Chapitre 7 Cinq victoires en cinq jours
Ce qu’avait prévu Napoléon arriva.
Lannes, qui tenait la gauche avec vingt mille fantassins, quinze cents chasseurs et trois mille cinq cents cuirassiers, s’avança sur Rohr, qu’il avait, on se le rappelle, reçu l’ordre d’enlever, à quelque prix que ce fût, par Offenstetten et Bachel.
Il marchait à travers un pays semé de bois et coupé de nombreux défilés ; en sorte que sa tête de colonne heurta tout à coup, et dans le flanc, le général autrichien Thierry et son infanterie ; la cavalerie – qui accomplissait le mouvement ordonné par l’archiduc sur Ratisbonne –, la cavalerie, marchant plus vite que l’infanterie, était déjà passée.
Lannes fit charger cette infanterie par ses quinze cents chasseurs à cheval, qui tombèrent sur elle à bride abattue.
Au lieu de se former en carré et d’attendre la charge, l’infanterie, qui ignorait à quel petit nombre de cavaliers elle avait affaire, essaya de gagner l’abri des bois ; mais, avant d’y arriver, elle fut sabrée.
Le général Thierry se retira en désordre sur Rohr, où il trouva le général Schusteck.
Les deux généraux réunirent leurs forces.
Mais Lannes se rappelait l’ordre qu’il avait reçu d’enlever Rohr à tout prix, et ses chasseurs poursuivaient les fuyards, leur poussant le sabre dans les reins.
Les généraux autrichiens avaient trois mille hussards qu’ils lancèrent sur les chasseurs ; Lannes, voyant le mouvement, lança de son côté un régiment de cuirassiers qui traversa d’outre en outre la division de hussards et la força de se rejeter sur le village de Rohr.
En ce moment arrivaient nos vingt mille fantassins.
Le 30e régiment, soutenu par les cuirassiers, aborda le village de front, tandis que le 13e et le 17e s’écartaient à droite et à gauche pour l’envelopper.
Les deux généraux autrichiens ne tinrent dans le village que le temps de se mettre en retraite : au bout d’une demi-heure de combat, leurs colonnes se replièrent de Rohr sur Rothenbourg.
Lannes détacha un messager qui partit au galop pour porter à l’empereur la nouvelle que Rohr était pris et son ordre exécuté ; il annonçait en outre qu’il pousserait les Autrichiens devant lui tant qu’il verrait clair à tirer un coup de fusil.
La nouvelle arrivait à Napoléon au moment où ses Wurtembergeois et ses Bavarois chassaient devant eux l’archiduc Louis sur la chaussée de Neustadt à Landshut ; poursuite qui dura toute la journée et ne laissa reposer l’archiduc qu’à Pfaffenhausen.
Napoléon, en apprenant la prise de Rohr, s’était lancé sur les derrières de Lannes ; il arriva le soir à Rothenbourg. – C’est là que son lieutenant s’était arrêté comme il l’avait promis, avec la nuit seulement.
La journée avait été splendide.
Lannes avait perdu deux cents hommes à peine, et il avait tué ou pris quatre mille hommes à l’ennemi. – Le général Thierry était au nombre des prisonniers.
Les Bavarois et les Wurtembergeois de Lefebvre avaient perdu mille hommes, en avaient tué trois mille à l’ennemi, et l’avaient rejeté sur l’Isar.
Mais l’importance de la journée n’était pas dans le nombre des hommes mis hors de combat, quoique ce fût bien quelque chose : l’importance était dans la séparation de l’archiduc Charles de sa gauche. L’armée autrichienne était coupée en deux par Napoléon opérant à la tête d’une masse de près de cent mille hommes ; il allait donc avoir facilement raison, en les attaquant l’un après l’autre, de deux tronçons du serpent mutilé.
Seulement, Napoléon ignorait la position réelle du prince Charles. Il le crut acculé à l’Isar et résolut de se ruer sur lui le lendemain avec toutes ses forces pour le surprendre à Landshut, c’est-à-dire au passage de cette rivière qui se jette dans le Danube à huit ou dix lieues de Landshut.
Si Masséna n’a rencontré aucun obstacle sur sa route et qu’il arrive à temps, tout ce qu’il y a d’Autrichiens entre Napoléon et l’Isar est tué, pris ou noyé.
En conséquence, ordre est donné à Davoust, qui n’a point bougé de Tengen où il a servi de pivot à toute l’armée, de laisser là les quelques troupes qu’il a devant lui, et de suivre le mouvement de l’armée vers l’Isar, quitte à se rabattre ensuite sur Ratisbonne pour y écraser Bellegarde quand on se sera débarrassé de l’archiduc Charles.
Napoléon a fini par croire que c’est le prince lui-même qu’il poursuit ; il ne se doute pas que ces quelques troupes que Davoust tient en respect sont la masse de l’armée autrichienne. Comment supposer, en effet, que pendant trente-six heures l’archiduc Charles, à la tête de près de soixante mille hommes, n’a pas donné signe d’existence ?
C’est que, pendant toute la journée du 20 – ignorant que l’armée française s’est glissée entre lui et le Danube –, le prince Charles attend que Napoléon l’attaque en face, ne voulant pas attaquer, lui, qu’il n’ait fait sa jonction avec les cinquante mille hommes de l’archiduc Louis. – Il va sans dire qu’il les attend vainement : ce sont ces cinquante mille hommes que Napoléon est en train de pousser sur l’Isar et qu’il s’apprête à jeter dans la rivière.
Seulement, au bruit du canon, l’archiduc Charles avait compris qu’il se passait quelque chose derrière lui : il avait fait volte-face et, s’adossant à Ratisbonne, où il devait trouver l’armée de Bohême, il s’était établi en travers de la route de Ratisbonne à Landshut, ayant devant lui Eckmühl.
Napoléon ne quitta point ses habits, tant il était pressé de joindre les Autrichiens le lendemain ; mais les Autrichiens étaient encore plus pressés de fuir que lui de poursuivre.
Ils arrivèrent dans la nuit à Landshut par la double route de Rothenbourg et de Pfaffenhausen.
Cependant Napoléon avait réfléchi : les Autrichiens lui semblaient avoir bien facilement abandonné le terrain ; était-ce la masse entière, ou une partie infime, qu’il chassait ainsi devant lui comme le vent d’automne chasse les feuilles jaunies ? Davoust, qu’il laissait sur ses derrières, n’était-il pas exposé à être enlevé, lui et ses vingt-quatre mille hommes, par un de ces hardis coups de main dont ses ennemis pouvaient lui avoir dérobé le secret ?
C’était un de ces fréquents éclairs du génie de Napoléon qui venait l’illuminer au milieu de cette glorieuse nuit qui séparait deux jours de victoire.
Il détacha la division du général Demont, les cuirassiers du général Nansouty, les divisions bavaroises du général Deroy et du prince royal, et envoya tout cela à Davoust, tandis que lui, avec les vingt-cinq mille hommes de Lannes et les Bavarois du général de Wrède, il allait continuer de pousser les Autrichiens sur Landshut, où, d’ailleurs, il comptait bien retrouver Masséna avec une trentaine de mille hommes.
Vers neuf heures du matin, l’empereur était à Altford avec l’infanterie du général Morand, les cuirassiers et la cavalerie légère. – Tout le long du chemin, il avait ramassé des fuyards, des blessés, de l’artillerie, des bagages : la retraite se changeait définitivement en déroute.
Là, au débouché des bois, sur une espèce de plateau d’où il dominait la plaine fertile de l’Isar avec la ville de Landshut en perspective, il s’arrêta.
C’était une belle vue pour un vainqueur !
L’armée ennemie fuyait comme à la débandade : cavalerie, infanterie, artillerie, bagages se pressaient pêle-mêle à l’entrée des ponts ; c’était un tumulte effroyable, une confusion indicible.
Il n’y avait plus qu’à tuer.
Mais, dans sa hâte d’arriver et de voir, Napoléon avait devancé le gros de son corps d’armée : il ne débouchait sur le plateau qu’avec huit ou dix mille hommes ; le reste suivait.
Bessières, à la tête des cuirassiers ; Lannes, à la tête des chasseurs et du 13e léger de la division Morand, chargeant tous deux comme de simples colonels d’avant-garde, tombèrent sur cette masse huit fois plus nombreuse que la leur.
La cavalerie autrichienne sortit alors de toute cette confusion et essaya de nous arrêter et de défendre le passage ; mais cuirassiers, chasseurs, infanterie, sentaient la fortune de cet empereur en eux et avec eux : ils enfoncèrent cette cavalerie.
Les Autrichiens firent un suprême effort et rallièrent leur infanterie ; mais la division Morand arriva tout entière et l’infanterie autrichienne, culbutée à son tour, fut obligée de se replier sur les ponts.
Malheureusement, notre artillerie n’avait pas pu suivre ; sans quoi on eût mis une dizaine de pièces de canon en batterie et l’on eût fouillé, à grêle de boulets, toutes ces masses qu’il fallait percer à coups de sabre, trouer à coups de baïonnette. L’arme blanche tue, mais lentement : le canon va plus vite en besogne.
Pendant ce temps, au reste, on ramassait les fuyards éparpillés dans la plaine, ceux qui n’espéraient point pouvoir passer les ponts et qui se rendaient, n’osant se jeter dans l’Isar ; on recueillait les canons, les bagages et jusqu’à un superbe train de pontons amené sur des chariots et avec lequel on se proposait de franchir, non seulement le Danube, mais encore le Rhin lui-même.
C’était le fouet que Xerxès avait emporté pour châtier les Grecs et dont il était réduit à battre la mer !
À mesure que l’armée ennemie passait les ponts, une partie se retirait sur Neumarkt à Mühldorf, tandis que ceux qui étaient moins pressés par la peur prenaient position dans la ville de Landshut et dans le faubourg de Seligenthal ; mais, outre la division Morand qui, nous l’avons dit, était arrivée tout entière, les têtes de colonne de Masséna apparaissaient vers Moosbourg : elles arrivaient trop tard pour couper la retraite aux Autrichiens, assez tôt pour la précipiter.
Tout à coup, on vit, dans la direction du pont principal, s’élever une grande fumée : c’étaient les Autrichiens qui venaient d’incendier ce pont pour mettre à la fois le feu et l’eau entre eux et les Français.
Napoléon se tourna vers un de ses aides de camp :
— Allons, Mouton ! dit-il.
Le général comprit, s’empara du commandement du 17e et, sans autre harangue que ces mots : « L’empereur vous regarde ; suivez-moi ! » il les conduisit droit au pont enflammé.
On traversa ce pont sous la menace de trois sortes de mort : l’eau, le feu, les balles ; puis on s’élança dans les rues escarpées de Landshut.
Des hauteurs de la ville, les Autrichiens pouvaient voir les masses françaises débouchant de tous côtés : Napoléon avec vingt-cinq mille hommes, de Wrède avec vingt mille, Masséna avec vingt autres mille.
Il n’y avait plus moyen de tenir : l’ennemi lâcha pied.
On tua peu de monde, deux ou trois mille hommes peut-être ; le canon avait manqué. Mais on fit sept ou huit mille prisonniers, mais on prit bagages, matériel, artillerie ; puis on brisa – ce qui était bien plus important –, on brisa la ligne d’opération de l’archiduc de façon à ce qu’elle ne pût désormais se reformer.
Au moment où la fusillade commençait à s’éteindre, Napoléon s’arrêta et prêta l’oreille.
Le canon se faisait entendre derrière lui, entre la petite et la grosse Laber.
Napoléon, avec l’oreille exercée d’un artilleur, reconnut que l’on se battait à quelque huit ou neuf lieues de là.
C’était, à coup sûr, Davoust qui était aux prises avec l’ennemi.
Mais avec quel ennemi ?
Était-ce l’armée de Bellegarde arrivant de Bohême ? était-ce l’armée autrichienne commandée par le prince Charles ? – car l’empereur commençait à craindre qu’il n’eût laissé derrière lui l’archiduc ; – étaient-ce toutes deux, c’est-à-dire une masse de cent dix mille hommes à peu près ?
Une seule de ces deux armées eût déjà été beaucoup trop pour les quarante mille hommes de Davoust.
Cependant, Napoléon ne pouvait abandonner sa position et, en reculant devant l’armée vaincue, permettre à celle-ci de se rallier et de venir l’attaquer sur ses derrières.
Il attendit, se fiant au courage et à la prudence du maréchal Davoust ; mais il attendit plein d’anxiété.
Le canon continuait de gronder avec la même rage et remontait vers Eckmühl.
À huit heures du soir seulement, le feu cessa.
La nuit précédente, Napoléon s’était jeté tout habillé sur son lit ; cette fois, il ne se coucha point.
À onze heures, on lui annonça le général Piré venant de la part du maréchal Davoust.
L’empereur poussa un cri de joie et s’élança au-devant du général.
— Eh bien ? lui demanda-t-il avant que celui-ci eût eu le temps d’ouvrir la bouche.
— Tout va bien, sire ! se hâta de répondre le général.
— Bon ! c’est vous, Piré ? Tant mieux ! Que s’est-il passé ? Contez-moi cela !
Alors Piré raconta à cet homme de bronze, qui se battait le jour et qui veillait la nuit, ce qui s’était passé dans la journée.
Davoust, en accomplissant son mouvement et en appuyant à gauche, avait rencontré les corps d’armée de Hohenzollern et de Rosenberg ; il les avait attaqués et, pour déblayer la route, il les avait repoussés sur Eckmühl.
Pendant cette retraite des Autrichiens, on avait vaillamment emporté à la baïonnette les deux villages de Paring et de Schierling. On en était là de la lutte, qui durait depuis trois heures déjà, quand on avait vu arriver le renfort envoyé par Napoléon.
Alors Davoust avait compris que, puisque l’empereur lui détachait vingt mille hommes, c’est qu’il n’avait plus besoin de lui autrement que pour garder l’ennemi à vue.
L’ennemi s’était retranché dans Eckmühl et paraissait disposé à s’y défendre ; Davoust se contenta de l’y canonner ; – c’était d’ailleurs donner de ses nouvelles à l’empereur par la voix la plus familière à son oreille : celle du canon.
Cette voix, Napoléon l’avait entendue ; le général Piré venait de la lui traduire.
Davoust avait perdu quatorze cents hommes et en avait tué trois mille aux Autrichiens. – Napoléon, de son côté, avait, à Landshut, perdu trois cents hommes et en avait, comme on sait, tué ou pris sept mille à l’ennemi. – Total de la journée : dix mille Autrichiens hors de combat.
Pendant que le général Piré était là, on annonça un courrier venant de Ratisbonne ; il avait passé par Abensberg, Pfaffenhausen et Altdorf, c’est-à-dire qu’il avait suivi la même route que Napoléon.
Voici quelles étaient les nouvelles qu’il apportait.
L’empereur, on se le rappelle, avait donné l’ordre à Davoust de laisser un régiment à Ratisbonne. C’était bien peu de chose qu’un régiment ! mais, ayant besoin de toutes ses forces, Napoléon n’avait pu laisser davantage.
Davoust avait choisi le 65e régiment, commandé par le colonel Coutard ; il était sûr du régiment, sûr du colonel.
Le colonel devait barricader les portes, barrer les rues et se défendre à outrance.
Le 19, jour de la bataille d’Abensberg, l’armée de Bohême, forte de cinquante mille hommes, s’était présentée aux portes de Ratisbonne.
Le régiment avait engagé le combat contre l’armée et, à coups de fusil, lui avait tué huit cents hommes ; mais le lendemain, sur la rive droite du Danube, était apparue l’armée de l’archiduc Charles venant de Landshut.
Le régiment avait tiré contre cette nouvelle armée le reste de ses cartouches ; puis, dans l’impossibilité de défendre une ville comme Ratisbonne avec deux mille baïonnettes contre plus de cent mille hommes, le colonel Coutard avait du moins traîné en longueur, passant une partie de la matinée à parlementer ; et enfin, vers cinq heures du soir, il s’était rendu en exigeant qu’un libre passage fût donné à son messager.
Son messager était aussitôt parti au galop ; il avait fait une vingtaine de lieues en dix heures et, à une heure du matin, il rejoignait l’empereur à Landshut. – La nouvelle qu’il lui apportait était des plus importantes : le colonel Coutard et son régiment étaient pris ; mais Napoléon avait des détails sur la position de l’ennemi.
L’armée de Bohême et l’armée autrichienne avaient fait leur jonction, et l’archiduc Charles tenait le pays depuis Eckmühl jusqu’à Ratisbonne.
Ainsi, cet ennemi que Davoust gardait en vue, c’était le corps d’armée du prince Charles ! L’empereur n’avait plus qu’à se rabattre sur Eckmühl et à l’écraser entre les quarante mille hommes de Davoust et ses quatre-vingt mille hommes à lui ; seulement, il n’y avait pas de temps à perdre.
Le général Piré remonta à cheval et repartit pour Eckmühl. Il devait annoncer au maréchal Davoust que l’empereur, avec toutes ses forces, arriverait entre midi et une heure ; sa présence serait signalée par un coup de tonnerre : cinquante pièces d’artillerie éclateraient en même temps. Ce serait pour Davoust le signal de l’attaque.
Le messager parti, l’empereur lança, au-delà de l’Isar, à la poursuite des quarante mille hommes de l’archiduc Louis – depuis trois jours, celui-ci en avait perdu vingt-cinq mille ! –, la cavalerie légère du général Marulaz, une portion de la cavalerie allemande, la division bavaroise du général de Wrède et la division Molitor.
Ensuite il échelonna vingt autre mille hommes entre le Danube et l’Isar, de Neustadt à Landshut.
Puis il expédia, – par la route de Landshut à Ratisbonne et par la vallée de la grosse Laber, – le général Saint-Sulpice avec ses quatre régiments de cuirassiers, le général Vandamme avec ses Wurtembergeois et le maréchal Lannes avec les six régiments de cuirassiers du général Nansouty et les deux divisions Morand et Gudin.
L’ordre était de marcher toute la nuit, d’arriver devant Eckmühl à midi, de se reposer une heure et d’attaquer.
Enfin, lui-même partit avec les trois divisions de Masséna et la division de cuirassiers du général Espagne.
Ainsi, Davoust avait trente-cinq mille hommes à peu près ; les généraux Vandamme et Saint-Sulpice lui en amenaient treize ou quatorze mille ; Lannes, vingt-cinq mille ; Napoléon, quinze ou seize mille : c’était quelque chose comme une masse de quatre-vingt-dix mille hommes à laquelle l’archiduc Charles allait avoir affaire.
En ce moment, l’archiduc, après avoir hésité deux jours, prenait enfin une décision : c’était de tenter, sur la ligne d’opération française, la même manœuvre que Napoléon venait d’exécuter sur la sienne.
Il résolut d’essayer d’une attaque sur Abach.
Comme les cuirassiers du général Montbrun – qui, le 10, avaient, ainsi que nous l’avons vu, combattu à Dinzling – étaient restés à Abach et continuaient d’escarmoucher avec les troupes légères autrichiennes, l’archiduc crut avoir devant lui une force sérieuse, tandis qu’il n’avait affaire qu’au pivot de l’armée, qui, après avoir été notre extrême droite, était devenu notre extrême gauche, et qui, ayant formé notre arrière-garde pendant tout le temps que Napoléon marchait d’Abensberg à Landshut, devenait notre avant-garde dès l’heure où, en se retournant contre Ratisbonne, l’empereur marchait de Landshut à Eckmühl.
Pour donner au général Kollowrath, détaché de l’armée de Bohême, le temps de passer sur la rive gauche du Danube, le prince Charles décida que l’attaque n’aurait lieu que de midi à une heure. – C’était, on se le rappelle, le moment choisi par Napoléon pour forcer le passage d’Eckmühl.
Deux colonnes devaient être employées à ce mouvement : une de vingt-quatre mille hommes qui marcherait de Burg-Weinting sur Abach, et une de douze mille hommes qui marcherait de Weilhoe sur Peising, tandis que la troisième – forte de quarante mille hommes et composée du corps de Rosenberg, qui était placé en face du maréchal Davoust dans les villages d’Ober et d’Unter-Leuchling, du corps de Hohenzollern qui barrait la chaussée d’Eckmühl, des grenadiers de la réserve et des cuirassiers qui devaient garder, vers Egglofsheim, la plaine de Ratisbonne – avait ordre de rester immobile pendant qu’opéreraient les deux autres colonnes.
La nuit se passa dans ces dispositions.
La jour se leva brumeux ; un épais brouillard couvrait toute la plaine et ne disparut que vers neuf heures du matin.
Nous avons dit qu’il fallait le temps au général Kollowrath de passer le Danube ; ce passage ne fut achevé que vers midi.
Jusque-là, on n’avait pas entendu un seul coup de fusil.
Les deux corps d’armée allaient se mettre en marche, l’un sur Abach, l’autre sur Peising, quand, tout à coup, retentit une effroyable canonnade du côté de Buchhausen.
C’était toute l’armée française, conduite par Napoléon, qui débouchait devant Eckmühl.
L’empereur n’avait pas eu besoin de donner le signal convenu : en le voyant déboucher, les Autrichiens l’avaient salué d’une grêle de mitraille.
Les Wurtembergeois, qui faisaient tête de colonne, plièrent d’abord sous ce feu terrible soutenu par des charges de cavalerie légère du général Wukassovitch ; mais Vandamme les ramena en avant et, appuyé par les divisions Morand et Gudin, enleva au pas de course le village de Lintach, puis se relia par sa gauche avec la division Demont et les Bavarois, que la prévoyance de Napoléon avait, on s’en souvient, envoyés là dès la veille.
Au bruit de la canonnade, Davoust avait déchaîné ses deux divisions qui, depuis une heure, attendaient le signal avec impatience.
Leur artillerie commença par déblayer le chemin en éparpillant sur le front de l’ennemi une grêle de mitraille.
Sous ce feu terrible, les Autrichiens abandonnèrent leur première ligne et, se retranchant dans les deux villages d’Ober-Leuchling et d’Unter-Leuchling, accueillirent à leur tour la division Saint-Hilaire, qui s’était mise à leur poursuite, par une effroyable fusillade ; mais ils avaient affaire à des hommes habitués au feu !
Le village d’Ober-Leuchling fut d’abord enlevé à la baïonnette. Plus escarpé, mieux barricadé, celui d’Unter-Leuchling tint avec plus d’acharnement ; sous le double feu du village et du plateau qui le dominait, le 10e léger perdit cinq cents hommes pendant les cinq minutes qu’il mit à franchir l’escarpement. Mais le village était abordé et, une fois abordé, le village était pris.
Le 10e léger y pénétra, tua tout ce qui résistait et fit trois cents prisonniers.
Les défenseurs des deux villages se retirèrent alors sur le plateau ; le 10e léger les y poursuivit au milieu d’une épouvantable fusillade.
Le général Friant lança aussitôt sa division dans les bois qui s’étendaient entre ces deux villages.
Le général Barbanègre se mit en personne à la tête du 48e et du 111e et, s’avançant à la baïonnette à travers les éclaircies, il refoula au-delà des deux villages les trois régiments Archiduc-Louis, Chasteler et Cobourg, et les accula sur la chaussée d’Eckmühl.
Alors, la mêlée devint générale.
Le corps du général Rosenberg, refoulé, comme nous venons de le dire, sur la chaussée d’Eckmühl, essayait de s’y maintenir malgré les charges du 48e et du 111e ; – la cavalerie bavaroise, appuyée de nos cuirassiers, chargeait dans la prairie la cavalerie autrichienne ; – les fantassins wurtembergeois tentaient d’enlever le village d’Eckmühl à l’infanterie de Wukassovitch, et l’ayant emporté à la seconde charge, forçaient toute cette infanterie de gravir les rampes supérieures.
Ce qui restait à faire à Napoléon, c’était de percer à jour les masses qui encombraient la chaussée et de précipiter des hauteurs où ils s’étaient réfugiés les régiments de l’Archiduc-Louis, de Chasteler et de Cobourg, toute l’infanterie de Wukassovitch et une partie de la brigade Biber.
Lannes prit la division Gudin, passa la grosse Laber, gravit verticalement les hauteurs de Rocking, déborda la droite autrichienne et revint sur elle, la chassant de plateau en plateau.
Pendant ce temps, Napoléon lançait sa cavalerie sur une montée rapide où s’entassaient les Autrichiens en retraite.
Voyant ce mouvement, les Autrichiens s’arrêtèrent et firent rouler sur les cavaliers bavarois et wurtembergeois leur cavalerie légère qui, chargeant à fond, emportée qu’elle était par la pente du terrain, culbuta nos alliés ; mais, les Bavarois et les Wurtembergeois renversés, les cavaliers ennemis se trouvèrent en face d’un mur de fer : – c’étaient nos cuirassiers.
Le mur de fer s’ébranla au galop, passa sur le corps de la cavalerie autrichienne, troua toute cette masse ennemie et arriva au sommet de la chaussée au même moment où, du côté opposé, l’infanterie du général Gudin, maîtresse de Rocking, apparaissait sur la hauteur.
Les fantassins virent cette belle charge, ces splendides cavaliers qui avaient chargé en montant, comme leurs ennemis avaient chargé en descendant, et la division tout entière battit des mains et cria : « Vivent les cuirassiers ! »
En même temps, le général Saint-Hilaire, emportant le plateau boisé qui dominait Unter-Leuchling, refoulait l’ennemi de rampe en rampe et, malgré les charges des chevau-légers de Vincent et des hussards de Stipsicz, le rejetait en désordre sur cette chaussée où régnait une si terrible confusion.
L’obstacle était forcé : les Autrichiens en fuite cherchaient un abri derrière leurs cuirassiers rangés en bataille à Egglofsheim, c’est-à-dire à près de deux lieues d’Eckmühl.
Alors les masses françaises débouchèrent à leur tour dans la plaine, la cavalerie au centre, l’infanterie sur les ailes.
La cavalerie se composait des régiments bavarois et wurtembergeois, et des dix régiments de cuirassiers des généraux Nansouty et Saint-Sulpice.
Un tremblement de terre n’eût pas plus profondément remué le sol que la course de ces quinze mille chevaux !
Les divisions Friant et Saint-Hilaire, excitées par la victoire, couraient sur les ailes d’un pas presque aussi rapide que les cavaliers.
Le choc de cette masse fut terrible.
En la voyant venir, la cavalerie autrichienne s’était ébranlée de son côté et était venue au-devant d’elle.
Il était sept heures du soir : en avril, c’est l’heure du crépuscule.
Il y eut une mêlée effroyable, acharnée, inouïe, dans laquelle venaient se fondre à chaque instant des adversaires nouveaux : hussards, chevau-légers, cuirassiers, Bavarois, Autrichiens, Français, frappant dans la nuit presque au hasard, éclairèrent pendant une heure l’obscurité croissante des étincelles jaillissant des sabres et des cuirasses.
Puis tout à coup, comme un lac qui crève sa digue, tout ce flot s’écoula du côté de Ratisbonne.
Le dernier rempart était brisé, la dernière résistance détruite. Une fois en fuite, les cuirassiers autrichiens, qui ne portent la cuirasse que par devant – comme s’ils ne devaient jamais montrer le dos à l’ennemi –, furent perdus ! deux mille d’entre eux jonchèrent la route de leurs cadavres, tous frappés par derrière, tous tués comme par des coups de poignard.
Napoléon donna l’ordre de cesser le combat : on pouvait rencontrer la seconde armée de l’archiduc, fraîche et en bon ordre, et l’on courait risque de se briser contre elle.
Si l’archiduc tient devant Ratisbonne, on livrera le lendemain une cinquième bataille ; s’il passe le Danube, on le poursuivra.
Il est temps de bivouaquer : les soldats meurent de fatigue ; ceux qui arrivent de Landshut ont marché depuis le point du jour jusqu’à midi et se sont battus depuis midi jusqu’à huit heures du soir.
Les trois divisions de Masséna sont arrivées à trois heures de l’après-midi et n’ont pas eu besoin de donner.
La journée a été dure ! la victoire a coûté cher !
Nous avons eu deux mille cinq cents hommes mis hors de combat. Les Autrichiens ont eu six mille tués ou blessés et trois mille prisonniers ; ils ont perdu vingt-cinq ou trente pièces d’artillerie.
Davoust a gagné, lui, le titre de prince d’Eckmühl, – et Napoléon, le droit de dormir quelques heures.
Au reste, selon toute probabilité, l’archiduc Charles ne risquera point une bataille le lendemain : il essaiera de repasser le Danube.
En effet, comme l’a prévu Napoléon, l’archiduc fait ses dispositions pendant la nuit.
Surpris dans son mouvement sur Peising, il est arrivé à temps pour voir emporter le village d’Eckmühl, pas assez tôt pour arrêter le mouvement rétrograde de sa troupe ; son armée est trop démoralisée pour qu’il risque une bataille en ce moment, surtout ayant à dos le Danube ; enfin, il a trop peu de cavalerie pour que cette cavalerie essaie de défendre la plaine qui s’étend d’Egglofsheim à Ratisbonne.
L’archiduc repassera donc le Danube, moitié sur le pont de pierre de Ratisbonne, moitié sur le pont de bateaux que l’armée de Bohême a apporté avec elle. Le corps d’armée du général Kollowrath, qui n’a eu d’autre fatigue que d’aller jusqu’à Abach et d’en revenir, couvrira la retraite.
Dès trois heures du matin, l’armée de l’archiduc commença de défiler ; elle s’engagea sur les deux ponts, laissant tout le corps d’armée de Kollowrath en avant de la ville pour masquer et protéger le mouvement, et, devant le corps d’armée de Kollowrath, toute sa cavalerie.
Les Autrichiens s’attendaient à être attaqués dès qu’il ferait jour et ils ne se trompaient pas : à quatre heures, Napoléon était à cheval.
Aussitôt qu’on put distinguer les objets, notre cavalerie légère s’avança ; elle avait mission de reconnaître si on allait avoir une bataille à livrer ou une retraite à poursuivre.
La cavalerie autrichienne ne lui donna pas le temps de faire ses observations : elle se rua sur la cavalerie française avec la rage de braves soldats ayant à venger leur défaite de la veille.
Alors, une mêlée pareille à celle que la nuit seule avait interrompue recommença. Tout en combattant, les cavaliers autrichiens se retiraient vers la ville, attirant sur eux l’attention des Français, afin que les grenadiers et le reste de l’infanterie eussent tout le temps de gagner l’autre bord par le pont de bateaux.
Enfin, quelques hussards s’aperçurent de ce qui se passait et, courant au maréchal Lannes, lui montrèrent le gros de l’armée qui franchissait le fleuve au-dessous de Ratisbonne.
Lannes appela tout ce qu’il avait d’artillerie, établit une batterie et fit pleuvoir une grêle de boulets et d’obus sur le pont de bateaux.
Au bout d’une heure, le pont était brisé, un millier d’hommes étaient tués ou noyés, et les bateaux, désunis et enflammés, suivaient le cours du Danube et allaient porter à Vienne la nouvelle de la défaite de l’archiduc.
De l’autre côté, Kollowrath, pour donner à l’armée du prince Charles le temps de défiler, se retrancha dans la ville et en ferma les portes devant les baïonnettes de nos voltigeurs.
La ville n’avait qu’une muraille, avec des tours de distance en distance, et un large fossé.
Napoléon ordonna d’emporter cette muraille à l’escalade : il ne voulait pas donner le temps à l’archiduc de faire sauter le pont de pierre, dont il avait besoin pour continuer sa poursuite.
Quarante pièces d’artillerie furent mises en batterie en moins d’un quart d’heure et commencèrent à ébranler la muraille avec des boulets et à mettre le feu à la ville avec des obus.
Napoléon s’avança à une demi-portée de fusil de la muraille couverte de tirailleurs autrichiens.
Inutilement, ses plus dévoués le supplièrent-ils de se retirer : il refusa de faire un seul pas en arrière.
Tout à coup, avec le même sang-froid qu’un maître d’armes accuse un coup de fleuret dans un assaut :
— Touché ! dit-il.
Berthier, qui ne le quittait pas et le faisait entourer le plus qu’il pouvait, se précipita vers lui, tout pâlissant.
— Je vous l’avais bien dit, sire ! s’écria-t-il ; c’est le pendant d’Abensberg.
— Oui, dit Napoléon ; seulement, à Abensberg, il avait visé trop haut, et, à Ratisbonne, il a visé trop bas !
Le 13 mai suivant, Napoléon entrait à Vienne et le tambour-major du 1er régiment de la garde disait, frisant sa moustache et regardant le palais de l’empereur François II :
— Voilà donc cette vieille maison d’Autriche dont l’empereur nous a tant parlé !
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