouvelles.
Koutousov, après avoir fui vers l’orient, avait tourné tout à coup vers le midi et s’était rabattu entre Moscou et Kalouga.
Napoléon ordonna à Murat de le poursuivre. Murat obéit et joignit son adversaire le 29 septembre, puis le 11 octobre.
Le bruit de deux batailles vint faire tressaillir Napoléon au milieu de ses espérances. Ce qui lui arrivait était inattendu comme ce qui arrive parfois dans un de ces beaux jours d’été où l’on entend tout à coup retentir le tonnerre sans qu’on voie au ciel le nuage d’où il sort.
Excepté dans sa dernière campagne d’Autriche, l’empereur avait toujours vu, avec la capitale prise, la guerre terminée ; pourquoi n’en serait-il point de cette campagne comme des autres campagnes, de Moscou comme des autres capitales ?
Mais, là, il y avait une chose, ou plutôt trois choses effrayantes que Napoléon n’avait point rencontrées ailleurs ; trois silences : le silence de Moscou, le silence de ce désert qui entourait Moscou, enfin le silence d’Alexandre, qui semblait ne pas s’inquiéter de Moscou.
Napoléon compte les jours ; il y a onze jours, onze siècles que ce silence dure !
Soit ! alors on luttera d’entêtement ; Napoléon passera l’hiver à Moscou.
Il nomme un intendant à la capitale de l’Empire russe, il organise des municipalités ; les ordres sont donnés pour l’approvisionnement de l’armée ; on fera de la ville un grand camp retranché : le pain et le sel, ces deux grands réparateurs des forces humaines, n’y manqueront pas ; les chevaux qu’on ne pourra nourrir, on les fera saler ; si les logements manquent, on s’établira dans les caves ; les premiers acteurs de Paris viendront jouer à Moscou comme ils ont été jouer à Dresde. C’est cinq mois qu’il faut rester là ; cinq mois sont bientôt passés. Au printemps, les renforts arriveront : la Lituanie tout entière accourra nous rejoindre en armes et l’on achèvera la conquête.
Oui ; mais que dira Paris, qui, pendant cinq mois, n’aura plus de nouvelles de son empereur et d’une armée de cent cinquante mille hommes ? que feront les Prussiens et les Autrichiens, ces alliés si peu sûrs et qui peuvent d’un moment à l’autre devenir des ennemis ?
C’est un rêve auquel il faut renoncer.
Le 3 octobre, une nouvelle résolution est prise : on brûlera les restes de Moscou, on marchera par Tver sur Pétersbourg ; Macdonald y rejoindra le gros de l’armée ; Murat et Davoust commanderont l’arrière-garde.
Ce nouveau plan est lu aux généraux par Eugène ; les généraux, maréchaux, princes, rois, se regardent : ils se demandent des yeux si leur empereur devient insensé.
Non ; seulement sa fortune commence à lui manquer. Autrefois, quand il était obligé de faire un pas en arrière, il la sentait près de lui, il s’appuyait sur elle : aujourd’hui elle n’est plus là et son bras ne trouve que le vide !
En effet, ce n’est point tout cela qu’il lui faut : c’est la paix.
L’empereur fait venir Caulaincourt ; Caulaincourt, qui a été deux ans ambassadeur près d’Alexandre et que le tsar a constamment traité en ami, obtiendra de lui de bonnes conditions. Mais Caulaincourt refuse ; il connaît Alexandre : Napoléon n’aura pas un mot de réponse de son ennemi qu’il n’ait complètement évacué son territoire.
On enverra Lauriston. – Lauriston accepte, part pour le camp de Koutousov, afin de demander au vieux général un laissez-passer pour Pétersbourg ; mais les pouvoirs de Koutousov ne s’étendent pas jusque-là ; il propose de dépêcher le comte Volkonsky à Pétersbourg, ne doutant point que cela ne revienne absolument au même. – Il a raison : ni Volkonsky, ni Lauriston, ni Caulaincourt ne rapporteront une réponse ; cette réponse, c’est l’hiver qui est chargé de la faire.
Vers le 14 octobre, elle arrive : on a vu les premières neiges.
L’empereur comprend enfin l’avertissement : il donne l’ordre de dépouiller les églises de tous les ornements qui peuvent servir de trophées à l’armée française. – Les Invalides seront bien partagés : ils auront, pour leur dôme, la croix d’or du grand Ivan, qui domine le dôme principal du Kremlin.
Le 16, sans qu’il soit encore question de retraite – le mot fatal qui marque la décroissance de la fortune impériale ne sera pas même prononcé –, le 16, on achemine sur Mojaïsk la division Claparède, les trophées de la campagne et tous les blessés ou les malades en état d’être transportés.
Les malades et les blessés qui ne pourraient soutenir la fatigue de la route sont laissés à l’hôpital des enfants trouvés. Il y a, au reste, dans cette maison de douleur, autant de Russes que de Français ; les chirurgiens qui les ont soignés les uns et les autres avec un soin égal et une philanthropie qui ne connaît point de différence entre les nations et pour qui les hommes sont des hommes, les chirurgiens demeureront avec eux.
Tout à coup le canon – qui, du reste, n’a point cessé de tonner sur un point ou sur un autre – gronde plus rapproché de Moscou.
L’empereur, qui passe dans la cour du Kremlin la revue de la division de Ney, entend le funèbre écho mais fait semblant de n’avoir rien entendu ; et le soir, comme personne n’ose lui annoncer la terrible nouvelle, Duroc se hasarde : il entre chez l’empereur et lui dit que Koutousov a attaqué Murat à Voronovo, a tourné la gauche du roi de Naples, a coupé sa retraite, lui a pris douze canons, vingt caissons, trente fourgons, lui a tué deux généraux et mis hors de combat quatre mille hommes ; le roi de Naples lui-même a été blessé en faisant des miracles pour rétablir la bataille qui, grâce à Poniatowsky, à Claparède et à Latour-Maubourg, n’a été qu’à moitié perdue.
C’est ce qu’attendait Napoléon ; il lui fallait un prétexte pour quitter Moscou : ce prétexte, il l’a trouvé.
Il s’agit de châtier Koutousov.
Pendant la nuit du 18, l’armée est mise en mouvement sur Voronovo et, le lendemain 19, l’empereur quitte lui-même la ville sainte en étendant la main vers Kalouga et en disant :
— Malheur à ceux qui se trouveront sur ma route !
On était resté trente-cinq jours à Moscou ; on en sortait avec cent quarante-cinq mille hommes, cinquante mille chevaux, cinq cents canons, deux milles voitures d’artillerie, quatre mille caissons, calèches, voitures et chariots de toute espèce.
Quatre jours après, dans la nuit du 22 au 23 octobre, vers une heure du matin, quoique l’armée fût déjà à trois marches de Moscou, l’air fut ébranlé par une violente explosion et le sol secoué comme par un tremblement de terre.
Ceux qui veillaient autour de l’empereur se levèrent en sursaut tout épouvantés, se demandant quelle était la catastrophe qui pouvait causer un pareil ébranlement.
Duroc entra dans la chambre de l’empereur, qui s’était jeté tout habillé sur son lit.
L’empereur ne dormait point et, au bruit que fit le grand maréchal en entrant, il retourna la tête.
— Avez-vous entendu, sire ? demanda Duroc.
— Oui, répondit Napoléon.
— Eh bien ?
— Ce n’est rien : c’est le Kremlin qui saute.
Et il retourna sa tête du côté de la muraille.
Duroc sortit.
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