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Chapitre 18 Le chemin de l’exil

Le samedi 23 septembre 1815, un bâtiment de haut bord, portant à sa corne le pavillon anglais et à son grand mât le pavillon amiral, traversait la ligne par 0 de latitude, 0 de longitude et 0 de déclinaison ; il venait d’Europe et, à la marche qu’il suivait, semblait faire route pour l’Amérique du Sud ou pour l’Inde.

C’était jour de grande barbe, comme disent les Anglais ; aussi y avait-il fête à bord.

Cette fête – célébrée en pareille circonstance sur tous les bâtiments des nations civilisées – était celle du bonhomme Tropique ; seulement, la même par le fond dans toutes les marines, elle varie parfois dans la forme.

À bord du bâtiment anglais, comme toujours, le commandement semblait suspendu et abandonné à l’équipage qui, d’une voix unanime, l’avait déféré au plus vieux matelot, lequel, armé d’un trident, décoré d’une longue barbe et le front ceint d’une couronne de papier doré, était assis sur un trône dressé au pied du grand mât.

Là, Sa Majesté Tropicale se faisait amener tous ceux qui traversaient la ligne pour la première fois, leur faisait enduire le visage de goudron, leur faisait passer sur les joues et le menton un gigantesque rasoir en fer-blanc, et, quand ils étaient ainsi barbifiés, sur un signe de lui, une immense tonne à bière qui ne le cédait en grandeur qu’au fameux tonneau d’Heidelberg, versait, par un mouvement de bascule, sur la tête du patient une douche d’eau salée équivalent à la cascade de Pisse-Vache.

Sur quoi, la barbe était finie et le passager, l’officier ou le matelot arrosé pouvait aller se sécher au soleil de l’équateur, tandis que le secrétaire du dieu Neptune lui délivrait un certificat constatant qu’il avait payé le passage au bonhomme Tropique.

Au milieu de la cérémonie, un officier français apparut tout à coup sur le pont et, s’approchant du dieu Neptune :

— Majesté, lui dit-il en assez bon anglais, voici cent pièces d’or qui sont envoyées de la part de l’empereur Napoléon.

— L’empereur Napoléon ? dit le dieu. Je ne connais pas cela : je ne connais que le général Bonaparte.

— Eh bien ! soit ! dit l’officier en souriant ; j’oublie toujours que le général Bonaparte a été dix ans empereur… Je me reprends donc et je dis : Majesté, voici cent napoléons qui sont envoyés de la part du général Bonaparte.

— Alors, c’est autre chose ! dit le dieu en tendant sa large main.

Mais une main blanche, fine, aristocratique, s’interposa entre la main de l’officier français et celle du matelot anglais et reçut les cent napoléons en disant :

— Donnez-moi cette bourse, général ; je crois plus prudent de n’en faire la répartition que ce soir.

Le dieu Neptune gronda dans sa barbe de roseaux ; mais il se soumit et la cérémonie de la grande barbe allait continuer, quand un matelot cria :

— Ohé ! de l’arrière, un requin !

— Au requin ! au requin ! crièrent toutes les voix.

Et le dieu Neptune, abandonné, se leva de son trône ; il s’en alla, comme les autres, voir ce qui allait se passer à l’arrière.

Avec la permission de l’amiral – car, ainsi que l’indiquait le pavillon flottant au grand mât, le bâtiment était monté par un amiral –, avec la permission de l’amiral, disons-nous, les matelots s’établirent à l’arrière, réservé, on le sait, aux seuls officiers supérieurs.

L’un d’eux amorça avec une tranche de lard un hameçon gigantesque pendu à une chaîne de fer, puis il jeta la chaîne à l’eau.

L’horrible squale, dont on voyait la nageoire dorsale à fleur d’eau, plongea rapidement et, au bout de quelques secondes, les matelots, qui venaient d’attacher la chaîne à la barre du timonier, sentirent une effroyable secousse, puis ils virent la chaîne s’étendre avec rapidité dans trois ou quatre directions différentes. Les anneaux craquaient en roulant sur la muraille du bâtiment et l’on eût pu croire qu’elle allait se briser.

Enfin, les secousses s’adoucirent peu à peu et l’on aperçut quelque chose de blanc qui s’agitait au bout de la chaîne violemment tendue : c’était le vendre du requin agonisant.

Alors, de grands cris retentirent, poussés par tout l’équipage : cris de triomphe, plus grands que n’avaient été les cris de joie qui les avaient précédés aux moments les plus enthousiastes de la fête du bonhomme Tropique.

Aussi, à ces cris, vit-on sortir de l’escalier d’arrière un homme qui n’avait pas encore paru sur le pont.

Cet homme était vêtu du petit chapeau traditionnel et de l’habit vert des chasseurs de la garde, sur lequel brillaient la plaque de la Légion d’honneur et la simple croix de chevalier, accouplées à la Couronne-de-Fer ; – il était suivi du général qui avait remis les cent napoléons et d’un autre officier de quarante-cinq à cinquante ans portant l’uniforme de la marine française.

Cet homme, c’était Napoléon ; le général qui le suivait, c’était Montholon ; l’officier qui portait l’uniforme de la marine française, c’était Las Cases.

On était à bord du Northumberland, commandé par l’amiral Cockburn et faisant voile pour Sainte-Hélène, avec ordre aux matelots, aux officiers, et même à l’amiral, de ne donner à Napoléon que le titre de général Bonaparte ; on était sous voile depuis le 7 août : il y avait, par conséquent, quarante-sept jours que l’on avait quitté la rade de Plymouth.

On venait de traverser la ligne ; mais, par une attention de l’amiral, ni l’empereur – tout réduit qu’il était au rang de général Bonaparte –, ni aucune des personnes qui l’accompagnaient, n’avaient été soumis à la ridicule cérémonie du baptême ; seulement, ayant entendu les cris changer d’expression, l’illustre prisonnier était monté sur le pont et venait voir de quoi il s’agissait.

Tout est une distraction à bord : quand Napoléon sut qu’un requin venait d’être pris et suivait le bâtiment à la remorque, il alla s’asseoir sur le canon, qui était son siège habituel et attendit.

Un instant après, les cris des matelots annoncèrent qu’on était en train de hisser l’animal puis on vit paraître, au-dessus de la muraille du navire, sa tête pointue et sa gueule armée d’une triple rangée de dents ; un dernier effort l’amena sur le pont ; – mais, au moment où il y retombait, les matelots s’écartèrent précipitamment : aucun ne se souciait d’assister de trop près à son agonie.

En effet, à peine le requin fut-il sur le pont, que, rencontrant un point d’appui, il bondit à la hauteur de la misaine ; puis, trouvant l’affût d’un canon à la portée de sa gueule, il le mordit de manière à ce que, ses dents étant entrées dans le bois, il restât immobile, pris un instant par sa propre morsure.

Le chef charpentier en profita : il s’approcha du squale et lui déchargea sur la tête un terrible coup de hache.

L’animal arracha ses dents du bois de l’affût, où elles laissèrent une profonde empreinte, et, d’un seul bond, passa de tribord à bâbord. Trois ou quatre hommes qu’il rencontra sur son chemin furent renversés par le choc ; un d’eux demeura sans connaissance ; les autres sautèrent sur le bastingage et, du bastingage, grimpèrent dans les haubans avec l’agilité d’une troupe de singes.

Tout cela se passait au milieu des cris et des rires de l’équipage, la mascarade des matelots rendant la lutte et les évolutions qu’elle amenait on ne peut plus pittoresques.

Napoléon trouva d’abord un certain amusement dans cette espèce de bataille ; puis, au milieu du mouvement, des cris, des clameurs, il finit par tomber dans une profonde rêverie.

Quand il en sortit, le requin avait la tête coupée, le ventre ouvert ; un matelot tenait le cœur de l’animal dans sa main et le chirurgien du bord, tandis que ce corps sans tête gisait ouvert d’un bout à l’autre, constatait que le cœur séparé du corps continuait de se contracter, tant est grande la puissance vitale chez ces terribles animaux.

Napoléon fut pris d’un mouvement de pitié pour cette gigantesque souffrance : il détourna les yeux, et ses yeux, en se détournant, rencontrèrent le comte de Las Cases.

— Venez, dit-il, que je vous dicte un chapitre de mes Mémoires.

Las Cases suivit l’empereur ; mais, comme il allait disparaître dans l’entrepont, le commandant Ross se pencha vers le comte et lui demanda :

— Pourquoi donc le général Bonaparte s’en va-t-il ?

— L’empereur s’en va, répondit Lac Cases, parce qu’il ne peut supporter la vue des souffrances de cet animal.

Les Anglais se regardèrent étonnés : on leur avait dit qu’après chaque combat Napoléon se promenait sur les champs de bataille pour repaître ses yeux de la vue des morts et réjouir ses oreilles des gémissements des blessés.

Lorsque l’étonnement fut passé, on lava le pont, couvert de sang, et l’on reprit la fête interrompue par l’apparition d’un requin.

Pendant ce temps, Napoléon dictait les pages où il réfute l’empoisonnement des pestiférés de Jaffa.

C‘était une idée qui était venue à l’empereur par ennui, que celle d’écrire l’histoire de ses campagnes.

La saison était chaude, la journée monotone ; l’empereur, au commencement de la traversée, montait rarement sur le pont – jamais avant le déjeuner – et, comme en campagne, il déjeunait à des heures irrégulières.

Quant aux Anglais, ils déjeunaient à huit heures précises, et les Français à dix. De l’heure du déjeuner à quatre heures, l’empereur lisait ou causait avec Montholon, Bertrand ou Las Cases ; à quatre heures, il s’habillait, passait dans la salle commune et faisait une partie d’échecs ; à cinq heures, l’amiral venait lui-même annoncer que le dîner était servi.

Alors on se mettait à table.

Le dîner de l’amiral durait d’habitude près de deux heures ; c’était une heure cinquante minutes de plus que ne duraient les dîners de Napoléon. Aussi, dès le premier jour, au moment où l’on apporta le café, l’empereur se leva-t-il ; le grand maréchal et Las Cases, invités à la table de l’amiral, se levèrent également et sortirent.

L’étonnement fut grand ; l’amiral était tout près de se fâcher ; il prononça quelques plaintes en anglais sur le manque de savoir-vivre de l’empereur ; mais madame Bertrand, restée en arrière, répondit dans la même langue :

— Monsieur l’amiral, vous oubliez, ce me semble, que vous avez affaire à celui qui a été le maître du monde et que, quand il se levait de table, soit à Paris, soit à Berlin, soit à Vienne, les rois à qui il faisait l’honneur de les inviter à sa table se levaient derrière lui et le suivaient.

— C’est vrai, madame, reprit l’amiral ; mais, comme nous ne sommes point des rois et que nous ne sommes ni à Paris, ni à Berlin, ni à Vienne, nous ne trouverons pas mauvais que le général Bonaparte se lève de table avant la fin du dîner ; seulement, il trouvera bon que nous y restions.

À partir de ce jour, liberté entière fut prise et accordée.

Ce fut pendant ces longues conversations de bord, que Las Cases recueillit de la bouche même de l’empereur toutes les anecdotes qu’il cite, dans son Mémorial, sur l’enfance et la jeunesse du prisonnier de Sainte-Hélène ; puis le moment vint où ce genre de conversation s’épuisa, où Napoléon se lassa de raconter, quoique son auditeur ne se lassât point d’entendre ; et, le samedi 9 septembre, il avait commencé à dicter ses campagnes d’Italie.

Sauf cette distraction, qui lui prit d’abord une demi-heure, puis une heure, puis deux heures, puis même jusqu’à trois, les journées s’écoulaient dans une uniformité monotone ; – et l’on compta ainsi depuis le lundi 7 août jusqu’au samedi 13 octobre.

Ce jour-là, en dînant, l’amiral annonça que, le lendemain, vers six heures du soir, il espérait avoir connaissance de Sainte-Hélène. Ce fut, on le comprend bien, une grande nouvelle à bord : on avait soixante-sept jours de mer !

Le lendemain, en effet, pendant que l’on était à table, le matelot que l’on avait placé, dès deux heures de l’après-midi, en vigie dans les barres de perroquet, cria : « Terre ! »

On était au dessert ; on se leva et l’on monta sur le pont.

L’empereur gagna l’avant du vaisseau et chercha des yeux la terre.

Une espèce de brouillard qui lui semblait flotter à l’horizon fut tout ce qu’il put apercevoir ; il fallait l’œil d’un marin pour affirmer que ce brouillard était un corps solide.

Le lendemain, dès le point du jour, tout le monde était réuni sur le pont. Quoique, une partie de la nuit, le bâtiment fût resté en panne, on avait cependant assez marché pour qu’à ce moment, et grâce à la limpidité de l’air matinal, l’île fût devenue parfaitement visible.

Vers midi, on jeta l’ancre ; on n’était plus guère qu’à trois quarts de lieue de la terre. Il y avait cent dix jours que Napoléon avait quitté Paris : la traversée de l’exil avait duré plus longtemps que le second règne placé entre l’île d’Elbe et Sainte-Hélène.

L’empereur, qui était sorti de sa chambre plus tôt que d’habitude, s’avança le long du passavant et fixa sur l’île un regard impassible : pas un muscle de son visage ne bougea ; et, il faut le dire, ce masque d’airain était si bien soumis à la volonté du moderne Auguste, que les seuls muscles qui en parussent vivants étaient les muscles avoisinant la bouche.

La vue de l’île n’était cependant point satisfaisante : on apercevait un village plus long que large, perdu au fond de gigantesques rochers, nus, secs, dévorés par le soleil. Comme à Gibraltar, on eût pu promettre cent louis à l’ingénieur assez habile pour trouver une place où manquât un canon.

L’empereur, au bout de dix minutes de contemplation, se tourna vers Las Cases.

— Allons travailler ! dit-il.

Et il descendit, fit asseoir las Cases et se mit à dicter sans que sa voix indiquât la moindre altération.

L’ancre jetée, l’amiral était aussitôt descendu dans sa yole et avait ramé vers l’île.

À six heures du soir, il revint, très fatigué ; il avait parcouru l’île entière et pensait avoir trouvé un endroit convenable : malheureusement, il fallait des réparations et ces réparations pouvaient exiger deux mois.

Or, l’ordre positif des ministres anglais était de ne point descendre Napoléon à terre que sa demeure ne fût prête à le recevoir.

Mais l’amiral se hâta de dire que, le général Bonaparte devant être fatigué et las de la mer, il prenait sur lui de le faire débarquer ; seulement, le débarquement n’était pas possible pour le soir. L’amiral annonça que, le lendemain, on dînerait une heure plus tôt que de coutume, afin que l’on pût s’embarquer après le dîner.

Le lendemain, en sortant de la salle à manger, l’empereur trouva tous les officiers réunis sur la dunette et les trois quarts de l’équipage groupés sur les passavants.

Un canot attendait : il y descendit avec l’amiral et le grand maréchal.

Un quart d’heure après, le lundi 16 octobre 1815, il touchait le sol de Sainte-Hélène.

Voir, pour le reste, le Prométhée d’Eschyle.

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