Chapitre 22 Le cousin Neumann
Le brigadier Schlick suivit Lieschen des yeux jusqu’à ce qu’elle eût entièrement disparu.
— Oui, dit-il comme se parlant à lui-même, je comprends, la jeune fille voudrait tout à la fois rester et partir : elle devine que je vais profiter de son absence pour me permettre de vous faire, mon cher monsieur Waldeck, quelques questions que je ne voulais pas hasarder devant elle.
— Quelles questions avez-vous à me faire, monsieur Schlick ? dit le pasteur, qui vit que le moment suprême était arrivé.
— D’abord, avec votre permission, comme on dit de l’autre côté du Rhin, je vais vous demander vivement, et pour ne pas effrayer cette bonne mademoiselle Lieschen, qui est déjà bien assez inquiète comme cela, je vais vous demander ce que monsieur fait ici.
— Mais vous le voyez, ce me semble : monsieur soupe avec nous.
— Oui, vous avez raison et, quant à cela, je le vois bien ; aussi était-ce une manière de parler. Je voulais demander, non pas ce que fait monsieur, mais qui est monsieur.
— Vous ne connaissez pas monsieur ? reprit le pasteur.
— Non, répondit Schlick ; mais je désire faire sa connaissance.
Et Schlick s’inclina.
L’étranger tourna la tête avec un mouvement d’impatience qui signifiait clairement : « Pourquoi cette comédie qui m’humilie et me fatigue ? Laissez-moi me livrer. » Mais le pasteur, qui sans doute savait mieux que lui comment il fallait s’y prendre avec le brigadier Schlick, fit signe à son hôte d’avoir patience au moins quelques instants encore.
— Vous savez, monsieur Schlick, dit-il, qu’avant d’habiter Wolfach…
— Oui, monsieur le pasteur, vous avez habité la Westphalie et la Bavière, vous m’avez fait l’honneur de me dire cela.
— Eh bien, une partie de ma famille est restée en Bavière.
— À Abensberg ?
— Justement.
— Et monsieur, dit Schlick, est votre parent ?
— C’est le fils de ma sœur, mon neveu Neumann, répondit le pasteur hésitant à mentir, si saint que fût le motif qui le poussait au mensonge.
— Et il vient ici ?… demanda le brigadier.
— Qui sait ? répondit le pasteur en essayant de sourire.
— Oui, je comprends, dit Schlick, il y a un mariage sous jeu : le cousin Neumann vient pour épouser la cousine Lieschen… Monsieur Neumann, je vous félicite de tout mon cœur.
Le faux Neumann se contenta de s’incliner.
Cela ne suffisait point, à ce qu’il paraît, au brigadier Schlick ; car, s’approchant du jeune homme :
— Votre main, monsieur, dit-il.
Le jeune homme lui donna la mais, mais en fronçant le sourcil d’une manière tellement significative, qu’il fallut un regard presque impératif de la part du pasteur pour le forcer de continuer à jouer un rôle dans cette comédie ; toutefois, sa main resta parfaitement calme et ferme dans la main de Schlick, et son œil, qui avait rencontré celui du brigadier, ne sourcilla point.
— Allons, murmura le gendarme, c’est un brave ! et je ne me trompais pas quand, il y a sept ans, je le baptisai Richard Cœur-de-Lion.
Il prononça ces derniers mots assez hauts pour que l’officier pût les entendre ; mais, soit qu’ils rappelassent un souvenir à celui-ci, soit qu’ils lui semblassent vides de sens, il parut ne pas comprendre. D’ailleurs, en ce moment, Lieschen rentra ; une partie de l’attention du pasteur et de son hôte se reporta donc sur la jeune fille.
Elle tenait à la main une de ces bouteilles au verre rougeâtre et au col allongé dont la forme seule serait un ornement sur une table ; elle déposa la bouteille près de son père et, seulement alors, elle osa jeter un regard sur les différents acteurs de la scène : il était évident que ce regard cherchait à deviner quelle tournure la situation avait prise en son absence. La bonhomie du visage de Schlick la rassura un peu.
La parole était naturellement au brigadier ; aussi, regardant Lieschen d’un petit air malin :
— En effet, dit-il, seize à dix-sept ans, jeune et jolie…
Puis, se tournant vers le capitaine :
— Vingt-huit à trente ans, continua-t-il, yeux bleus, cheveux châtains, teint pâle, bouche moyenne, dents blanches ; quant à la taille, je n’en saurais juger, mais si monsieur était debout, je jurerais qu’il a quelque chose comme cinq pieds quatre pouces… Allons, cela fera un charmant couple !
— Le signalement de tout à l’heure ! murmurèrent ensemble le pasteur et Lieschen.
— Il m’a reconnu, se dit le capitaine.
Pendant ce temps, le pasteur avait versé un verre de vin au brigadier ; celui-ci le prit et, le levant :
— Ma foi ! ma belle demoiselle, dit-il, puisque je tiens à la main un verre de si bon vin, je n’y saurais résister : je bois à votre santé ! à celle du cousin Neumann ! et à votre bonheur en ménage !
Lieschen regarda tour à tour son père et le jeune homme, comme pour leur demander ce que signifiait ce toast.
— Eh bien ! demanda le gendarme, ne me faites-vous point raison ? L’intention est bonne, cependant, je vous jure !
— À la santé de mon cousin Neumann ? à mon bonheur en ménage ? Je ne comprends pas, répondit la jeune fille, ne pouvant deviner ce qui avait été dit en son absence.
Le pasteur baissa la tête.
C’était plus que n’en pouvait supporter l’officier ; il se leva et, en français :
— Monsieur, dit-il s’adressant au brigadier, il est inutile de jouer cette comédie plus longtemps ; je suis l’homme que vous cherchez.
Mais le brigadier lui posa la main sur l’épaule et, le faisant rasseoir :
— Taisez-vous ! lui dit-il à demi-voix ; je me rappelle que j’ai été Français et je bois à la santé du cousin Neumann, fiancé de la gentille mademoiselle Lieschen, pas autre chose.
Puis, tout haut :
— Donc, fit-il, à la santé du cousin Neumann !
— Monsieur Schlick, s’écria le pasteur, vous êtes un brave homme !
— Mais taisez-vous donc, temps et tonnerre ! grommela le brigadier ; on peut nous entendre.
— C’est vrai, dit Lieschen.
— Je tenais seulement à vous prouver qu’un homme qui a été chargé par le major général de l’empereur Napoléon (le brigadier leva son chapeau) de lui donner des nouvelles intéressantes, n’était point un jobard, comme on dit de l’autre côté du Rhin.
— Oh ! monsieur Schlick ! ne put s’empêcher de dire Lieschen, que de reconnaissance !
— Chut !… Et, une autre fois, comprenez mieux, dit tout bas le brigadier ; vous n’aurez pas toujours affaire au bonhomme Schlick… Maintenant, ajouta-t-il tout haut, je puis aller dire aux camarades que, là où je croyais trouver un conspirateur, je n’ai trouvé qu’un fiancé ; seulement, continua-t-il en baissant de nouveau la voix, je conseille au fiancé d’aller faire ses noces ailleurs !
— Oh ! monsieur Schlick ! murmura la jeune fille joignant les mains en signe de remerciement.
— Silence donc ! reprit le brigadier ; et cachez monsieur où vous voudrez, peu importe, mais cachez-le, et qu’il ne sorte pas que tout mon monde ne soit couché. Maintenant, bonsoir, monsieur le pasteur ! bonsoir, mademoiselle Lieschen ! bonsoir, cousin Neumann !
Et, après avoir fait un dernier salut accompagné d’un signe d’intelligence, le brigadier sortit.
Les acteurs de la scène, moitié comique, moitié dramatique, qui venait de se passer suivirent le gendarme des yeux jusqu’à ce que la porte se fût refermée derrière lui ; puis, sans dire un mot, mais la poitrine haletante, le pasteur alla fermer les contrevents et la fenêtre par laquelle avait passé le brigadier ; de là, à travers les volets qu’il tint un instant entrouverts, il vit celui-ci parler à ses deux hommes.
Pendant ce temps, Lieschen s’était approchée de l’officier.
— Oh ! malheureuse que je suis ! dit-elle : j’ai failli vous perdre, et, avec un autre que Schlick, vous étiez perdu !
— Oui, dit le pasteur ; mais, grâce à ce brave homme, vous êtes sauvé !
— Merci ! merci cent fois, mon père ! dit l’officier en souriant et en baisant la main du pasteur.
— Le capitaine Richard baisant les mains du père de Marguerite ! murmura Lieschen, mon Dieu ! c’était donc votre miséricorde et non point votre colère, qui l’avait amené ici !
— Maintenant, monsieur, croyez-moi, dit le pasteur, suivez le conseil que vous a donné Schlick.
Puis, lui montant la chambre de Marguerite :
— Prenez cette clef, ajouta-t-il ; montez dans cette chambre et franchissez-en le seuil avec respect, car c’est la chambre d’une pauvre martyre… Allez ! et tenez-vous là jusqu’à ce que je vous appelle.
— Merci, monsieur, dit le jeune homme ; mais auparavant, deux mots… Peut-être serai-je obligé de fuir sans vous revoir, sans avoir le temps de vous parler.
— Eh bien, monsieur ? répondit le pasteur qui, au fur et à mesure que le danger devenait moins instant, semblait revenir sa haine pour les Français.
— Cet homme, ce brigadier, vous rappelait tout à l’heure que vous aviez habité la Westphalie…
— Oui.
— Puis la Bavière.
— Après, monsieur ?
— Il a même prononcé le nom du village d’Abensberg.
— Eh bien ?
— Avez-vous réellement habité Abensberg ?
— Mon Dieu ! murmura Lieschen, que va-t-il dire !
Et elle s’approcha du jeune homme, toute prête à l’arrêter si elle le voyait poursuivre son chemin dans la voie dangereuse où il était entré.
— À Abensberg, continua le capitaine, avez-vous, parmi vos pieux collègues, connu un digne homme nommé Stiller ?
Lieschen eut peine à retenir un cri ; elle posa sa main sur le bras du jeune homme ; mais celui-ci ne parut pas comprendre.
— Stiller !… Stiller !… répéta le pasteur en regardant l’officier avec étonnement.
— Oui, Stiller.
— Je l’ai connu, dit le pasteur.
— Monsieur, murmura Lieschen, monsieur, pensez donc au danger que vous courez en ne suivant pas les conseils du brigadier !
— Un mot encore, mademoiselle, par grâce !
Puis, s’adressant de nouveau au pasteur :
— Monsieur, dit l’officier, je suis à la recherche de M. Stiller, auprès duquel m’appelle une affaire importante : le trouverais-je encore à Abensberg ?
— Que lui voulez-vous, d’abord ? demanda le pasteur d’une voix altérée.
— Pardon, monsieur, dit le jeune homme, mais il s’agit d’un secret qui n’est pas le mien ; je ne puis donc que vous répéter ma question.
Et, malgré la pression de la main de Lieschen :
— Le trouverais-je encore à Abensberg, insista-t-il, ou serait-il mort des suites de sa blessure ?
— Mon père ! dit la jeune fille en mettant un doigt sur sa bouche pour supplier le pasteur de garder le silence.
Le pasteur fit un signe de la tête, tout en murmurant :
— Oui, sois tranquille, mon enfant.
Puis, au jeune homme :
— Le pasteur Stiller est mort des suites de sa blessure, dit-il.
— Mort ! fit à demi-voix le jeune homme ; mort !
Puis, tout haut :
— Mais il avait une fille ? demanda-t-il.
Lieschen s’appuya au dossier d’une chaise, croyant qu’elle allait s’évanouir.
— Il en avait deux, monsieur, lui répondit le pasteur ; de laquelle voulez-vous parler ?
— De sa fille Marguerite, monsieur.
Lieschen mit ses deux mains sur sa bouche pour étouffer un cri.
Le pasteur pâlit affreusement.
— Vous savez, dit-il d’une voix émue, vous savez qu’il avait une fille nommée Marguerite ?
— Oui, je le sais, monsieur.
Puis, hésitant, car il sentait que toute l’âme de son frère, qu’il avait tant aimé, était dans la question qu’il allait faire :
— Et, demanda-t-il, sa fille Marguerite est-elle heureuse ?
— Oh ! bien heureuse, monsieur ! s’écria le pasteur ; plus heureuse que dans ce monde : – elle est au ciel !
— Morte aussi ! murmura le jeune homme en baissant la tête.
Puis, après un instant de silence et prenant la bougie des mains de Lieschen :
— C’est bien, monsieur, dit-il ; je n’ai plus rien à vous demander.
Ce fut alors le pasteur qui, à son tour, fit un mouvement pour retenir son hôte ; mais Lieschen passa entre eux.
— Mon père, dit-elle, oubliez-vous que monsieur doit se cacher, qu’il y va de sa vie ?… Au nom du ciel, monsieur, continua-t-elle en poussant le jeune homme vers l’escalier, au nom du ciel, ne restez pas une minute de plus ici et montez dans la chambre de ma sœur !
Le jeune homme s’arrêta étonné.
— Oui, montez-y, dit-elle à demi-voix ; et quand vous y serez, malheureux ! regardez un portrait qui est entre les deux fenêtres, et fuyez !
L’officier vit la figure de Lieschen tellement bouleversée, qu’il ne songea qu’à obéir, devinant qu’il se passait dans le cœur de la jeune fille et dans celui du vieillard quelque chose qui, dans ce moment-là du moins, ne pouvait lui être expliqué.
Il se laissa donc entraîner par le jeune fille et, pendant que le vieillard, tantôt regardant Lieschen, tantôt regardant son hôte, se demandait quel pouvait être celui-ci et quel intérêt le mettait à la recherche du pasteur Stiller, il ouvrit la porte et disparut dans la chambre.
À peine la porte se fut-elle refermée derrière lui, que Lieschen sentit ses forces lui manquer et tomba sur une chaise.
Le pasteur alla à elle et, levant les yeux au ciel :
— Mon Dieu ! dit-il, grâce à vous, en voilà un de sauvé ! maintenant, il me reste à sauver l’autre !
Et, tendant la main à Lieschen :
— Allons, mon enfant, continua-t-il, du courage !
— Que voulez-vous dire, mon père ? demanda la jeune fille en relevant vivement la tête.
— Je veux dire, ma pauvre enfant, que tu aimes ce jeune homme !
— Lui ? fit Lieschen avec terreur.
— Oui, lui, répéta le vieillard.
— Oh ! non, mon père, s’écria Lieschen, je vous jure bien que vous vous trompez !
— Pourquoi essayer de mentir, Lieschen ? Tu sais que c’est inutile avec moi.
— Oh ! je ne mens pas, mon père… ou, du moins, je vous jure une chose.
— Tu jures !
— Oh ! oui, sur la tombe de ma sœur Marguerite !
— Et quelle chose jures-tu, enfant, par un serment si saint ?
— C’est que ce jeune homme ne sera jamais rien pour moi !
— Tu ne l’aimes pas ?
— Non seulement je ne l’aime pas, mon père, mais encore il m’épouvante !
— Il t’épouvante ?
— Mon père, au nom du ciel, ne parlons pas de lui !
— Au contraire, parlons-en… Il t’épouvante ! Et pourquoi ?
— Pour rien… Mon Dieu, n’écoutez donc pas ce que je dis : je suis folle !
— Mais enfin ?
Au lieu de répondre, Lieschen fit un pas en arrière en fixant ses yeux effarés sur la porte.
— M. Schlick, mon père ! balbutia-t-elle ; que vient-il faire encore ici ?
Le pasteur se retourna et aperçut effectivement le brigadier debout sur le seuil.
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