‹ Le capitaine RichardChapitre 16 sur 24 · Chapitre 16 Ma couronne pour un cheval ! - Richard III. Trois cents millions pour Ney ! - Napoléon.

Chapitre 16 Ma couronne pour un cheval ! - Richard III. Trois cents millions pour Ney ! - Napoléon.

Le 14 novembre, comme nous l’avons dit, Napoléon avait quitté Smolensk.
Le premier jour, on n’avait pas rencontré d’autre ennemi que le terrain : ennemi assez fort, assez terrible, assez acharné à lui seul pour détruire une armée ! On était parti la nuit et en silence ; seulement, ce silence était interrompu par les imprécations des soldats du train, par les coups dont ils accablaient les chevaux, par le bruit que faisaient canons et caissons parvenus à grand-peine au sommet de quelque pli de terrain et qui, arrivés là, dominant la force par le poids, retombaient pêle-mêle les uns sur les autres, s’écrasant et se démontant au fond du ravin.

L’artillerie de la garde mit vingt-deux heures à faire cinq lieues !

L’armée s’étendait sur un espace de dix lieues à peu près, c’est-à-dire de Smolensk à Krasnoï.

Les hommes pressés de fuir atteignaient déjà Krasnoï, que les traînards sortaient à peine des portes de Smolensk.

Korytnia est à moitié chemin de Smolensk à Krasnoï, par conséquent à cinq lieues de Smolensk, à cinq lieues de Krasnoï ; Napoléon comptait s’arrêter à Korytnia ; mais là, une autre route, la route d’Elnia, croisait celle de Krasnoï et par cette route s’avançait une autre armée, armée autant en ordre que la nôtre était en désordre, aussi nombreuse que la nôtre était réduite, aussi vivace que la nôtre était languissante.

Cette armée se composait de quatre-vingt-dix mille hommes et était commandée par Koutousov.

Son avant-garde nous avait précédés à Korytnia.

On annonça cette nouvelle à Napoléon.

— C’est à Korytnia que je compte m’arrêter, dit-il, qu’on en déloge les Russes !

Un général, on ne sait lequel – les grands noms surnageaient seuls dans ce désastre, comme les grands débris seuls attirent les yeux dans un naufrage –, un général se mit à la tête d’un millier d’hommes et délogea les Russes de Korytnia.

Le désespoir ou plutôt l’insouciance de la mort avait quintuplé les forces : ce que l’on faisait à peine autrefois avec dix mille hommes, on le faisait maintenant avec cinq cents !

Au moment où Napoléon entrait à Korytnia, on vint lui apprendre qu’une autre avant-garde prenait son poste derrière un ravin à trois lieues au-delà du village ; cette avant-garde était celle de Miloradovitch, qui arrivait de son côté au pas de course avec vingt-cinq mille hommes.

C’étaient donc cent quinze mille hommes qu’il fallait trouver pour rentrer en France !

Napoléon écoutait ce rapport dans la seule maison qui restât debout de tout le village de Korythnia. – On s’était dit que cette maison restée seule était peut-être un piège où l’on avait voulu attirer Napoléon ; qu’elle était peut-être minée ; que quelque moujik sacrifié viendrait peut-être, au moment propice, mettre le feu à une mèche cachée et qu’alors le demi-dieu qui avait fait sur la terre plus d’orages que Jupiter n’en avait jamais fait au ciel disparaîtrait, comme Romulus, dans une tempête ! Napoléon entendit ou n’entendit pas ce qui se disait ; il alla s’asseoir devant une table où étaient déployées des cartes de routes, cartes de pays inconnus et qui n’étaient jamais qu’approximatives.

Un aide de camp du général Sébastiani entra.

Il avait trouvé à Krasnoï l’avant-garde d’une troisième armée appartenant, celle-là, on ne savait à qui ; Sébastiani allait la culbuter pour rendre le passage libre : c’est ce qu’il faisait dire à Napoléon.

On avait en outre entendu dire – et c’était le même aide de camp qui apportait cette nouvelle –, on avait en outre entendu dire qu’à Liady, village situé à trois lieues au-delà de Krasnoï, une quatrième avant-garde, qu’on supposait appartenir à quelque corps irrégulier de Cosaques, avait enlevé des hommes qui marchaient isolément et, parmi ces hommes, deux généraux.

On s’attendait à ce que Napoléon, en apprenant tous ces mouvements hostiles qui s’accomplissaient autour de lui et en avant de lui, enverrait l’ordre aux corps d’Eugène, de Davoust et de Ney, restés à Smolensk, de hâter leur marche afin d’opposer quinze ou vingt mille hommes au moins à deux cent mille : Napoléon resta pensif et ne donna aucun ordre.

Le lendemain, on se mit en mouvement comme si les éclaireurs étaient venus annoncer que la route était libre ; la colonne, ayant Napoléon à son centre, avançait sans précaution comme si l’étoile qui guidait vers Marengo et vers Austerlitz ces conquérants du monde brillait encore dans le ciel neigeux de la Russie.

Les maraudeurs et les fuyards formaient l’avant-garde ; les malades et les blessés, l’arrière-garde.

Là seulement où était Napoléon, le cœur battait.

Tout à coup, on se trouve en face d’une ligne immobile, rempart d’hommes et de chevaux élevé sur une plaine de neige.

Maraudeurs et fuyards s’arrêtent ; leur refoulement vient heurter le cheval de Napoléon qui relève la tête, fixe sa lunette sur cette ligne noire et se contente de dire :

— Ce sont les Cosaques. Lancez une douzaine de tirailleurs contre eux ; qu’ils fassent un trou et nous passerons !

Un officier prend une douzaine d’hommes et perce ce rideau ; toute la bande s’enfuit comme une volée d’oiseaux effarouchés : le passage est libre.

Mais voici qu’une batterie de canons éclate à gauche ; les boulets prennent la colonne en flanc et labourent la route sur laquelle elle s’écoule.

Tous les yeux se tournent vers Napoléon.

— Eh bien ? demande-t-il.

— Voyez, sire !

Et on lui montre trois hommes emportés par le même boulet à dix pas de lui.

— Enlevez cette batterie ! dit-il.

Exelmans, blessé, se met à la tête de sept ou huit cents Westphaliens et va attaquer la batterie, tandis que ce qui reste de la vieille garde se presse autour de Napoléon pour amortir les coups.

On passe tranquille et insouciant sous ce feu ; les musiciens de la garde jouent l’air : Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?

Mais l’empereur étend la main ; la musique s’arrête.

— Mes amis, dit-il, jouez : Veillons au salut de l’empire !

Et, pendant que tonne cette canonnade à laquelle on ne peut répondre que par ce froid et hautain courage, la musique de la garde, calme comme à une parade, joue l’air demandé par Napoléon.

Les feux s’éteignirent avant que la musique eût cessé.

Exelmans avait gravi la colline et culbuté artillerie et artilleurs.

— Voyez, dit Napoléon, voilà les ennemis auxquels nous avons affaire !

Ce jour-là, le sol avait été plus difficile à vaincre que l’ennemi : à peine avions-nous perdu une centaine d’hommes ; mais chaque pli de la route nous avait arraché un canon, un caisson, un chariot.

Par malheur, quoique les traînards eussent le temps de piller les bagages, ils n’avaient pas le temps d’enclouer les canons : chaque pièce abandonnée pouvait, une heure après, être tournée contre nous.

Napoléon arriva à Krasnoï mais, derrière lui, cette armée qui, des hauteurs, nous avait regardés passer descendit dans la plaine, et les vingt-cinq mille hommes de Miloradovitch se trouvèrent entre Napoléon et les trois corps d’armée qui le suivaient.

Aussi, après avoir passé la nuit à Krasnoï, le lendemain, au moment où l’on allait se remettre en route, entendit-on gronder le canon à cinq ou six lieues en arrière : c’était Eugène qui, attaqué par Miloradovitch, semait de morts ce champ de bataille où devait à son tour passer le maréchal Ney et parmi les cadavres duquel nous avons vu Paul Richard, maintenant cadavre lui-même, chercher le corps de son frère.

Napoléon donna l’ordre d’arrêter la marche des colonnes ; depuis longtemps, Eugène, son fils bien-aimé, avait réparé les échecs de Pordenone et de Sacile : l’empereur ne laisserait pas Eugène aux mains de l’ennemi.

Toute la journée, Napoléon attendit ; Eugène ne parut point.

Le soir, la canonnade s’éteignit.

Napoléon avait un espoir et il l’exprima tout haut afin d’augmenter sa confiance de l’adhésion des autres : Eugène s’était sans doute replié sur Davoust et sur Ney et, le lendemain, on verrait les trois corps réunis percer la ligne russe et se rallier à notre arrière-garde.

La nuit passa, le jour vint, rien ne parut ; seulement, le canon se réveilla : c’était Koutousov qui écrasait Ney du haut de ces mêmes collines d’où, la veille, il avait écrasé Eugène.

Napoléon appelle Bessières, Mortier et Lefèvre, les trois maréchaux qu’il a près de lui ; quant à Berthier, il n’a pas besoin de l’appeler : Berthier ne le quitte pas ; Berthier, c’est l’ombre de Napoléon.

Il est évident que l’armée française a derrière elle toute l’armée russe ; celle-ci a cru envelopper Napoléon : elle l’a laissé passer ; elle a cru César pris : elle ne tient que ses lieutenants.

En poussant en avant – et tandis qu’il s’acharnera sur Eugène, Davoust et Ney –, on peut gagner une marche, deux marches, trois marches peut-être sur l’ennemi ; alors on est sauvé car on est en Lituanie, en pays ami, et ce sont les Russes, à leur tour, qui seront en pays ennemi.

Mais on aura lâchement abandonné de valeureux compagnons ; on aura sauvé la tête aux dépens des membres ! Ne vaut-il pas mieux mourir tous ensemble, ou tous ensemble se sauver ?

Napoléon n’ordonne plus : il questionne ; il ne dit plus : « Je veux ! » il dit : « Voulez-vous ? »

Un seul lui répond : « Allons ! »

Alors le sanglier aux défenses d’acier se retourne ; mais en ce moment on vient lui dire que le général russe Ojarovsky l’a dépassé avec une avant-garde ; on ne peut pas rentrer en Russie avec des Russes derrière soi.

L’empereur appelle Rapp.

— Marche sur cette avant-garde, lui dit-il, sans tarder d’une minute ; attaque-la tout au travers de l’obscurité ; pas un coup de fusil, tu comprends ? rien que la baïonnette ! Je veux que, pour la première fois qu’ils montrent tant d’audace, ils s’en souviennent longtemps !

On ne savait qu’obéir quand Napoléon commandait ; sans répondre une parole, Rapp s’élança en avant ; mais, à peine avait-il fait dix pas, que Napoléon le rappela.

Tout un monde de pensées avait traversé son cerveau en une minute.

— Non, dit-il, reste ici, Rapp : je ne veux pas te faire tuer dans une pareille échauffourée ; j’aurai, l’an prochain, besoin de toi à Dantzig. Que Roguet te remplace.

Et Rapp s’en alla, tout pensif à son tour, porter cet ordre au général Roguet ; – tout pensif, disons-nous, car en effet il y avait de quoi s’étonner que, tout près de rentrer en Russie, entouré de cent cinquante mille Russes, quand les autres parlaient de la France comme d’une terre imaginaire, lui, Napoléon, vît ce qu’il ferait dans un an et assignât à l’un de ses lieutenants la ville que celui-ci défendrait à cent quatre-vingt-cinq lieues de l’endroit où lui-même semblait ne plus pouvoir se défendre !

Roguet partit, attaqua l’ennemi à la baïonnette, le chassa de Chirkova et de Malievo, et lui imprima un tel choc, que l’armée russe recula de dix lieues et suspendit son mouvement pendant vingt-quatre heures.

Vers le milieu de la nuit, on signala Eugène.

Le prince arrivait seul ; il s’était fait jour à travers les Russes mais il ignorait complètement ce qu’étaient devenus Davoust et Ney. Ils se battaient probablement, car toute la journée il avait, sur sa droite, entendu le canon.

Koutousov était décidément la providence de l’armée française : le vieillard, aussi glacé que son hiver, se contentait de détruire avec ses canons, comme l’hiver détruisait avec la neige et le vent.

Napoléon profita de l’inertie de Koutousov et de la secousse donnée par Roguet à Ojarovsky pour faire filer, sur Orcha et Borisov, Victor avec trente mille hommes et Schwartzenberg avec les dépôts ; mais lui n’abandonnera pas plus Davoust et Ney qu’il n’a abandonné Eugène : il s’efforcera de les joindre ; seulement, ce n’est plus, comme à Eckmühl, pour remporter une grande victoire qu’il fera ce suprême mouvement ; ce sera pour sauver deux maréchaux et les débris de deux armées !

Le 17, il ordonna d’être prêt à cinq heures du matin ; puis, quand toute l’armée – ce qui reste de l’armée – croit qu’on va marcher vers la Pologne, Napoléon tourne le dos à la Pologne et se dirige vers le nord.

— Où va-t-on ? demandent toutes les voix ; et quel chemin nous fait-on prendre ?

— On va sauver Davoust et Ney ! on prend le chemin du dévouement !

Et toutes les voix se taisent ; on a trouvé la chose toute simple, on obéit.

Napoléon arrachera ses deux lieutenants à la Russie ou il restera avec eux. Eugène, sauvé, continuera son chemin vers Liady ; après l’effort qu’il a fait, il peut marcher encore mais il ne peut plus combattre. Le général Claparède, avec les malades et les blessés, défendra Krasnoï : des malades et des blessés sont suffisants pour tenir en respect un ennemi qui s’écroule dès qu’on le touche.

Au jour, Napoléon se trouve entre trois armées : il en a une à sa droite, une à sa gauche, une devant lui. Ces armées n’avaient qu’à marcher, qu’à se réunir, et elles étouffaient, entre cent vingt mille soldats, Napoléon et ses onze mille hommes ! elles n’avaient qu’à faire approcher leurs batteries, qu’à faire feu pendant une journée, et elles les écrasaient ! Pas un seul n’eût échappé ! – Les hommes restèrent en place ; les canons se turent.

Il y avait des défenseurs, invisibles aux yeux de nos soldats, qui se dressaient menaçants à ceux des Russes : c’étaient Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland, Eckmühl et Wagram !

Il fallut trois années de revers pour que l’on comprît la vulnérabilité de cet autre Achille ; il fallut l’Angleterre, cette ennemie acharnée, pour venir enfoncer dans le cœur du lion mourant le poignard de ses horse-guards ; il fallut le grand ravin de Waterloo pour servir de tombe à la garde impériale !

Enfin le canon commença d’éclater : c’était par derrière, c’était à Krasnoï. L’ennemi, qui respectait Napoléon, attaquait Claparède.

On se trouvait enfermé de quatre côtés.

Sans doute c’était un signal : les trois autres côtés s’enflammèrent à leur tour.

On continua d’aller en avant ; c’était, en grand, quelque chose comme le Kremlin : on marchait contre le feu, entre deux murailles de feu.

Tout à coup, cette muraille ardente s’ouvrit, miraculeusement percée par Davoust et ses hommes !

Il ne restait plus que Ney à rejoindre et à dégager.

Davoust n’avait pas entendu parler de lui : il savait seulement que son collègue devait être d’un jour en arrière. Or, il était impossible de l’attendre un jour sous ce feu : l’armée y eût fondu tout entière comme un bronze dans la fournaise.

Napoléon appelle Mortier.

Il lui ordonne de défendre Krasnoï, d’y attendre Ney le plus longtemps possible, tandis que lui va ouvrir, par Orcha et Liady, la route de l’armée.

Avec Napoléon est la force, nous l’avons dit, et il faut une terrible machine de guerre pour enfoncer les quarante mille Russes qui, pendant le mouvement que Napoléon vient de faire vers Smolensk, se sont glissés entre lui et la Pologne.

L’empereur et ce qui reste de la vieille garde prennent la route de Krasnoï ; Mortier, Davoust et Roguet soutiennent la retraite. – Roguet et la jeune garde, qui faisaient, la veille, tête de colonne à Chirkova et Malievo, faisaient le lendemain l’arrière-garde à Krasnoï ; aussi, en rentrant dans la ville, du 1er de voltigeurs, d’un régiment tout entier qui deux fois avait monté à l’assaut contre une batterie russe, il ne restait plus que cinquante soldats et onze officiers !

Napoléon arriva le soir à Liady ; le lendemain, à Orcha.

À Smolensk, il avait encore vingt-cinq mille hommes, cent cinquante canons, un trésor, des vivres : à Orcha, il n’avait plus que dix mille hommes, vingt-cinq canons et un trésor pillé.

Ce n’était pas une retraite, c’était une déroute ; il ne s’agissait plus de reculer, il fallait fuir.

On envoya le général Éblé, avec huit compagnies de sapeurs et de pionniers, assurer le passage de ces dix mille hommes sur la Bérézina.

Peut-être Napoléon devrait-il quitter Orcha ; mais, en quittant Orcha, c’est Ney qu’il quitte ; et, plus malheureux qu’Auguste, qui pouvait au moins redemander ses légions à Varus, c’est à lui-même qu’il redemande Ney !

À toute heure de la nuit, il ouvre sa porte et demande :

— A-t-on des nouvelles de Ney ?

À chaque bruit qu’il entend dans la rue, il ouvre sa fenêtre et demande :

— Est-ce Ney qui arrive ?

Tous les regards se tournaient du côté du Nord : on ne voyait rien que les lignes, s’épaississant toujours, des bataillons russes. On l’écoutait et l’on n’entendait plus même le canon : c’était le silence de la tombe ; si Ney vivait, Ney se battrait… Ney était mort !

Et, comme si cette mort était avérée, on commençait à se répéter les uns aux autres :

— Moi, je l’ai vu le 15 et voici ce qu’il m’a dit…

— Moi, je l’ai vu le 16 et voici ce qu’il m’a répondu…

Et Napoléon, lui, disait :

— Ney ! mon brave Ney ! toute ce que j’ai de millions dans mes caves des Tuileries pour racheter mon duc d’Elchingen, mon prince de la Moskova !

Tout à coup, au milieu de la nuit, on entend le pas d’un cheval qui arrive au galop, puis des cris auxquels se mêle le nom de Ney.

— Ney ? crie Napoléon ; qui m’apporte des nouvelles de Ney ?

On pousse devant l’empereur un jeune homme couvert des lambeaux d’un uniforme bleu brodé d’argent.

Napoléon reconnaît un officier d’ordonnance d’Eugène.

— Ah ! c’est vous, monsieur Paul Richard ! dit Napoléon.

— Non, sire : c’est moi, Louis Richard… Mon frère Paul est mort ! Mais le maréchal vit, sire.

— Où est-il ?

— À trois lieues d’ici ; il demande du secours.

— Davoust ! Eugène ! Mortier ! au secours de Ney ! venez, mes maréchaux ! on a des nouvelles de Ney… Toutes nos pertes sont réparables : Ney est sauvé !

Eugène entre le premier.

— Une croix d’officier de la Légion d’honneur pour ce messager de bonnes nouvelles, Eugène !

— Voici celle de mon frère, sire, dit le jeune homme en tirant de sa poitrine la croix qu’il a détachée, après sa mort, de l’habit de Paul.

— Ah ! c’est vous, mon brave Louis ! dit Eugène. La nouvelle est bonne ; mais le messager la rend meilleure encore !

— Sire, dit en entrant Mortier, me voici prêt à bondir.

— Et moi aussi, dit Eugène.

— Je suis l’ancien du prince, dit Mortier.

— Sire, reprit Eugène, je suis roi : je réclame la prérogative de mon rang ; personne ne donnera avant moi la main à Ney.

Mortier fit un pas en arrière.

— Donnez-moi la main, à moi, lui dit l’empereur.

Mortier prit la main de Napoléon et la baisa avec un soupir.

— Je te ferai roi un jour, Mortier ; et alors, toi aussi, tu diras : « Je veux ! »

Deux heures après, Napoléon voyait entrer Ney dans sa chambre et lui tendait les bras en criant :

— J’ai sauvé mes aigles puisque tu es vivant, mon brave Ney !

Puis, à ceux qui le regardaient et qui l’entouraient :

— Messieurs, dit-il, j’eusse donné trois cents millions, il y a trois heures, pour cette minute de joie que Dieu vient de me donner pour rien !

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