Chapitre 21 Coup d’œil en arrière
— Nous devons remonter de sept ans dans le passé, ma chère Lieschen, dit le vieillard. Tu étais alors une gentille enfant jouant encore à la poupée, quand on annonça tout à la fois l’approche des Français du côté de Ratisbonne et l’approche des Autrichiens du côté de Munich.
— Oh ! je me rappelle parfaitement tout cela, mon père ! Je vois encore, sur le plateau d’Abensberg, du côté des ruines du vieux château, la petite maison blanche avec une vigne au-dessus de la porte et des pommiers au fond du jardin.
— Alors, tu te rappelles le jour où les Autrichiens entrèrent ?
— Parfaitement ! J’étais dans le salon, près de ma sœur Marguerite et de notre ami Staps, quand on entendit le son lointain des tambours ; en même temps, des étudiants passèrent, chantant en chœur une marche militaire. Staps, qui était assis à côté de ma sœur, se leva et, s’approchant de la fenêtre, fit un signe aux chanteurs… Père, qu’est-il donc devenu, notre ami Staps ?
— Il a été fusillé, mon enfant.
— Fusillé ? s’écria la jeune fille toute pâlissante.
— Oui, fusillé.
— Où cela ?
— À Vienne.
— Et pourquoi fusillé ?
— Pour avoir tenté d’assassiner l’empereur Napoléon.
— Oh ! fit la jeune fille en laissant tomber sa tête dans sa main, pauvre Staps !… Mais aussi, père, c’était un grand crime qu’il avait commis là ! Et pourquoi voulait-il assassiner l’empereur ?
— Parce que, à ses yeux, c’était l’oppresseur de l’Allemagne, mon enfant ; puis Staps était d’une société secrète dans laquelle on faisait, en entrant, abnégation de sa volonté.
— Alors, c’est lui, sans doute, mon père, qui tira sur l’empereur ce coup de fusil qui fut cause du pillage et de l’incendie d’Abensberg ?
— Je ne l’accuse point, mon enfant, quoique tous nos malheurs datent de là.
— Oui, vous fûtes blessé ; on vous ramassa parmi les morts ; et depuis ce jour jusqu’à celui où elle mourut elle-même, Marguerite ne cessa point de pleurer… Qu’était-il donc arrivé ? Chaque fois que j’ai voulu vous parler de cet événement, vous m’avez répondu : « Plus tard, mon enfant, plus tard. »
— Eh bien ! voici ce qui était arrivé. Peut-être Napoléon ne fit-il pas grande attention à cette balle qui avait traversé son chapeau ; mais le général Berthier y vit un crime dont il fallait tirer vengeance : il ordonna à un régiment de revenir sur Abensberg et de faire justice du coupable, rendant au besoin le village tout entier responsable du crime d’un seul homme. Le régiment revint en effet pour exécuter l’ordre du général ; mais les Autrichiens avaient déjà repris le village que les Français venaient d’abandonner. C’était, à ce qu’il paraît, un point très important pour le succès de la journée ; les Français s’acharnèrent à le reprendre, les Autrichiens à le conserver : ce fut une journée terrible ! Notre maison surtout avait été barricadée comme une forteresse, et moi j’étais là, au milieu de ces soldats acharnés au carnage qui faisaient leur devoir en défendant le pays ; seulement, moi, homme de paix qui crois que les peuples sont frères et n’ont qu’une seule et même patrie, je secouais la tête et priais également pour les amis et les ennemis, pour les Autrichiens et les Français. Ils ne comprirent pas, les pauvres aveugles ! ils crurent que, du moment où je n’étais pas pour eux, j’étais contre eux ; ils me mirent alors un fusil à la main et me poussèrent au feu.
— Oh ! mon Dieu ! murmura Lieschen ; et tout cela se passait au-dessus de nos têtes ?
— Oui, mon enfant ; mais, au bruit de la fusillade, tandis que les balles sifflaient à mes oreilles, je disais : « Seigneur, vous qui êtes grand, vous qui êtes tout-puissant, vous qui êtes miséricordieux, faites qu’un jour ces hommes qui s’envoient la mort se donnent le baiser de la fraternité ! faites que vous, que l’on appelle le Dieu de la guerre, soyez appelé un jour, d’un bout du monde à l’autre, le Dieu de la paix ! » Tout à coup, au milieu de ma prière, je chancelai ; la voix me manqua, mes yeux se fermèrent et je tombai baigné dans mon sang : je venais de recevoir une balle à travers la poitrine.
— Mon père ! s’écria Lieschen en jetant ses deux bras au cou du vieillard et avec un accent aussi déchirant que s’il venait d’être blessé à l’instant même.
— La dernière chose que je vis en tombant, ce fut ta sœur, qui avait quitté sa retraite et qui se précipitait, éperdue, à mes pieds… Oh ! ce que je souffris, pendant cette minute qui sépare la vie de l’évanouissement, le jour de la nuit, est incalculable ! il me sembla que c’était la mort elle-même qui venait de me toucher… J’étendis les mains vers ma fille, que j’apercevais encore à travers un voile de sang ; j’essayai de balbutier son nom, de la toucher, de la bénir ; mais la force me manqua ; tout disparut et je m’évanouis.
— Oh ! pauvre cher père ! murmura Lieschen.
— Combien de temps je restai évanoui, je l’ignore ; mais ce que je sais, ma pauvre enfant, c’est qu’en rouvrant les yeux à la pure lumière du ciel, j’étais plus à plaindre que quand j’avais cru les fermer pour toujours ; c’est que j’eus plus de peine à me résigner à vivre que je n’en avais eu à me décider à mourir !… Oh ! c’était bien la guerre, la guerre avec toutes ses horreurs ! la guerre suivie de son cortège de crimes ! On m’avait trouvé couché parmi les morts, un fusil à la main, et l’on ne m’avait épargné que parce que l’on m’avait pris pour mort. La petite maison blanche n’était plus qu’un monceau de cendres et de débris fumants ; le village était une vaste ruine ! Du sang, il y en avait partout, dans les sillons des champs, dans le ruisseau de la rue et jusque dans le tabernacle du Seigneur ! Ce fut là que je retrouvai ta sœur, pâle, égarée, mourante et plus malheureuse, ma pauvre enfant, que si elle eût été morte !
— Mon père, mon père ! s’écria Lieschen en éclatant en sanglots.
— Après cela, reprit le pasteur avec un accent d’amère tristesse, après cela, on dit que ce fut une bien belle bataille et qui fit à la fois honneur à ceux qui attaquèrent et à ceux qui défendirent… Je laissai ma blessure se guérir toute seule ; mais il n’en fut point de ta sœur comme de moi : soins, tendresse, dévouement ne purent rien sur elle ; j’eus beau quitter la Bavière pour la Westphalie, puis la Westphalie pour le grand-duché de Bade, m’appeler Waldeck au lieu de Stiller, rien ne put la rattacher à l’existence, et comme moi tu la vis pâlir, se pencher, perdre chaque jour un souffle, une haleine, un sourire, jusqu’à ce qu’enfin, le 16 octobre 1812, elle expirât en pardonnant !
— Pauvre sœur ! murmura Lieschen.
— Tu comprends, maintenant, n’est-ce pas ? pourquoi Gretchen, la fiancée de Staps, ne voulut épouser ni l’étudiant d’Heidelberg, ni le fils du banquier de Francfort, ni le comte Rudolph d’Offenbourg ? C’est qu’elle avait été déshonorée par le capitaine Richard !
— Ah ! fit Lieschen en poussant un cri de douleur.
— Quoi ? demanda le vieillard.
— Par le capitaine Richard ? répéta la jeune fille.
— Oui, par le capitaine Richard ! C’est le nom du misérable qui nous a vêtus de deuil, toi pour un an, ma fille – car, à ton âge, le deuil est éphémère –, moi pour toute ma vie !
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Lieschen, écrasée sous le poids du nom qu’elle venait d’entendre.
— Aussi moi, reprit le pasteur, moi, parole de paix ; moi, genoux plié devant le Seigneur ; moi, sacré pour pardonner et bénir, je ne demande qu’une chose à Dieu : c’est que sa colère n’amène jamais cet homme sur ma route, car je pourrais me tromper et croire que c’est sa justice !
— Mon père, par grâce !
Et elle abaissa les bras du vieillard, levés au ciel pour demander vengeance.
— Oui, tu as raison, mon enfant, dit le pasteur ; ne pensons plus à cela, ou n’y pensons plus, du moins, avec un cœur courroucé, une âme haineuse… Le souper est prêt ? Eh bien, soit, mettons-nous à table ; seulement, à cette table, entre toi et moi, il y a une place vide, celle de la pauvre Marguerite.
Et le vieillard s’assit ; mais, au lieu de manger, il laissa tomber sa tête dans ses deux mains.
Lieschen, appuyée au dossier de la chaise placée en face de son père, le regardait avec une profonde tristesse, quand retentit un coup de feu tiré à peu de distance ; presque en même temps, on entendit des pas précipités, puis le bruit de la porte de la cour qui s’ouvrait vivement.
Lieschen jeta un cri.
Le pasteur se retourna et se trouva en face du jeune homme que nous avons vu, il n’y a qu’un instant, prendre congé de la jeune fille.
— C’est lui, mon père, murmura Lieschen.
— Entrez, monsieur, dit le vieillard.
— Je suis poursuivi, monsieur ; voulez-vous me sauver une seconde fois ? demanda le fugitif.
— Entrez vite et mettez-vous à table près de moi… Lieschen, un couvert tout de suite !… Parlez-vous allemand, monsieur ?
— Oui, répondit le jeune homme.
— Eh bien, vous êtes notre hôte. Du calme, du sang-froid ! Peut-être y a-t-il encore moyen de vous sauver.
Le jeune homme s’assit à la table du pasteur, à cette place où, quelques minutes auparavant, le père regrettait de ne pas voir sa fille Marguerite.
Lieschen posa rapidement un couvert devant lui et se rassit en murmurant :
— Oh ! mon Dieu ! est-ce votre colère ou votre miséricorde qui l’amène à cette place ?
En même temps, un homme vêtu de l’uniforme de brigadier de gendarmerie s’accouda sur l’appui de la fenêtre restée ouverte et, tandis que la moitié de son corps restait à l’extérieur, une figure railleuse pénétrait dans l’intérieur de la chambre et couvrait de son regard la petite table et les trois convives.
— Oh ! dit tout bas Lieschen, le brigadier Schlick ! nous sommes perdus !
Mais, tout au contraire, le brigadier, qui causait un si grand effroi à la pauvre Lieschen, ne paraissait animé d’aucune intention hostile ; il mit poliment le chapeau à la main et, s’adressant au pasteur :
— Bon appétit, monsieur Waldeck et votre compagnie ! dit-il.
Richard jeta un coup d’œil rapide sur le gendarme et crut se souvenir d’avoir déjà vu ce visage.
Quant au pasteur, il se retourna, imposant à sa physionomie un calme qui était bien loin de son cœur.
— Qui donc est là ? demanda-t-il.
— Ne vous dérangez pas, monsieur le pasteur ; c’est moi, le brigadier Schlick, pour vous servir.
Le nom du gendarme, tout comme son visage, n’était point étranger au capitaine ; cependant il ne pouvait se rappeler où il avait vu l’un et entendu l’autre. De son côté, le brigadier Schlick regardait le capitaine avec une fixité qui prouvait que sa mémoire était au moins aussi bonne que celle de l’officier français, si elle n’était pas meilleure.
Au bout de quelques secondes d’examen, le gendarme fit un mouvement de tête indiquant que tous ses doutes, s’il en avait eu, étaient dissipés.
— Le bourgmestre m’a recommandé, dit-il, de mettre toutes sortes de formes avec vous, monsieur le pasteur ; aussi, vous le voyez, j’en mets… Peut-on entrer ?
Le pasteur regarda le capitaine d’un air qui signifiait : « De l’assurance, ou vous êtes perdu ! »
Puis au brigadier :
— Sans doute, dit-il, vous pouvez entrer ; il n’y a aucun empêchement.
Et il ajouta :
— Lève-toi, Lieschen, et éclaire M. Schlick.
Lieschen se leva et, prenant la lampe d’une main tremblante, s’apprêta à éclairer le brigadier ; mais, au même instant, celui-ci enjamba la fenêtre en disant à la jeune fille :
— Oh ! ne vous dérangez pas, ma belle demoiselle ! les fenêtres, ce sont nos portes, à nous.
Lieschen se retourna vers le Français. Il était calme et semblait un acteur parfaitement étranger à la scène qui se passait et à celle qui paraissait se préparer.
— Soyez le bienvenu, monsieur Schlick ! dit le pasteur d’une voix assez assurée.
Lieschen était si pâle, qu’elle fit pitié au gendarme.
— Mademoiselle, dit-il, comme vous êtes fort pâle et que cette pâleur peut naturellement être attribuée à mon apparition inattendue, je veux d’abord vous prouver que je ne suis pas si méchant que j’en ai l’air.
Tout en disant cela, il ne quittait pas des yeux le Français qui, de son côté, gardant bonne contenance, posa son coude sur la table, appuya son menton sur sa main et regarda le gendarme d’un œil, sinon aussi curieux, du moins aussi tranquille que celui dont il était regardé.
— Oh ! brigadier, répondit le pasteur faisant raison à maître Schlick sur son apparente méchanceté, tout au contraire ! et je vous ai toujours connu pour un excellent garçon.
Lieschen fit un effort pour amener un sourire sur ses lèvres.
— Monsieur Schlick, dit-il, je me rappelle vous avoir entendu souvent disputer avec mon père.
— Disputer, mademoiselle ! s’écria Schlick, disputer avec un saint et savant homme comme M. Waldeck ? J’espère bien que jamais je n’ai eu le malheur de commettre une pareille impertinence !
— Oh ! si fait, monsieur Schlick, insista Lieschen ; et je vous dirai même à quel propos, si vous voulez.
— Comment donc, si je veux ! Dites, mademoiselle.
— C’était à propos des Français, monsieur Schlick.
— Ah ! pour cela, c’est possible ! Sur le chapitre des Français, je suis intraitable : j’adore les Français, tandis que M. Waldeck les déteste. Est-ce que je mens, monsieur Waldeck ?
— Non, vous dites l’exacte vérité, monsieur Schlick.
— Oh ! reprit le gendarme, il faut qu’ils vous aient fait quelque rude avanie pendant les dernières guerres d’Allemagne, les Français ! Au reste, n’étiez-vous pas alors en Westphalie ou en Bavière ? et, dans les deux pays, en Bavière surtout, cela chauffait dur ! j’en puis parler savamment : j’y étais.
— Vous y étiez ? dit le pasteur avec un certain intérêt.
— Oh ! mon Dieu, oui… On a même fait, sur ma présence à l’armée de Sa Majesté l’empereur et roi, certains propos qu’il est bon de combattre… N’en est-il jamais rien arrivé jusqu’à vous, monsieur Waldeck ?
— Non, jamais…
— Eh bien, on dit – les méchantes langues, bien entendu –, on dit que je profitais de mon habileté à parler non seulement le français et l’allemand – ce qui n’a rien d’étonnant quand on habite un pays frontière –, mais encore les différents dialectes des autres pays, comme le tyrolien, le lithuanien, le hongrois, pour voyager à droite et à gauche, et rendre compte à l’empereur Napoléon de ce que j’avais vu. On ajoute qu’il y avait un marché passé entre le prince de Neuchâtel et moi, et que, selon l’importance de mes nouvelles, il me donnait une somme plus ou moins forte.
— Oh ! mais dit naïvement Lieschen, si cela était ainsi, cela s’appellerait être espion.
— Justement, mademoiselle ! et c’est ce que disent les mauvaises langues ; mais moi, je soutiens que je voyageais par curiosité, que je racontais ce que j’avais vu par indiscrétion et que l’empereur, qui s’amusait de mon bavardage, me donnait de l’argent par générosité.
— Ah ! fit le pasteur.
— Et comme l’empereur Napoléon, continua le brigadier, était très généreux, je me rappelle qu’un jour j’accomplis, avec un jeune officier des chasseurs de la garde qui m’avait été donné pour compagnon, une démarche, ma foi, assez hasardeuse… Voulez-vous que je vous la raconte, monsieur le pasteur ?
— Certainement, monsieur Schlick ; j’aime peu les histoires de l’empereur Napoléon ; mais les vôtres sont si amusantes !
— Cependant, observa Schlick en désignant le capitaine, si monsieur ne parlait pas allemand…
— Eh bien ? demanda Lieschen.
— Eh bien, je pourrais la raconter en français.
— Ne vous gênez pas pour moi, monsieur le brigadier, dit en excellent allemand le capitaine, qui n’avait point encore parlé ; vous voyez que je suis digne de vous entendre.
— Oh ! alors, puisque nous sommes entre compatriotes, dit Schlick, je n’hésite plus. – Eh bien, monsieur Waldeck, il s’agissait tout bonnement, pour le jeune officier de chasseurs et moi, de pénétrer dans les ruines d’un vieux château où se tenaient des réunions de modernes francs-juges…
— À Abensberg ? demanda le pasteur.
— Tiens, justement ! Vous connaissez Abensberg, monsieur Waldeck ?
— Je l’ai habité quelque temps, oui, répondit indifféremment le pasteur.
— Eh bien, il s’agissait donc de pénétrer dans les ruines du vieux château d’Abensberg et de nous faire affilier à la société pour connaître les intentions de ses membres. Nous nous fîmes affilier, en effet, l’officier de chasseurs et moi – ou plutôt, j’étais déjà affilié, moi –, et nous eûmes, le lendemain, à raconter au prince de Neuchâtel une histoire si intéressante, qu’au nom de l’empereur, que l’histoire amusa beaucoup à ce qu’il paraît, le major général me donna cent napoléons !
— Une jolie somme, monsieur Schlick ! dit le pasteur ; et vous devez être riche si vous avez, dans votre vie, raconté pas mal d’histoires aussi intéressantes que celle-là.
— On n’est jamais riche, monsieur le pasteur, quand on a femme et enfant, et que l’enfant est une fille à laquelle il faut amasser une dot.
— Je comprends, et c’est cela qui vous a fait passer par-dessus les scrupules de nationalité.
— Quels scrupules, monsieur le pasteur ?
— Enfin, vous êtes Allemand, et, en servant l’empereur Napoléon…
— Allemand ! êtes-vous bien sûr, monsieur le pasteur ?
— Dame !
— C’est-à-dire que je suis Badois.
— Eh bien ?
— Eh bien, est-ce que le grand-duché de Bade sait lui-même au juste ce qu’il est, monsieur Waldeck ? Moi, je ne suis pas plus entêté que lui, je suis Badois ! J’ai donc commencé, comme le grand-duché de Bade, par être Allemand ; puis, comme le grand-duché de Bade est devenu français ou à peu près, j’ai fait naturellement comme le grand-duché de Bade. Mais maintenant, voilà qu’il s’exécute un tas de bouleversements en Europe et que le congrès nous refaufile la confédération du Rhin sur un nouveau patron ; de sorte que le grand-duché de Bade, quoique dirigé par une princesse française, redevient un morceau de l’Allemagne : alors, moi qui suis un morceau du grand-duché, vous comprenez, je redeviens Allemand !
— Si bien, monsieur Schlick ?… demanda le pasteur en regardant fixement le brigadier pour savoir où il en voulait venir.
— Si bien, monsieur Waldeck, que, ne sachant plus trop ce que j’étais, j’ai pris le parti, pour me fixer moi-même, de m’engager dans la gendarmerie, ce qui fait que je ne suis plus ni Allemand ni Français : je suis gendarme, pour vous servir, comme disent mes amis les Français.
— Enfin, monsieur Schlick, concluez.
— Que je conclue ? Ah ! vous voulez que je conclue ?
Et il jeta un regard rapide sur le convive du pasteur pour voir s’il était du même avis que son hôte ; le capitaine resta impassible.
— Mon Dieu ! murmura la jeune fille, qui sentait que la situation progressait vers le dénouement.
— Je conclus ! reprit Schlick. Me voilà donc gendarme de l’éperon au tricorne ; de plus, brigadier jusqu’à la moelle des os et, en cette qualité, chargé de poursuivre et d’arrêter un Français fugitif, ex-soldat de l’autre, qui s’est fait conspirateur sous ceux-ci, et qui, pour éviter les suites d’une condamnation à mort, leur a soufflé au poil, comme on dit de l’autre côté du Rhin, et s’est réfugié dans le grand-duché de Bade.
— Comment appelez-vous ce Français ? demanda le pasteur.
— Oh ! fit tout bas la jeune fille, craignant le coup qui, au nom qu’allait prononcer le brigadier, devait frapper son père.
— Ma foi, dit Schlick, jusqu’à présent, on a négligé de me dire son nom et l’on s’est contenté du signalement.
Puis, regardant le capitaine.
— Quant au signalement, continua-t-il, le voici tel quel : « Yeux bleus, cheveux blonds, teint pâle, bouche moyenne, dents blanches, taille de cinq pieds quatre pouces, âgé de vingt-huit à trente ans. »
Le pasteur, malgré la crainte qu’il éprouvait, peut-être même à cause de cette crainte, porta rapidement les yeux sur son hôte. – Lieschen, elle, n’avait pas eu besoin de le regarder pour savoir que le signalement était exact dans ses moindres détails. – Cependant le pasteur, voyant qu’il n’y avait rien jusque-là d’absolument hostile dans le regard ni dans l’accent du brigadier, s’enhardit et, tout en faisant signe au jeune homme de ne point se trahir :
— Mais tout cela, monsieur Schlick, dit-il, ne nous explique pas…
— L’objet de ma visite, monsieur le pasteur ? J’y arrive, soyez tranquille. Imaginez-vous donc qu’il y a trois jours que nous guettons le gaillard, mes deux gendarmes et moi, sans pouvoir mettre la main dessus, quoique nous sachions pertinemment qu’il flâne aux environs ; mais un soir, un de mes hommes a vu un citoyen qui se glissait tout doucement le long d’une haie ; il a cru reconnaître l’individu et lui a barré le chemin avec sa carabine ; l’autre s’est rejeté en arrière ; mon gendarme s’est mis à sa poursuite, et il allait l’empoigner quand, arrivé au mur de votre jardin, le gaillard, qui paraît ferré sur la gymnastique, a sauté sur une borne, de la borne sur le mur, et du mur dans vos plates-bandes ! Alors, mon homme lui a envoyé un coup de fusil, moins dans l’espoir de l’atteindre que pour nous prévenir qu’il y avait du nouveau. Nous sommes accourus en effet sur le théâtre de l’événement ; nous y avons trouvé le gendarme qui rechargeait sa carabine ; il nous a raconté ce dont il retourne et nous venons vous demander, monsieur le pasteur, si par hasard vous n’avez pas vu le Français après lequel nous courons ?
— Moi ? fit le pasteur.
— Et si vous ne le cachez point chez vous ?
— Comment pouvez-vous supposer, mon cher Schlick, qu’avec la haine que je porte aux gens de sa nation ?…
— Eh ! fit le brigadier, c’est aussi ce que j’ai dit aux camarades.
— Oh ! n’est-ce pas ? s’écria Lieschen commençant à respirer.
— J’ai dit cela aux camarades, reprit le gendarme, qui semblait avoir juré de faire passer ses auditeurs par toutes les alternatives de l’espérance et de la crainte ; mais, à moi, Schlick, je me suis dit : « Bah ! M. le pasteur est si bon, qu’il est capable d’avoir oublié sa haine et de donner l’hospitalité même à son plus grand ennemi ! »
— Monsieur Schlick, fouillez toute la maison, et si vous trouvez votre homme, prenez-le, je vous le permets.
— Oh ! répondit Schlick, les yeux fixés sur le convive du pasteur, du moment où celui que je cherche n’est point ici, il est inutile de le chercher ailleurs.
Et il fit ce que l’on appelle, en termes de théâtre, une fausse sortie ; mais le pasteur ne s’y laissa point prendre.
— Monsieur Schlick, dit-il, vous nous ferez bien le plaisir, avant de nous quitter, de boire avec nous un verre de vin du Rhin ?
— Moi, monsieur le pasteur ? Volontiers, dit Schlick ; ce me sera une occasion de porter un toast à mes anciens compagnons les Français.
— Va, mon enfant ! dit le pasteur à Lieschen, et apporte-nous du meilleur.
La jeune fille se leva chancelante, alla prendre une bougie pour l’allumer à la lampe ; mais celui qui, objet de tout ce trouble, semblait le plus calme de tous, lui prit la bougie des mains, l’alluma et la lui rendit.
La jeune fille sortie en jetant en arrière un long regard d’inquiétude.
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