‹ Le capitaine RichardChapitre 19 sur 24 · Chapitre 19 Lieschen Waldeck

Chapitre 19 Lieschen Waldeck

A cette même heure où Napoléon touchait le sol dévorant de l’exil, – dans la petite ville de Wolfach, cachée au fond d’une des vallées les plus pittoresques du grand-duché de Bade, une jeune fille de seize ans, comme la Marguerite de Gœthe, laissait son rouet s’arrêter et, les bras tombants, la tête appuyée à la muraille et les yeux levés au ciel, murmurait cette chanson si connue en Allemagne :

Rien ne console

De son adieu ;

Je deviens folle,

Mon Dieu ! Mon Dieu !

Mon âme est vide,

Mon cœur est sourd ;

J’ai l’œil livide

Et le front lourd.

Ma pauvre tête

Est à l’envers ;

Adieu la fête

De l’univers !

En sa présence,

Le monde est beau ;

En son absence,

C’est un tombeau !

À la fenêtre,

Son œil distrait

Me voit paraître

Dès qu’il paraît.

Sa voix m’emporte

Dedans, dehors ;

Qu’il entre ou sorte,

J’entre ou je sors.

Arrivée là de sa chanson, la jeune fille était si absorbée dans sa pensée, qu’elle n’entendit point la porte donnant sur une cour intérieure s’ouvrir, et qu’elle ne vit point entrer, ou plutôt s’arrêter sur le seuil de cette porte, un jeune homme de vingt-neuf à trente ans, vêtu du costume des paysans de Westphalie.

Nous disons vêtu du costume, car, en regardant de près ce jeune homme, on retrouvait en lui, malgré son effort pour le cacher, une certaine allure militaire indiquant que l’habit d’officier était le seul qui pût bien aller à cette taille à la fois souple et décidée.

Quant au visage, il était beau et mâle à la fois, l’œil était bleu foncé, vif, hardi ; les cheveux étaient d’un blond presque châtain, les dents superbes.

La jeune fille, qui ne s’était pas aperçue de son arrivée, continua :

Joyeuse ou sombre,

Selon sa loi,

Je suis son ombre,

Et non plus moi.

Rien ne console

De son adieu ;

Je deviens folle,

Mon Dieu ! mon Dieu !

L’accent de la jeune fille, à mesure qu’avançait la chanson, devenait si triste, nous dirons presque si douloureux, que le jeune homme n’eut pas le courage d’écouter les trois ou quatre couplets qui restaient encore à chanter, et que, s’approchant vivement :

— Lieschen ! dit-il.

La jeune fille tressaillit, se retourna, distingua le jeune homme à travers l’obscurité qu’elle avait laissée venir sans allumer la lampe au triple bec de cuivre préparée sur le bahut de chêne, et, d’une voix presque effrayée :

— C’est vous ! dit-elle.

— Oui ; quelle triste et mélancolique chanson chantez-vous donc là ?

— Vous ne la connaissez pas ?

— Non, répondit le jeune homme.

— On voit bien que vous êtes Français !

— À quoi ? à la manière dont je prononce l’allemand ? Vous m’inquiétez un peu, Lieschen, en me disant cela.

— Oh ! non, vous parlez l’allemand comme un Saxon. Je dis que l’on voit que vous êtes Français parce que, chez nous autres Allemands, cette chanson est populaire et qu’il n’y a pas, du Rhin au Danube, de Kehl à Vienne, une jeune fille qui ne la chante ; c’est la Marguerite au rouet de notre grand poète Gœthe.

— Oui, je sais cela, dit le jeune homme en souriant ; en voici la preuve.

Et, dans le plus pur saxon, comme disait le jeune fille, il répéta les quatre premiers vers de la mélancolique chanson.

— Alors, que me disiez-vous ?

— Eh ! mon Dieu, je vous disais : « Parlez, Lieschen ! le son de votre voix me réjouit ! » comme je dis à un oiseau : « Chante, oiseau ! j’aime à t’entendre chanter ! »

— Eh bien, maintenant, j’ai parlé.

— Oui, c’est à moi de parler à mon tour.

Il s’approcha de la jeune fille et, lui tendant la main :

— Adieu ! dit-il.

— Comment, adieu ? s’écria-t-elle.

— Lieschen, il faut que je parte, que je quitte Wolfach, que je m’enfonce plus avant dans l’Allemagne.

— Courez-vous quelque nouveau danger ?

— Le danger que court un proscrit : d’être arrêté ; celui que court un condamné à mort : d’être fusillé.

Puis, d’un air qui indiquait l’homme familiarisé avec tous les dangers, même avec celui-là :

— Voilà tout, ajouta-t-il.

— Oh ! mon Dieu ! dit la jeune fille en joignant les mains, je ne puis me figurer cela.

— C’est pourtant le premier mot que je vous ai dit, il y a trois jours, à cette même place, en entrant par cette même porte que le hasard – non, je me troupe, Lieschen ! –, que la Providence ouvrait devant moi : c’est pourtant le premier mot que je vous ai dit : « J’ai faim, j’ai soif, je suis proscrit. »

— Mais, avant-hier, ne m’avez-vous pas dit aussi que vous aviez trouvé une retraite sûre ?

— Lieschen, en vous quittant, il faut que je vous fasse un aveu : cette retraite, c’est votre maison même.

La jeune fille regarda le jeune homme avec effroi.

— Notre maison même ? s’écria-t-elle ; vous êtes caché dans la maison de mon père, sans la permission de mon père ?

— Rassurez-vous, Lieschen, dit le jeune homme : cette maison, je vais la quitter ; mais laissez-moi vous dire auparavant comment je suis entré et qui vous avez reçu.

La jeune fille repoussa son rouet du pied, appuya ses mains sur ses deux genoux et regarda le proscrit d’un œil à la fois amical et inquiet.

— J’étais à l’île d’Elbe avec Napoléon, il m’envoya en France pour préparer son retour : je me suis mis en communication avec le colonel Labédoyère et le maréchal Ney. Tous deux sont fusillés ; je suis condamné comme eux ; mais, plus heureux qu’eux, prévenu à temps que j’allais être arrêté, je m’enfuis à Strasbourg, mon pays natal, où, pendant près d’un mois, je restai caché chez un ami. Il y a quatre jours, averti que ma retraite était découverte, je sautai du haut en bas des remparts, je traversai le Rhin à la nage et me trouvai dans le grand-duché de Bade. Je marchai tout le jour par des chemins détournés, familiers à mon enfance, et j’arrivai à Wolfach. Mon intention était d’entrer plus avant en Allemagne, où j’ai une mission sacrée à remplir ; mais je vous rencontrai, Lieschen – que voulez-vous ! l’homme n’est pas maître de sa destinée – je vous rencontrai et, au risque de ce qui pouvait m’arriver, je restai.

— Je vous avais cru parti. Quand je vous revis le lendemain, je fus heureuse de vous revoir et ne vous demandai point pourquoi vous étiez resté.

— Pourquoi j’étais resté, dit le jeune homme en couvrant d’un ardent regard la chaste enfant qui lui avouait avec tant de naïveté le plaisir qu’elle avait eu à le revoir ; pourquoi je suis resté ? Je vais vous le dire. Ce hangar sombre qui est dans la cour conduit, par une échelle, à un petit grenier abandonné ; c’est là que je m’étais réfugié en vous quittant. Les mansardes de ce grenier donnent sur vos fenêtres : j’avais attendu la nuit, j’allais partir, je jetais seulement un dernier regard vers vous, je vous envoyais seulement un dernier adieu, quand tout à coup votre fenêtre s’ouvrit et vous parûtes à votre fenêtre… Je n’ai pas besoin de vous dire que vous êtes belle, Lieschen ; mais, placée comme vous l’étiez alors sous un rayon de lune, vous étiez ravissante !

Lieschen murmura quelques paroles inintelligibles, rougit et baissa les yeux dans l’obscurité.

Le jeune homme continua :

— Vous teniez à la main un bouquet de roses ; je ne sais quel sentiment intérieur vous animait et, plus encore, quel rayon de l’âme illuminait votre visage ; mais, les yeux fixés sur la route que j’eusse dû suivre si je n’étais pas resté, vous effeuillâtes ces dernières feuilles de l’automne, pâles comme les jours sans soleil pendant lesquels elles sont nées, vous les effeuillâtes dans la direction de cette forêt Noire où vous me croyiez déjà…

— Je les effeuillais au vent, sans leur donner de direction, répondit Lieschen ; le vent les porta où il allait lui-même.

— Eh bien, alors, soit ! le vent venait de France : c’était un vent ami ! Vous demeurâtes ainsi longtemps à votre fenêtre, et moi, je passai tout ce temps à vous regarder ; puis, lorsque enfin votre fenêtre se referma, j’avais les pieds liés, je ne me sentais plus le courage de partir.

— Et cependant vous partez aujourd’hui ? dit Lieschen avec un soupir.

— Écoutez, répondit le proscrit ; aujourd’hui, j’ai vu rôder dans la ville des gendarmes français ; ils se sont mis en communication avec ceux du grand-duc et je ne doute pas qu’à l’heure qu’il est, les uns et les autres ne soient à ma poursuite.

— Mon Dieu ! que faire ? s’écria la jeune fille.

— Oh ! pour moi, peu m’importerait, chère Lieschen, dit le jeune homme ; mais la découverte d’un conspirateur français dans votre maison compromettrait votre père, vous surtout, qui sur la prière que je vous en ai faite, m’avez gardé le secret.

— Cette prière, c’est bien plutôt moi qui l’ai faite que vous même ; ce secret, je vous l’ai gardé d’autant plus volontiers que mon père – je ne sais pourquoi, lui si bon, si chrétien, si miséricordieux –, que mon père a voué une haine implacable aux Français : dix fois, j’ai remarqué qu’à la simple vue d’un de vos compatriotes, il tressaillait et pâlissait ! Et cependant, si vous trouvez plus de sûreté à rester ici qu’à fuir, restez.

— Lieschen ! chère Lieschen !

— La vie d’un homme est une chose si précieuse aux yeux du Seigneur, que le Seigneur, je l’espère, me pardonnera ce que j’ai fait.

— Vous êtes un ange, Lieschen ! dit le jeune homme ; et ce n’est pas seulement le danger que je cours qui m’éloigne de vous ; mais j’ai, je vous l’ai dit, une pieuse mission à remplir. Je vais en Bavière.

— En Bavière ? dit la jeune fille en levant les yeux.

— Oui, à la recherche d’une jeune fille belle comme vous, Lieschen, mais qui fut moins heureuse que vous… Cette mission accomplie, je serai libre, et, quel que soit le danger que je coure en demeurant sur les frontières de France, oh ! je vous jure que je reviendrai !

— Quand cela ? demanda Lieschen.

— Quand ? Je ne sais pas ; mais je vous demande trois mois.

— Oh ! trois mois ! s’écria Lieschen joyeuse.

— Dans trois mois, si vous me revoyez, Lieschen, me promettez-vous de me reconnaître ?

— Vous ne mettez pas ma mémoire à une grande épreuve, monsieur, et j’ai l’habitude de garder plus de trois mois le souvenir de mes amis.

En ce moment, sept heures sonnèrent.

Le jeune officier compta l’une après l’autre les sept vibrations de la cloche.

— Sept heures, murmura la jeune fille ; mon père est parti ce matin pour Ettenheim et ne peut tarder à rentrer.

— Oui, reprit le proscrit ; et d’ailleurs, moi aussi, il faut que je parte.

Et il alla vers la fenêtre ouverte, regardant à l’horizon.

— Vous savez le chemin que vous devez suivre pour partir ? demanda timidement Lieschen.

— Oui, répondit le jeune homme ; mais je ne regarde pas le chemin que je dois suivre pour m’en aller ; je regarde le chemin que j’ai suivi pour venir !

— Pauvre exilé ! je comprends, Wolfach touche encore à la France, et chaque pas que vous allez faire…

— Va m’éloigner d’elle et de vous, Lieschen ; c’est cela.

Puis, continuant avec un sentiment de profonde mélancolie :

— C’est étrange ! dit-il, ma vie s’est passée hors de la France ; je n’y ai mis le pied de temps en temps que comme, de temps en temps, le marin dont l’existence s’écoule entre le ciel et l’eau met le pied sur une île devant laquelle il passe ; de douze à quinze ans, j’ai été en Italie ; de quinze à vingt, dans le Tyrol et en Allemagne ; de vingt à vingt-cinq, en Illyrie, en Autriche, en Bohême ; de vingt-cinq à vingt-sept, en Pologne et en Russie ; jamais, pour me rendre dans aucun des pays que je viens de nommer, je n’ai regretté de m’éloigner de la frontière de France : je suivais mon drapeau et, l’œil sur son aigle aux ailes déployées, j’allais où il allait ! Eh bien, aujourd’hui, mon cœur se déchire à l’idée de quitter cette France ! jamais elle ne m’a paru si chère. Tenez, c’est une folie, Lieschen, et pourtant, croyez-moi, je donnerais un an de ma vie avec votre amour, dix ans de ma vie si vous ne deviez pas m’aimer, pour voir encore une fois, à travers les brouillards du Rhin, la flèche du clocher de Strasbourg !

— Oui, ce serait la patrie !

— Vous ne vous figurez pas ce que c’est que cette idée, Lieschen ! Je suis seul au monde ; tout ce que j’aimais, père, mère, frère, tout cela est mort ; amour, vénération, dévouement, j’avais concentré sur un homme tous ces sentiments-là ; cet homme, il est tombé de si haut, qu’il ne m’a pas vu en tombant ! J’ai voulu le suivre à Sainte-Hélène comme je l’avais suivi à l’île d’Elbe : les Anglais m’ont repoussé ; je suis revenu en France : on m’y condamnait à mort. J’étais tellement las de tout que, quoique riche, comparativement du moins, peut-être me serais-je livré moi-même si, en me livrant, j’eusse eu cette consolation qu’un cœur me regretterait.

— Pas un ami ? demanda Lieschen.

— Mes amis, c’étaient mes compagnons d’armes : je les ai vus tomber autour de moi sur tous les champs de bataille de l’Europe ; ceux qui survivent, que sont-ils devenus ? Proscrits comme moi ! dispersés et errants dans ce monde qu’ils ont conquis !

Et le jeune homme haussa tristement les épaules.

— Pas un amour ? murmura Lieschen.

— Un amour ! savions-nous ce que c’était que cela, nous autres, voyageurs armés qui parcourions le monde au pas de course ; que le vent de la guerre chassait devant lui et à qui une voix toujours obéie sans réplique répétait incessamment : « Marche ! marche ! » C’est incroyable, mais c’est ainsi : je vais avoir trente ans, Lieschen ; eh bien, mon cœur, endurci à toutes les émotions terribles, est encore à naître aux émotions douces ; après avoir souffert comme un homme, je me sens capable d’aimer comme un enfant.

— Mon Dieu ! s’écria tout à coup la jeune fille, n’entendez-vous pas le bruit d’une voiture sur la grande route ?

— Oui, répondit le proscrit.

— C’est mon père qui revient d’Ettenheim.

— Ce qui veut dire qu’il faut que je parte ?

La jeune fille tendit la main à l’officier.

— Ami, dit-elle, croyez-le bien, ah ! du fond de mon cœur je voudrais pouvoir vous dire : « Restez ! »

Le jeune homme retint un instant dans les siennes la main qui lui était tendue.

— Lieschen, dit-il, oui, je vais partir ; mais, avant de partir, une grâce.

— Laquelle ?

— Ne me laissez point aller sans que j’emporte un souvenir de votre douce pitié pour moi ! l’autre soir, j’eusse échangé chacun de mes jours contre une de ces feuilles de rose que vous jetiez au vent ; vous devez avoir sur vous – son parfum vient jusqu’à moi – un bouquet de violettes : donnez-le moi et je pars !

— Un bouquet de violettes ? répéta tristement Lieschen.

— Oui, ce sera un talisman qui me protégera dans ma fuite.

— Triste talisman, monsieur ! dit Lieschen ; ces violettes, dernières filles aussi de l’automne, comme ces roses dont vous parliez tout à l’heure, savez-vous où elles ont été cueillies ?

— Peu m’importe, puisque vous les avez touchées.

— Elles ont été cueillies dans le cimetière, continua la jeune fille, sur le tombeau de ma sœur, morte il y a… tenez, il y a juste aujourd’hui trois ans !… Au reste, tant que le froid ne les a pas tuées, pauvres fleurs de mort, je cueille chaque matin sur la même tombe un bouquet pareil dont le parfum m’enveloppe toute la journée : ce parfum, c’est pour moi comme une émanation de ma pauvre sœur !

— Pardon, je retire ma demande.

— Non, le voici… partez, maintenant !

— Merci, Lieschen ! merci ! je pars… je pars deux fois exilé : exilé loin de la France et exilé loin de vous ; mais je reviendrai… Ne m’oubliez pas dans vos prières, Lieschen !

— Hélas ! pour qui prierai-je ? Je ne sais pas même votre nom ?

— Priez pour le capitaine Richard.

— Oh ! mon père, mon père, là-bas sur la route… Partez ! partez !

Le jeune homme saisit la main de Lieschen, y appuya ses lèvres ardentes ; puis, s’élançant par une porte, tandis que l’autre s’ouvrait :

— Au revoir, Lieschen, dit-il ; il m’en coûterait trop de vous dire adieu.

Et il disparut.

q

Page 1