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Chapitre 20 Le pasteur Waldeck

La jeune fille resta seule et, pour la première fois de sa vie peut-être, ayant entendu le bruit des pas de son père, ne courut point au-devant de lui.
Au moment où le jeune homme avait disparu, elle avait senti ses forces lui manquer et elle était tombée sur une chaise qui se trouvait près de la petite porte par laquelle le fugitif venait de sortir.

Elle y était encore lorsque entra son père dans la chambre obscure et silencieuse.

Il semblait si étrange au vieillard de n’avoir pas vu venir sa fille à sa rencontre, ou tout au moins de ne pas la trouver l’attendant, qu’il s’arrêta après avoir fait quelques pas et la chercha dans les ténèbres.

Puis, au bout de quelques secondes, ne distinguant et n’entendant rien :

— Lieschen ! dit-il, moitié appelant, moitié interrogeant.

À son nom prononcé par la voix de son père, l’enfant sortit comme d’un songe et, s’élançant vers lui :

— Me voici, mon père, dit-elle.

— Viens donc ! dit le pasteur un peu étonné.

Et, ayant étendu la main dans la direction de la voix et, sous cette main, rencontré sa fille :

— Viens et embrasse-moi, répéta-t-il, une fois pour toi d’abord, puis une fois aussi pour celle qui n’est plus là…

La jeune fille jeta ses bras au cou du vieillard.

— Oh ! oui, oui, mon père ! s’écria-t-elle, sentant son cœur déborder sous le double sentiment qui le remplissait : oh ! oui, mon père, je vous embrasserai tant de fois pour moi et pour elle, que vous ne vous apercevrez plus qu’il vous manque une fille.

Puis, lui enlevant le manteau de dessus les épaules et la canne de la main :

— Donnez, dit-elle.

Et elle déposa le manteau sur une chaise et plaça la canne dans un coin.

Le pasteur la suivait des yeux comme s’il eût pu la voir.

— Pourquoi donc es-tu sans lumière, Lieschen ? demanda-t-il.

— J’avais oublié d’allumer, mon père, répondit la jeune fille d’une voix légèrement tremblante.

— Et tu restais ainsi toute seule dans l’obscurité ?

— Je rêvais, balbutia l’enfant.

Le pasteur poussa un soupir ; il lui semblait reconnaître un certain embarras dans la voix de sa fille.

Elle, pendant ce temps, s’était approchée de l’immense cheminée et, cherchant un charbon sous les cendres, elle y allumait un des becs de la lampe de cuivre.

La lampe, en s’allumant, éclaira alors la figure d’un vieillard d’une soixantaine d’années. Cette figure était belle et grave ; on sentait que c’était celle d’un homme qui avait beaucoup souffert. Cependant l’expression en était bienveillante ; la bonté transparaissait à travers la profonde empreinte de tristesse que le malheur avait étendue sur elle.

L’enfant ne fit point les mêmes réflexions que nous ; elle était habituée à l’expression mélancolique de ce visage ; elle y trouva même, en le regardant, une nuance de douce gaieté qui la frappa ; puis, s’apercevant que le pasteur tenait un sac à la main :

— Tiens ! demanda-t-elle, qu’apportez-vous donc là, mon père ?

Le pasteur la regarda avec un sourire plus décidé.

— Ce que j’apporte ?

— Oui.

Il leva le sac.

— Ta dot, mon enfant.

— Ma dot ? fit Lieschen étonnée.

Le pasteur lui présenta le sac.

— Soulève, dit-il.

L’enfant laissa tomber le sac que son père abandonnait à ses mains.

— Oh ! comme il est lourd ! dit-elle.

— Dame ! fit le vieillard triomphant, il contient deux mille thalers !

— Deux mille thalers ! répéta la jeune fille avec une expression aussi triste que celle de son père était joyeuse ; deux mille thalers ! Voilà donc pourquoi vous vous imposez tant de privations ?

— Quelles privations ? demanda le vieillard.

— Voilà donc pourquoi vous travaillez au-delà de vos forces ?

— Bon ! où vois-tu que je travaille tant, petite fille ?

— À vous seul, vous taillez et bêchez toute notre vigne.

— Mon enfant, dit le vieillard en souriant, la vigne est le sujet d’une des paraboles de l’Évangile et, à ce titre, je ne saurais trop soigner la mienne.

— Vous vous sacrifiez pour moi, mon père ; et votre fille vous fait un reproche, dit Lieschen presque sévèrement.

— À moi ?

— Oui : vous l’aimez trop !

— Ne me dis pas cela, mon enfant, reprit le vieillard en l’attirant sur ses genoux, car je te donnerais la preuve du contraire.

— Oh ! par exemple, cher père, je vous en défie bien !

— Ne te rappelles-tu donc pas que j’avais déjà, il y a trois ans, amassé une dot pareille à celle-ci ?

— Oui ; eh bien ?

— Comme celle-ci, elle était de deux mille thalers… Mais vint le terrible hiver de 1812 à 1813 ; alors je pensai, chère Lieschen, que tu n’avais que quatorze ans, que les pauvres aussi étaient mes enfants, que tu pouvais attendre, toi, le bon Dieu t’ayant donné ton pain quotidien, tandis qu’eux, eux avaient faim ! eux avaient soif ! eux avaient froid !

— Bon père !

— Te rappelles-tu ? continua le vieillard serrant plus tendrement sa fille sur sa poitrine, c’était un soir de novembre, un de ces soirs où il fait si froid entre le Rhin et la forêt Noire ; le vent sifflait, une pluie glacée fouettait la fenêtre ; et nous, couverts de bons habits, nous étions là près du feu pétillant, toi à cette place, moi à celle-ci… Te rappelles-tu, Lieschen ?

— Oh ! oui, mon père.

— J’étais rêveur ; tu arrêtas ton rouet et tu me dis : « À quoi pensez-vous, mon père ? – Ah ! répondis-je, je pense à ceux qui ont froid, à ceux qui ont faim, à ceux enfin qui n’ont ni pain ni feu ! » Alors, tu te levas, tu allas à l’armoire, tu y pris le sac qui contenait les deux mille thalers et tu me l’apportas… Nous nous étions compris, pauvre chère enfant ! Je pris le sac de tes mains et je sortis… Le lendemain, tu n’avais plus de dot, ma belle Lieschen ; mais soixante pauvres avaient du pain, du bois et des habits pour tout l’hiver !

— Oui, bon père, dit l’enfant en embrassant le vieillard ; et ce fut dans leurs bouches un concert de bénédictions qui dut réjouir le bon Dieu !

— Et qui l’a réjoui, mon enfant, puisque, au bout de deux autres années, il a permis que je me retrouvasse à la tête de pareille somme ; seulement, celle-ci, mon enfant, comme tu as dix-sept ans au lieu de quatorze, je te promets qu’elle ne manquera point à sa destination… à moins, toutefois, que tu ne fasses la conquête de quelque riche cavalier ou de quelque beau seigneur, comme cela arrive parfois dans nos légendes allemandes.

— Vous croyez la chose possible, mon père ? demanda vivement la jeune fille.

— Pourquoi pas ? n’es-tu pas sage, bonne et belle comme Grisélide, et Grisélide n’a-t-elle pas épousé le comte Perceval ?

— Et, sans aller si loin, mon père, sans sortir de la famille, ma pauvre sœur Marguerite n’a-t-elle pas été successivement aimée d’Ulrich, l’étudiant d’Heidelberg, de Wilhelm, le fils d’un banquier de Francfort, et enfin d’un comte… du comte Rudolph d’Offenbourg ?

— Hélas ! murmura le pasteur tout assombri.

— Oh ! je vous promets bien, mon père, continua l’enfant sans remarquer le voile de tristesse qui venait de s’étendre sur le visage du vieillard ; je vous promets bien que je ne serai pas si exigeante que cela, moi !

— Oui, oui, répondit le pasteur avec un soupir ; tu te marieras, mon enfant, et, avec l’aide de Dieu, nous te trouverons un mari digne de toi. En attendant, prends ce sac, si lourd qu’il soit, et va l’enfermer dans l’armoire qui est à la tête de mon lit… Tiens, voici la clef.

— Et ce sera ma dot, reprit la jeune fille en riant ; à moins que, comme vous le disiez tout à l’heure…

— À moins que, pour te bien établir, il te suffise de ton front souriant, de tes yeux limpides et de ta fraîcheur de rose de mai ; auquel cas, ce sera, non plus moi, mais le bon Dieu qui aura pourvu à ta dot.

La jeune fille alluma une bougie à la lampe et sortit, emportant le sac, sous le poids duquel faiblissait son bras.

Le pasteur la regarda sortir, la suivant de cet œil profondément attendri avec lequel le père regarde son enfant.

Puis, se parlant à lui-même :

— Je ne lui ai pas dit, murmura-t-il, qu’il manquait trois thalers à ses deux mille : un que j’ai donné à une vieille femme, et deux à un pauvre paralytique qui n’avait plus là Notre-Seigneur pour lui dire : « Lève-toi ! jette tes béquilles, et marche ! » Mais, avant la fin de la semaine, ils seront remplacés, je l’espère, et la dot se retrouvera intacte. Vienne alors l’homme digne de ce trésor de sagesse et de bonté, et ma pauvre Lieschen sera heureuse !

Puis, levant les yeux au ciel, comme s’il y cherchait le reflet de celle qu’il avait perdue :

— La Providence me doit bien ce dédommagement ! ajouta-t-il avec ce sourire qui est à la fois une prière et un doute.

En ce moment, la jeune fille rentra.

— Bon père, dit-elle, l’argent est dans l’armoire et voici votre clef.

— Bien, mon enfant ! Et maintenant, je ne sais si tu es de mon avis, Lieschen, mais je crois qu’il serait temps de songer au souper ; qu’en dis-tu ?

— Oui, père, répondit la jeune fille distraite.

Elle fit trois pas, s’arrêta et resta pensive.

Son père la suivait des yeux.

— Eh bien, qu’as-tu donc ? demanda-t-il.

— Moi ? Rien ! répondit-elle.

Et elle fit quelques pas encore.

Puis elle commença de mettre le couvert ; mais, tout à coup, appuyant ses deux mains sur la table, elle regarda à son tour le vieillard avec une certaine inquiétude.

— Lieschen ? dit celui-ci.

— Mon père ! répondit la jeune fille.

Le vieillard appela l’enfant de la main.

— Viens donc ici ! dit-il.

Lieschen s’approcha vivement, comme si ce commandement répondait à un désir de sa pensée.

— Me voilà, mon père.

— Es-tu souffrante ? demanda le pasteur.

L’enfant secoua la tête.

— Non, dit-elle.

— Tu es préoccupée, au moins ?

— Oui, j’ai quelque chose à vous dire ; mais pour la première fois j’hésite, je suis embarrassée…

— Voyons, parle ! dit le pasteur inquiet ; ne suis-je plus pour toi un père indulgent ? Tu ne peux rien avoir de grave à te reprocher, mon enfant.

— Qui sait ? répondit Lieschen ; une bonne action peut-être !

— Une bonne action ! et comment peux-tu te reprocher une bonne action ?

— Oh ! dit l’enfant, ce n’est point à cause de la bonne action en elle-même ; c’est à cause du mystère dont elle a été entourée et de celui qui en a été l’objet.

— Qu’est-ce donc ? Voyons, parle !

— Écoute-moi, père.

— Ah ! voilà que tu me tutoies ?

— Eh bien, me le défendez-vous ?

— Non ; mais, quand tu étais enfant, tu ne me parlais ainsi que lorsque tu avais quelque chose à te faire pardonner.

— Ne vous ai-je pas prévenu que j’étais coupable ?

— Allons, j’écoute.

— Vous m’avez dit souvent, continua Lieschen, que les pères de nos pères avaient subi de longues et cruelles persécutions pour la foi religieuse…

— Oui, autrefois, du temps de Luther et de la guerre de Trente Ans.

— Et souvent, les larmes aux yeux, vous m’avez raconté les traits de dévouement de ceux qui, au prix de leur liberté, de leur fortune, de leur vie même, avaient donné asile aux proscrits.

— Oui ; mais, en récompense de ce qu’ils avaient risqué sur la terre, Dieu, à ceux-là, je l’espère, aura fait une place à sa droite dans le ciel !

— Vous ne m’en voudriez donc pas, mon père, si j’eusse senti mon cœur s’émouvoir de pitié pour un homme qu’une persécution pareille à celle dont nous parlons aurait chassé de son pays ?

— Pour un proscrit ?

— Oui, mon père.

— Et où est-il, ce proscrit ?

— Tout à l’heure il était là ; maintenant, il est bien loin, je l’espère.

— Et pour me parler de ce malheureux, tu as attendu qu’il fût parti ?

— Pardon, mon père, dit Lieschen en hésitant, mais ce malheureux…

— Eh bien ?

— C’était…

— Oh ! je devine, reprit le pasteur : c’était un Français, n’est-ce pas ?

— Oui, mon père, un Français qui a servi sous l’empereur Napoléon et qui, ayant coopéré à son retour de l’île d’Elbe, vient d’être forcé de fuir la France.

— Tu as bien fait en suivant l’impulsion de ton cœur, mon enfant ; mais tu as mal fait en doutant du mien.

— Vous l’eussiez accueilli comme moi, n’est-ce pas ?

— Sans doute ; le toit d’un pasteur n’est-il pas le refuge naturel du proscrit et de l’abandonné ? Et quel âge avait ce Français ?

— Quel âge ?

— Oui.

— Vingt-huit ou trente ans, mon père.

— Ah ! c’était un jeune homme, alors.

— Devais-je le repousser parce qu’il était jeune ? demanda Lieschen.

— Non, certes ! répondit le pasteur en regardant sa fille avec inquiétude.

— Comme vous me regardez, mon père ! dit Lieschen.

— Je cherche, répondit le pasteur.

— Quoi, mon père ?

— Qu’as-tu fait du bouquet de violettes que tu avais cueilli ce matin sur la tombe de ta sœur ?

— Je pourrais vous dire que je l’ai perdu, mon père, répondit avec tranquillité la jeune fille ; mais Dieu me garde de mentir à mon bon père ! Ces fleurs, le Français me les a demandées et je les lui ai données.

— Lieschen ! Lieschen ! s’écria le vieillard en secouant la tête, jusqu’aujourd’hui, j’ai cité la fille du pasteur comme un modèle à toutes les filles de la ville…

— Oh ! je vous comprends, mon père, et je vous réponds sans rougir et sans honte ; l’étranger m’a demandé mon bouquet au nom de la reconnaissance, et je le lui ai donné au nom de l’amitié.

— Tu ne reverras jamais ce jeune homme ? demanda le pasteur.

— C’est probable, mon père… cependant…

— Cependant ?

— Il a dit qu’il espérait revenir et a pris trois mois pour terme de son retour.

— Lieschen ! Lieschen, défie-toi !

— De lui, mon père ? Oh ! non !

— Les enfants de son pays nous sont funestes, ma fille !

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que le jour auquel nous sommes arrivés n’est point un jour ordinaire, mon enfant, continua le pasteur : c’est le 16 octobre, triste anniversaire d’une mort mystérieuse et prématurée !

— Oui, de la mort de notre pauvre Marguerite !

— Nous ne portons plus le deuil sur nos habits, mais la main du temps, si rude et si froide qu’elle soit, ne l’a pas encore effacé de nos cœurs !

— Non, mon père, et la chambre de Gretchen, demeurée telle qu’elle était à l’époque de sa mort, est un temple où nous éternisons et adorons son souvenir !

— Souvenir de sainte et de martyre, mon enfant ! Tu me parlais des Français tout à l’heure, et tu me demandais d’où vient la haine que j’ai contre eux ; eh bien ! aujourd’hui, jour de tristesse et de larmes, je vais te dire comment Marguerite nous a été enlevée et par quelle douloureuse voie est remonté au ciel cet ange que Dieu et ta mère m’avaient donné.

— Ô mon père, demanda Lieschen, quelle terrible aventure est-il donc arrivé à ma sœur, que, trois ans après sa mort, vous ne me parliez d’elle qu’avec cette pâleur et cette émotion ?

— Ce qui lui est arrivé, chère enfant, je voulais en faire à ton innocence un mystère éternel ; mais ce Français secouru par toi, ce retour promis et attendu peut-être, me font un devoir de ne te rien cacher… Si ce Français revient, je te dirai : « Souviens-toi ! » S’il ne revient, pas, je te dirai : « Oublie ! »

— Oh ! parlez, parlez, mon père !

Le pasteur laissa tomber un instant sa tête entre ses mains, comme s’il regardait dans le passé, et commença en étouffant un soupir.

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