Chapitre 17 Le retour
Il y a trois ans, presque jour pour jour, qu’au début de ces scènes militaires, nous avons introduit nos lecteurs dans le cabinet particulier de Napoléon aux Tuileries ; prions-les de nous y attendre au milieu de cette triste et muette obscurité des palais vides de leurs maîtres ; nous sommes au 18 décembre 1812 : ils ne resteront pas longtemps dans les ténèbres et le silence.
En effet, en ce moment, une mauvaise calèche de voyage est arrêtée devant le guichet des Tuileries donnant sur la rue de l’Échelle et, depuis dix minutes, essaie vainement de se faire ouvrir.
Enfin, le concierge, réveillé par les soldats de garde plutôt que par les coups frappés à la porte, s’est décidé à s’informer des causes de ce bruit et il est resté stupéfait à la vue du mamelouk Roustan, revêtu de son uniforme égyptien et qui, à travers les grilles, lui crie, impatient :
— Mais dépêchez-vous donc ! c’est l’empereur !
Le concierge se précipite vers la porte, qui roule aussitôt sur ses gonds ; la voiture passe sous le guichet, coupe diagonalement la cour et va s’arrêter près du vestibule.
Deux hommes, l’un de haute, l’autre de moyenne taille, tout enveloppés de fourrures, descendent de la calèche et montent rapidement les escaliers.
Le mamelouk Roustan les précède, ne disant que ce mot :
— L’empereur ! l’empereur ! l’empereur !
Un valet de pied, arrivé en même temps que l’illustre voyageur, prend un candélabre des mains d’un de ses confrères qui vient au-devant du bruit et va droit au cabinet de travail de Napoléon.
Il sait que le sommeil n’est que le second besoin de cet homme de fer auquel on obéit.
L’empereur traverse ce cabinet où, trois ans auparavant, il s’est arrêté et endormi un instant ; où la pauvre Joséphine, légère comme une ombre, est venue à lui, et, douce comme un rêve caressant, a effleuré son front d’un baiser.
Cette fois, il ne s’arrête pas, ne s’endort pas ; il passe en disant d’une voix brève :
— L’archichancelier !
C’est toujours Cambacérès qu’il demande ; seulement, il ne demande que lui.
Après quoi il s’engage, suivi de l’homme à la haute taille, dans le couloir qui conduit chez l’impératrice.
L’impératrice allait se coucher, triste et souffrante ; elle venait de congédier sa femme de chambre, madame Durand, et se mettait au lit, lorsque cette femme de chambre, qui allait se coucher elle-même dans la chambre contiguë à celle de l’impératrice, entend des pas dans le salon, ouvre la porte et pousse un cri en voyant entrer deux hommes.
Puis, ne comprenant pas comment deux hommes ont pu, à une pareille heure, pénétrer jusque-là, mal rassurée sur les intentions de ces mystérieux personnages enveloppés de leurs manteaux comme des conspirateurs, elle se précipite pour défendre la chambre de l’impératrice, quand un des deux hommes, jetant son manteau sur un fauteuil, elle reconnaît Napoléon.
— L’empereur ! s’écrie-t-elle, l’empereur !
Et elle s’écarte respectueusement.
L’empereur, alors, fait signe à son compagnon de l’attendre et passe dans la chambre en disant :
— C’est moi, Louise, c’est moi.
Car l’impératrice, ce n’est plus l’aimable créole à la taille svelte malgré ses quarante ans, au charmant sourire, au teint mat, à l’œil et aux cheveux noirs, bon génie qui n’a reçu qu’une couronne et qui a rendu une auréole ; ce n’est plus la bien-aimée, la populaire Joséphine ; – l’impératrice, c’est une femme de vingt-trois ans, blonde, grasse, froide, aux yeux bleus à fleur de tête, au teint blanc et rose, à la lèvre inférieure pendante ; c’est la fille de François II, la nièce de Marie-Antoinette, qui a fait Napoléon neveu de Louis XVI ; c’est l’antipathique et impopulaire Marie-Louise.
Pourquoi Napoléon attendait-il l’autre ? pourquoi vient-il chercher celle-là ? Mystère du cœur humain, inexplicable pour tous, mais qui est le même chez l’empereur que chez le dernier de ses sujets.
— L’empereur ! s’était écriée Marie-Louise étonnée.
« Bonaparte ! » se fût écriée Joséphine joyeuse.
Elle avait raison, la blonde fille d’Arminius, la descendante des Césars aux lèvres pendantes, ce n’était plus Bonaparte : c’était l’empereur.
Comment avait-il franchi la distance qui d’Orcha – où nous l’avons quitté, où il venait de retrouver Ney – le séparait encore de Paris ?
En deux mots nous allons le dire.
Dans une courte halte que l’empereur avait faite à Korytnia, un courrier de France était arrivé jusqu’à lui. Ce courrier était porteur d’une lettre du comte Frochot ; cette lettre, l’empereur, qu’on n’avait pas vu pâlir depuis Moscou, cette lettre, l’empereur la lut en pâlissant.
Puis il saisit une plume, attira devant lui du papier, écrivit une longue réponse ; mais, craignant sans doute que son messager ne fût surpris par les Russes, il déchira ce qu’il avait écrit et, à Orcha, il brûla avec ses autres papiers la lettre du comte Frochot, que personne ne vit, dont personne ne sut jamais le contenu ; puis l’impression produite par cette lettre, sans s’éteindre dans son esprit, s’effaça peu à peu sur son visage qui redevint, en quelques heures, impassible comme de coutume.
Napoléon avait décidé que la retraite s’opérerait par Borisof, et l’on se rappelle qu’il avait envoyé Éblé pour jeter des ponts sur la Bérézina.
Le 22 novembre, on s’était mis en chemin par une large route bordée de bouleaux tristes et effeuillés ; on marchait dans une boue liquide où l’on entrait jusqu’aux genoux. Chose incroyable ! beaucoup étaient si faibles, que, tombés dans cette fange, ils ne purent se relever et s’y noyèrent !
Puis, tout le long de la route, les nouvelles arrivaient terribles.
Le soir, on aperçut un officier qui accourait à toute bride, demandant l’empereur.
L’empereur, pour donner du courage à tous, marchait à pied comme le dernier de ses soldats, un bâton à la main.
On montra l’empereur à l’officier.
Messager de mauvaise nouvelle, il venait annoncer que Borisof était tombé au pouvoir de Tchitchakof.
L’empereur écouta, impassible ; mais quand le récit fut achevé, il frappa la terre de son bâton en s’écriant :
— Il est donc écrit là-haut que tout sera contre nous ?
Alors Napoléon s’était arrêté, ordonnant qu’on brûlât toutes les voitures inutiles et la moitié des fourgons pour donner les chevaux à l’artillerie ; qu’on s’emparât de toutes les bêtes de trait et même de ses propres chevaux, plutôt que de laisser au pouvoir des Russes un canon ou un caisson.
Puis, donnant l’exemple, il s’était enfoncé dans l’obscure et immense forêt de Minsk. Douze ou quinze milles y entrèrent avec lui, mornes et silencieux, et peu à peu l’ombre de la grande armée se perdit à travers les arbres.
Tout cela suivait Napoléon comme les Hébreux fugitifs suivaient la colonne de feu ; d’ailleurs, ces hommes, ces spectres, ce n’était plus l’ennemi qui les effrayait : c’était l’hiver. Les Russes ! qu’était-ce que cela ? on était habitué à passer au travers de leurs escadrons ; mais le froid, la neige, les glaces, la faim, la soif, la boue, là étaient les vrais obstacles !
On arriva à la Bérézina et l’on passa malgré les Russes. Le monstre qui prit l’armée par les pieds et qui l’attira à lui, le gouffre qui en dévora une partie, ce fut la rivière : on y laissa douze mille hommes – car on avait rejoint le corps d’armée de Victor et d’Oudinot –, mais on passa.
Le 29, l’empereur avait quitté les bords de la rivière fatale.
Trois fleuves barrèrent sa route d’une façon terrible, à trois époques différentes : le Danube à Essling ; la Bérézina à Borisof ; l’Elster à Leipzig.
Le 30 novembre, il était à Pleszczénitzy ; le 4 décembre, à Bienitza ; le 5, à Smorgony.
Là, il réunit tous ses maréchaux, fit à chacun d’eux la part d’éloges qui lui était due, et à lui, leur chef, sa part de blâme, en ajoutant cependant ces mots :
— Si j’étais un Bourbon, il m’eût été facile de ne point commettre de faute.
Puis, après leur avoir fait lire par Eugène le vingt-neuvième bulletin, il leur annonça officiellement son départ.
Ce départ devait avoir lieu la nuit même ; sa présence à Paris était indispensable : de Paris seulement, il pouvait secourir l’armée, contenir les Autrichiens et les Prussiens et s’organiser de manière à se retrouver, trois mois après, avec cinq cent mille hommes, sur la Vistule.
Quant au commandement, il le laissait au roi de Naples.
Il était dix heures du soir ; l’empereur se leva, embrassa ses lieutenants et partit.
Il s’enferma dans une mauvaise voiture avec Caulaincourt et l’interprète Vonsovitch ; derrière lui, dans un traîneau, venaient Lobau et Duroc ; pour toute suite, il emmenait Roustan et un valet de pied.
D’abord, il avait passé à Miedniky, où le duc de Bassano l’avait rassuré sur les approvisionnements ; les rations de pain, de viande, d’eau-de-vie et de fourrage étaient là par cent mille, l’armée pouvait y séjourner huit jours.
De Kovno et de Vilkovisky, où il prit un traîneau, il avait expédié des courriers tandis qu’on relayait. À Varsovie, il s’était arrêté, avait conféré avec les ministres polonais, leur avait demandé une levée de dix mille hommes, leur avait accordé quelques subsides, leur avait promis son retour à la tête de trois cent mille hommes et avait repris son chemin. À Dresde, il avait vu le roi de Saxe et avait écrit à l’empereur d’Autriche ; puis il avait dicté à M. de Saint-Aignan, son ministre à Weimar – qui se trouvait momentanément dans la capitale de la Saxe –, les lettres pour tous ses collègues de la confédération du Rhin et pour les principaux commandants militaires d’Allemagne.
Là, il laissa son traîneau et M. de Saint-Aignan lui donna une de ses voitures.
Enfin, le 18, à onze heures du soir, il était aux Tuileries, comme nous l’avons dit.
De Moscou à Smorgony, il n’avait été que Xénophon dirigeant sa fameuse retraite ; de Smorgony à la frontière française, il n’avait été que Richard Cœur-de-Lion retournant de Palestine et que le premier duc d’Autriche venu pouvait arrêter et jeter en prison ; à Paris, aux Tuileries, il se retrouvait, momentanément du moins, le maître de l’Europe.
Nous l’avons vu entrer, traverser son cabinet, se précipiter dans la chambre de Marie-Louise. Il y était encore quand on vint lui dire que Cambacérès se tenait à ses ordres.
En repassant par le salon, il trouva Caulaincourt, qui s’était endormi en l’attendant ; lui seul pouvait se passer de sommeil.
— Oh ! c’est donc vous, sire ! s’écria l’archichancelier.
— Oui, mon cher Cambacérès, répondit Napoléon ; j’arrive, comme, il y a quatorze ans, j’arrivais d’Égypte, presque fugitif, après avoir été tenter l’Inde par le nord, comme je l’avais été tenter par l’orient !
Mais ce que ne disait pas Napoléon, c’est qu’au retour d’Égypte, sa fortune était à son aurore, et qu’au retour de Russie, sa destinée était froide et sombre comme la contrée qu’il abandonnait.
Cambacérès attendit ; il savait qu’en pareille circonstance, Napoléon, ayant beaucoup de choses à dire, avait besoin de parler.
Napoléon se promena un instant, les mains derrière le dos ; puis, tout à coup, s’arrêtant et s’adressant à Cambacérès comme si celui-ci eût pu suivre sa pensée, ainsi qu’un voyageur penché sur le bord d’une rivière suit le cours de l’eau :
— La guerre que je soutiens, s’écria-t-il, est une guerre politique ; je l’ai faite sans animosité ; j’eusse voulu épargner à la Russie les maux qu’elle-même s’est faits… J’aurais pu armer contre elle la plus grande partie de sa population en proclamant la liberté des esclaves : je me suis refusé à cette mesure qui aurait voué à la mort et aux plus horribles supplices des milliers de familles.
Puis, répondant toujours à sa pensée qui le ramenait des marais de la Bérézina à Paris d’une course bien autrement rapide que le traîneau de Vilkovisky :
— C’est à l’idéologie, continua-t-il, que la France doit tous les malheurs qu’elle a éprouvés. Ses erreurs devaient la conduire, et l’ont effectivement conduite, au régime des hommes de sang qui ont proclamé le principe de l’insurrection comme un devoir, qui ont adulé le peuple en l’élevant à une souveraineté qu’il était incapable d’exercer. Lorsqu’on est appelé à régénérer un État, ce sont des principes tout opposés qu’il faut suivre ; c’est dans l’Histoire qu’il faut chercher les avantages et les inconvénients des différentes législations ; voilà ce que les magistrats d’un grand empire ne doivent jamais perdre de vue ; ils doivent, à l’exemple des présidents Harlay et Molé, être toujours prêts à défendre le souverain, le trône et les lois. La plus belle mort serait celle d’un soldat qui tombe au champ d’honneur, si la mort d’un magistrat qui périt en défendant son souverain, le trône et les lois, n’était plus glorieuse encore… Mais, ajouta-t-il en s’animant, au contraire de cela, il y a des magistrats pusillanimes qui restent constamment au-dessous de leur devoir !
Et, se retournant tout à coup vers Cambacérès :
— Voyons, vous qui êtes mon ami, dit-il, comment cela s’est-il passé ?
Cambacérès avait senti monter le flot ; il avait vu où tendait cette marée de paroles : il comprit qu’il était question de la conjuration Malet, dont la nouvelle, reçue à Korytnia, avait si fort préoccupé l’empereur.
— Votre Majesté veut des détails ? demanda Cambacérès.
— Oui, voyons, dites-moi tout, fit l’empereur en s’asseyant.
— Votre Majesté connaissait-elle Malet ?
— Non… de vue seulement ; une fois je l’ai aperçu et l’on m’a dit : « Voilà le général Malet. » Je savais qu’il était de la société des Philadelphes, grand ami d’Oudet, qui a été tué à Wagram et dont on n’a pas manqué de me mettre la mort sur le dos… En 1808, pendant que j’étais en Espagne, ce Malet avait déjà conspiré contre moi ; je pouvais le faire fusiller alors – j’avais, Dieu merci, assez de preuves pour cela –, mais, que voulez-vous ! j’ai horreur du sang… Ce petit Staps, c’est lui qui a voulu mourir ; moi, je lui avais fait grâce. Ils croient qu’on me tue comme cela, les insensés ! – Mais revenons à cet homme… Il était dans une maison de santé où j’avais permis son transfert… Vous voyez, Cambacérès, voilà ce que c’est que de me parler toujours clémence ! Avec cela que je suis un tyran bien dur ! – Où était cette maison de santé ?
— À la barrière du Trône, sire.
— Comment s’appelle le propriétaire ?
— Le docteur Dubuisson.
— Ami ou ennemi ?
— Le docteur ?
— Oui ; je vous demande s’il était de la conspiration.
— Ah ! bon Dieu, le pauvre homme ! il ne s’en doutait pas !
— Enfin, il a ouvert la porte ?
— Eh ! non, Malet a passé par-dessus le mur.
— Seul ?
— Avec un abbé Lafon, un Bordelais ; ils avaient un portefeuille tout rempli d’ordres, de sénatus-consultes, de proclamations. Deux de leurs complices les attendaient dans la rue : Boutreux, un précepteur ; Rateau, un caporal.
— Et ce sont ces drôles-là qui se sont permis de jouer, l’un le rôle de préfet de police, l’autre celui d’aide de camp ?
— Oui, sire.
— Il me semble qu’il y avait encore un autre prêtre…
— Celui-là était espagnol.
— Alors, cela ne m’étonne plus…
— C’était une ancienne connaissance de prison de Malet ; il demeurait à la place Royale. C’est chez lui qu’étaient cachés les armes et l’uniforme de général, une écharpe d’aide de camp, une ceinture de commissaire de police…
— Ils avaient tout prévu ! s’écria Napoléon avec impatience. Après ?
— Malet, une fois habillé, armé, va frapper à la porte de la caserne Popincourt, se fait annoncer au colonel sous le nom du général Lamotte…
— Ainsi, murmura Napoléon, c’est sous un nom emprunté, ignoré, inconnu, qu’on peut faire de pareilles choses ! Et le colonel ?
— Le colonel, sire, était dans son lit, malade de la fièvre ; le général Malet l’aborda par ces mots : « Eh bien ! colonel, il y a du nouveau : Bonaparte est mort. »
— Bonaparte ! répéta Napoléon. Oui, pour certaines gens, je suis toujours Bonaparte ! Mais à quoi m’ont donc servi quatorze ans de succès, le 18 brumaire, le sacre, mon alliance avec la plus vieille maison d’Europe, pour que, le jour où le premier venu vient dire : « Bonaparte est mort ! » tout soit fini ?… Bonaparte est mort ! Mais Napoléon II, qu’en faisait-on ? Napoléon II était vivant, ce me semble ?
— Sire, répondit Cambacérès, vous savez ce que c’est que le soldat ; il voit un ordre ; il ne le discute pas, il obéit.
— Oui ; mais quand l’ordre est faux ?…
— Le colonel le croyait vrai : il appelle son major ; l’ordre est relu par le prétendu général Lamotte ; la cohorte est rassemblée et mise à la disposition de Malet. Avec cette cohorte, qui ne possède pas une cartouche et qui n’a à ses fusils que les pierres de bois dont on se sert pour l’exercice, Malet se rend à la Force, s’en fait ouvrir les portes, appelle un Corse nommé Broccheciampi…
— Un Corse ? interrompit Napoléon. Je suis bien sûr que celui-là n’a pas été dupe ! Et puis ?
— Et puis les généraux Lahorie et Guidal.
— Guidal ! encore un que je pouvais faire juger par un conseil de guerre et envoyer à Toulon : ses communications avec les Anglais étaient flagrantes, à celui-là, j’espère !
— Eh bien, oui ; mais, au lieu de cela, c’est un brevet de sénateur qu’on lui apporte ; puis vient Lahorie, à qui l’on remet sa nomination de ministre de la Police et l’ordre d’arrêter son prédécesseur Rovigo.
— Celui-là, reprit Napoléon avec ce sentiment d’exacte justice qui pouvait s’altérer parfois, mais qui cependant était dans son caractère, celui-là pouvait s’y tromper ; réveillé à quatre heures du matin, délivré par la force armée, il avait une excuse… Voyons, Cambacérès, voyons ce que tout cela devient.
— Ici, sire, l’action se partage : tandis que le nouveau ministre de la Police va faire arrêter l’ancien, Malet commence par expédier une ordonnance à la caserne Babylone, avec un paquet à l’adresse des sous-officiers qui y sont en quartier ; ce paquet renfermait copie des sénatus-consultes et l’ordre de relever, avec une compagnie nouvelle, les postes de la Bourse, du Trésor, de la Banque et des barrières.
— Quel était le colonel de ce régiment ? demanda Napoléon.
— Le colonel Rabbe.
— Il a résisté, celui-là, j’espère ?
— Il a été trompé comme le colonel Soulié, sire, et il a obéi.
Napoléon frappa ses deux mains l’une contre l’autre.
— Enfin, murmura-t-il, voyons, voyons !
— Pendant ce temps, Lahorie marchait sur l’hôtel de la police générale après avoir détaché Boutreux sur la préfecture ; le préfet est arrêté et conduit à la Force…
— Dans la chambre de Guidal… C’est bien fait ! pourquoi se laissait-il arrêter ?
— Cependant, sire, au milieu du tumulte, le baron Pasquier avait eu le temps de dépêcher un messager au duc de Rovigo, mais le messager ne put pénétrer jusqu’à celui-ci. Lahorie marchait vite et procédait en enfonçant les portes : il venait d’enfoncer celle du cabinet du ministre, quand le ministre lui-même parut à la porte en face.
— Mais Lahorie et Rovigo n’étaient-ils pas amis ? Je ne sais plus dans quelle circonstance Rovigo m’avait recommandé cet homme.
— Ils se tutoyaient, sire ; et c’est en tutoyant le ministre que Lahorie lui cria : « Rends-toi, Savary ! tu es mon prisonnier ; je ne veux point te faire de mal. »
— Et Savary ?
— Voulut résister, sire ; Savary, vous le savez, n’est point un homme qu’on arrête facilement ; mais Lahorie crie : « Saisissez-le ! » et dix hommes se jettent sur le ministre, qui n’avait pas d’armes, et que Guidal, à son tour, conduit tout rugissant à la Force.
— Allez, allez ! J’écoute.
— Cependant Malet, introduit chez le comte Hullin, commandant de Paris, l’avait arrêté par ordre du ministre de la Police et, sur la première observation que le comte Hullin lui avait faite, avait renversé celui-ci à ses pieds d’un coup de pistolet dans la mâchoire. De là, il passe chez l’adjudant général Doucet, chef de l’état-major, lui annonce que le nouveau gouvernement le maintient dans ses fonctions et lui trace la marche qu’il doit suivre. Tout à coup, un homme s’avance et, interrompant l’orateur au milieu de son discours : « Vous n’êtes pas le général Lamotte, dit-il ; vous êtes le général Malet ! Vous étiez hier, cette nuit encore peut-être, prisonnier d’État. »
— À la bonne heure ! en voilà donc un ! s’écria Napoléon. Et il s’appelle ?…
— L’adjudant de place Laborde, chef de la police militaire… Alors Malet tire son second pistolet et va faire feu sur Laborde, quand le général Doucet lui arrête le bras et pousse Laborde dehors. Laborde, en sortant, rencontre Pâques, inspecteur général du ministre, qui vient pour s’entendre avec l’adjudant de la place sur le transfert de Guidal à Toulon. À son grand étonnement, Pâques apprend de Laborde que Guidal est sénateur, Lahorie ministre de la Police, Boutreux préfet, et que le général Hullin a été grièvement blessé d’un coup de pistolet que lui a tiré le général Malet, chef du gouvernement provisoire… Cinq minutes après, grâce à Laborde et à Pâques, Malet était prisonnier à son tour et l’on arrêtait Lahorie qui, de bonne foi jusqu’au bout, ne pouvait comprendre pourquoi on l’arrêtait. Guidal ne fut pris que dans la soirée ; Boutreux, huit jours après.
— Et aujourd’hui, demanda Napoléon, que reste-t-il de tout cela ?
— Il reste le colonel Rabbe, qui a obtenu un sursis, et le caporal Rateau, dont l’oncle est procureur général à Bordeaux.
— Et les autres ?
— Les autres ?
— Oui, les conspirateurs.
— Les trois généraux, le colonel Soulié, le major Piquerel, quatre officiers de leurs corps et deux du régiment de Paris, ont été fusillés le 20 octobre.
Napoléon demeura un instant pensif ; puis, avec une certaine hésitation :
— Et comment sont-ils morts ? reprit-il en fixant sur Cambacérès un œil qui voulait dire : « Je demande la vérité. »
— Bien, sire, et ainsi qu’il convient à des militaires, même coupables : Malet, plein d’ironie mais aussi plein de conviction ; les autres, calmes, fermes, mais s’étonnant d’aller au supplice avec un homme et pour un complot qu’ils ne connaissaient pas.
— Ainsi vous avez cru devoir permettre cette exécution, monsieur l’archichancelier ?
— J’ai cru devoir, le crime étant grand, réclamer une prompte justice.
— Peut-être avez-vous eu raison… à votre point de vue.
— À mon point de vue, sire ?
— Oui, d’archichancelier, c’est-à-dire de haut justicier ; mais, à mon point de vue, à moi…
Napoléon s’arrêta.
— Pardon, sire, dit Cambacérès insistant pour connaître toute la pensée de Napoléon.
— Eh bien, à mon point de vue, à moi, reprit l’empereur, c’est-à-dire au point de vue politique, j’eusse agi autrement.
— Sire…
— Je dis moi, et non pas vous, mon cher Cambacérès.
— Alors, Votre Majesté eût fait grâce ?
— À tous les complices, comme ayant cru obéir à des ordres supérieurs.
— Et à Malet ?
— Malet, c’est autre chose : je l’eusse fait enfermer à Charenton comme fou !
— De sorte que le colonel Rabbe et le caporal Rateau ?…
— Qu’ils soient mis en liberté demain matin, mon cher Cambacérès ! Que l’on sache ainsi que je suis de retour à Paris.
Puis, avec un de ces signes de familiarité dont Napoléon honorait seulement ses intimes :
— Bonsoir, mon cher archichancelier ! dit-il. À demain, au conseil d’État !
Et, rentrant chez lui, il murmura :
— Lahorie, Lahorie… un ancien aide de camp de Moreau ! Je ne serais pas étonné que Moreau croisât devant Le Havre avec la flotte anglaise.
Il ne se trompait que d’un an : l’année suivante, Moreau devait quitter l’Amérique pour venir, devant Dresde, se faire couper les deux jambes par un boulet français !
Le 1er mai 1813 – ainsi qu’il l’avait annoncé à ses maréchaux en quittant Smorgony –, l’empereur est dans la plaine de Lutzen, à la tête d’une armée de trois cent mille hommes.
Il en aurait cinq cent mille si la Prusse ne l’avait pas abandonné, si l’Autriche n’était pas toute prête à le trahir.
Ce n’est donc ni sa faute, ni celle de la France, s’il a deux cent mille hommes de moins qu’il n’avait dit.
Dès le 29 avril, les premiers coups de canon ont été tirés.
Le 2 mai, la victoire de Lutzen l’a rendu maître de toute la rive gauche de l’Elbe, depuis la Bohême jusqu’à Hambourg !
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