Chapitre 8 L’étudiant et le plénipotentiaire
Le mardi 11 octobre 1809, c’est-à-dire cinq mois jour pour jour après la seconde occupation de Vienne par l’armée française, un officier d’une quarantaine d’années, portant l’uniforme de général autrichien, accompagné de deux aides de camp et d’un domestique avec un cheval de main, suivait la route d’Altenbourg à Vienne.
La franchise de sa physionomie, la limpidité de son regard, indiquant, d’après le système phrénologique de Gall, que, parmi les qualités ou les défauts de son organisation – selon qu’on examinera la chose sous le point de vue diplomatique ou moral –, la ruse ne devait tenir qu’une médiocre place, n’empêchaient point que son visage ne fût couvert d’une espèce de voile sombre qui n’était évidemment que le reflet de sa pensée.
Il en résultat que les deux aides de camp, laissant leur général à sa préoccupation au lieu de continuer à l’escorter à droite et à gauche, après avoir échangé un signe des yeux, s’étaient retirés un peu en arrière et suivaient, en causant insoucieusement, le principal personnage de cette petite cavalcade, suivis qu’ils étaient eux-mêmes, à une égale distance à peu près, par le domestique qui menait un cheval en main.
Il était environ quatre heures du soir et la nuit allait tomber.
En apercevant de loin venir les cavaliers, un jeune homme qui, sans doute, se reposait au revers du chemin, s’était levé, avait traversé le fossé et s’était rapproché de la ligne où devaient passer le général et sa suite.
C’était un jeune homme de taille moyenne, avec des cheveux blonds tombant sur ses épaules, de beaux yeux bleus assombris par un froncement de sourcils qui paraissait lui être habituel et des moustaches blondes qui, commençant à naître, avaient toute la flexible virginité d’un premier duvet.
Il était vêtu de la casquette aux trois feuilles de chêne, de la redingote courte, du pantalon gris collant, des bottes molles venant au-dessus du genou qui constituent, sinon l’uniforme, du moins le costume habituel de l’étudiant allemand.
Le mouvement qu’il venait de faire à la vue de la cavalcade semblait indiquer qu’il avait quelque grâce ou tout au moins quelque renseignement à demander à celui qui en paraissait le chef.
En effet, après avoir jeté un regard rapide sur l’officier qui marchait en tête :
— Monsieur le comte, dit le jeune homme, Votre Excellence aurait-elle la bonté de me dire si je suis encore bien loin de Vienne ?
L’officier était tellement préoccupé, qu’il avait entendu le bruit de la voix, mais n’avait pas compris le sens des paroles.
Il abaissa, avec un regard bienveillant, ses yeux vers le jeune homme, lequel renouvela sa question touchant la distance qui le séparait encore de la ville.
— Trois lieues, mon jeune ami, répondit le général.
— Monsieur le comte, reprit alors le jeune homme d’une voix ferme et comme s’il demandait une chose si simple qu’il ne courût même point la chance d’un refus, je suis au terme d’un long voyage, très fatigué, forcé d’arriver ce soir à Vienne : serez-vous assez bon pour permettre que je monte le cheval que votre domestique tient en main ?
L’officier regarda le jeune homme plus attentivement que la première fois et, reconnaissant en lui tous les caractères d’une éducation distinguée :
— Volontiers, monsieur, dit-il.
Puis, se tournant vers le domestique :
— Jean, donnez le cheval de main à… Votre nom, monsieur ?
— À un voyageur fatigué, monsieur le comte, répondit le jeune homme.
— À un voyageur fatigué, répéta le général avec un sourire indiquant qu’il respectait l’incognito dont son compagnon de route paraissait vouloir rester couvert.
Jean obéit et le jeune homme, sous le regard à demi moqueur des deux aides de camp, monta à cheval avec une aisance qui prouvait qu’il n’était point étranger, sinon à l’art, du moins aux premiers principes de l’équitation.
Puis, comme si sa place n’eût pas été près d’un domestique, il poussa l’allure de son cheval de manière à se trouver sur la même ligne que les aides de camp.
Le général n’avait perdu aucun détail de ces différentes manœuvres.
— Seigneur étudiant ? dit-il après un instant de silence.
— Monsieur le comte ? répondit le jeune homme.
— Votre désir de garder l’incognito va-t-il jusqu’à ce point de ne pas vouloir marcher côte à côte avec moi ?
— Non pas, dit le jeune homme ; mais d’abord, je n’ai aucun droit à cette familiarité ; puis, en me la permettant, j’eusse craint de distraire Votre Excellence des graves pensées où naturellement elle doit être plongée.
L’officier regarda le jeune homme avec une plus grande curiosité qu’il n’avait fait encore.
— Ah çà ! monsieur, dit-il, vous m’appelez monsieur le comte ; vous savez donc mon nom ?
— Je crois, répondit l’étudiant, avoir l’honneur de marcher côte à côte de M. le général comte de Bubna.
Le général fit un mouvement de tête qui indiquait que le jeune homme ne se trompait pas.
Puis il reprit :
— Vous avez parlé des graves pensées où je devais être plongé ; vous savez donc dans quel but je vais à Vienne ?
— Votre Excellence ne va-t-elle pas à Vienne pour traiter directement de la paix avec l’empereur des Français ?
— Pardon, mon cher monsieur, dit le comte de Bubna en riant ; vous avez pu apprécier ma discrétion lorsqu’il s’est agi de l’incognito que vous désirez conserver ; mais vous conviendrez que nous ne sommes plus sur un pied d’égalité du moment où je ne sais ni qui vous êtes, ni ce que vous allez faire à Vienne, tandis que vous savez, non seulement qui je suis, mais encore quelle est ma mission.
— Quant à être sur un pied d’égalité avec vous, monsieur le comte, Votre Excellence n’a besoin que de voir mon costume et que de se souvenir de la grâce que je viens de lui demander, pour croire à ma profonde humilité vis-à-vis d’elle.
— Mais cependant, insista le comte de Bubna, vous me connaissez ? vous savez ce que je vais faire à Vienne ?
— Je connais Votre Excellence parce que je l’ai vue au milieu du feu, où j’étais comme amateur : à Abensberg d’abord, à Ratisbonne ensuite ; je sais ce que Votre Excellence va faire à Vienne parce que je quitte Altenbourg où se tiennent les conférences entre les plénipotentiaires autrichiens et français, et que ce bruit s’est répandu que, las de voir que rien n’avançait aux mains de MM. de Metternich et de Nugent, l’empereur François II vous avait fait venir au château de Dotis, qu’il habite depuis la bataille de Wagram, pour vous remettre ses pleins pouvoirs.
— Je dois convenir que vous êtes parfaitement instruit, seigneur étudiant, et de mes qualités et de ma mission ; mais permettez qu’à mon tour j’en appelle à ma perspicacité, à défaut de votre confiance. D’abord, je devine à votre accent que vous êtes Bavarois.
— Oui, monsieur le comte, je suis d’Eckmühl.
— Nous sommes donc ennemis ?
— Ennemis ? fit le jeune homme en regardant le comte de Bubna. Comment l’entend Votre Excellence ?
— Ennemis, parbleu ! puisque nous venons de nous battre les uns contre les autres, Bavarois et Autrichiens.
— Quand je vous ai vu à Abensberg et à Ratisbonne, monsieur le comte, dit l’étudiant, je ne me battais point contre vous, et si jamais nous sommes ennemis, ce ne sera pas tant que vous ferez la guerre ; ce sera bien plutôt quand vous aurez fait la paix.
Le comte regarda le jeune homme avec toute la fixité et toute la profondeur dont son regard était capable.
— Seigneur étudiant, lui dit-il au bout d’un instant, vous le savez, tout n’est qu’heur et malheur dans ce monde ; le hasard a fait que vous m’avez rencontré ; le hasard a fait que mon domestique avait un cheval en main ; le hasard a fait qu’étant fatigué, vous m’avez demandé à monter à cheval ; enfin le hasard a fait que ce qu’un autre vous eût refusé comme à un inconnu, je vous l’ai accordé, moi, comme à un ami.
L’étudiant s’inclina.
— Vous paraissiez triste, malheureux ; votre tristesse est-elle de celles qu’on peut consoler ? votre malheur est-il de ceux qu’on peut adoucir ?
— Vous voyez bien, répondit le jeune homme avec un profond accent de mélancolie, que je n’ai aucun avantage sur vous et que vous me connaissez aussi bien que je vous connais ! Vous ne me demanderez plus rien maintenant : vous connaissez mon pays, vous connaissez mon opinion, vous connaissez mon cœur.
— Si fait, je vous demanderai quelque chose de plus ; car je répéterai ma question. Puis-je consoler votre tristesse ? puis-je adoucir votre malheur ?
Le jeune homme secoua la tête.
— Ma tristesse ne peut être consolée, monsieur le comte, répondit-il ; mon malheur est irréparable !
— Ah ! jeune homme, jeune homme, dit le comte de Bubna, il y a de l’amour là-dessous !
— Oui, quoique cet amour ne soit pas ma seule préoccupation.
— C’est possible ; mais je réponds que c’est votre plus grand malheur.
— Vous avez touché juste, monsieur le comte.
— La femme que vous aimez est infidèle ?
— Non.
— Elle est morte ?
— Plût au ciel !
— Comment ?
— Elle a été déshonorée par un officier français, monsieur !
— Ah ! pauvre enfant ! dit le comte de Bubna tendant la main à son jeune compagnon de voyage en signe du double intérêt qu’il portait à lui et à la jeune fille dont il venait d’apprendre le malheur.
— De sorte ?… reprit-il continuant d’interroger, mais évidemment moins par curiosité que par sympathie.
— De sorte, reprit le jeune homme, que je viens d’accompagner le père et les deux sœurs – il y a une seconde sœur, une enfant de neuf à dix ans –, dans le pays de Bade où, en cachant son nom, le pauvre père pourra cacher sa honte, et qu’après les avoir accompagnés là, je suis revenu ici.
— À pied ?
— Oui… Vous ne vous étonnez plus que je sois fatigué, n’est-ce pas, et que, voulant absolument arriver ce soir à Vienne, j’aie eu recours à votre obligeance ?
— Je comprends, dit le comte : l’homme qui a déshonoré votre maîtresse est à Vienne ?
— Et celui qui a déshonoré ma patrie aussi ! murmura le jeune homme, mais assez bas pour que M. de Bubna n’entendît point.
— De mon temps, on tirait bien l’épée à l’université de Göttingen, dit le comte, faisant allusion au dessein qui, selon lui, amenait le jeune homme à Vienne.
Mais l’étudiant ne répondit pas.
— Voyons, poursuivit le comte, vous parlez à un soldat, que diable ! à un homme qui sait que tout affront demande à être réparé et qu’on n’outrage pas impunément un homme comme vous !
— Eh bien ? demanda le jeune homme.
— Eh bien, avouez que vous venez à Vienne pour tuer l’homme qui a déshonoré votre maîtresse.
— Pour tuer ?…
— Loyalement, bien entendu, reprit le comte, l’épée ou le pistolet à la main.
— Je ne connais pas cet homme, je ne l’ai jamais vu, je ne sais pas son nom.
— Ah ! fit le comte. Alors ce n’est pas pour lui que vous venez ?
— Je croyais vous avoir dit, monsieur, que l’amour n’était pas ma seule préoccupation.
— Je ne vous demande pas quelle est l’autre.
— Vous avez raison car je ne vous le dirais pas.
— Ainsi, vous ne voulez rien m’apprendre de plus ?
— Sur quoi ?
— Sur vous, sur vos projets, sur vos espérances.
— Mes espérances, je n’en ai plus ! mes projets sont les vôtres ; seulement, vous voulez la paix de l’Autriche : moi, je veux la paix du monde ; moi, je suis un étudiant pauvre, faible, ignoré, dont le nom ne vous apprendrait rien, quoiqu’il soit destiné peut-être à devenir célèbre un jour.
— Et vous ne voulez pas me dire ce nom ?
— Monsieur le comte, j’ai hâte d’arriver à Vienne : permettez-vous qu’en prenant le cheval que vous avez bien voulu me prêter, je vous y précède ? Dans ce cas, vous me direz à quel hôtel vous vous proposez de descendre et l’homme qui vous ramènera votre cheval sera chargé, en même temps, de vous porter mes remerciements et de vous apprendre mon nom.
— Le cheval que vous montez est à vous, seigneur étudiant ; quant à moi, je descends à l’hôtel de Prusse ; si vous avez quelque chose à me faire dire, vous me trouverez là.
— Alors, Dieu vous garde, monsieur le comte ! dit le jeune homme.
Et, mettant son cheval au galop, il découvrit bientôt l’arsenal, puis la promenade du Graben, puis les anciens glacis de la ville, bombardés lors de la résistance de l’archiduc Maximilien, et enfin le palais impérial.
Arrivé à ce point de sa course, le jeune homme tourna à gauche, s’arrêta devant une porte du faubourg de Mariahilf, frappa trois coups à intervalles égaux avec le marteau de cuivre qui brillait à cette porte et fut introduit, lui et son cheval, dans une cour.
La porte se fera derrière lui.
Mais, au moment où, à son tour, le comte de Bubna atteignait les remparts de la ville et s’acheminait vers l’hôtel de Prusse, suivi de ses deux aides de camp et de son domestique, cette petite porte du faubourg de Mariahilf se rouvrait, le jeune homme que nous avons vu la franchir à cheval en sortait à pied et, longeant les maisons – où il jetait en passant des regards curieux –, entrait bientôt chez un marchand ferrailleur.
Là, après s’être fait montrer des couteaux de différentes formes, il arrêtait son choix sur un couteau à longue lame et à manche noir qu’il acheta un zwanziger.
Puis, sortant de la boutique du ferrailleur, il rentra dans la petite maison du faubourg de Mariahilf et, tandis qu’un domestique bouchonnait le cheval du comte de Bubna, le jeune homme aiguisait avec soin son couteau sur une pierre à repasser et, sans doute pour s’assurer que la pointe était suffisamment aiguë et le fil assez tranchant, il taillait un crayon ; et, déchirant une feuille de papier de ses tablettes, il écrivait sur cette feuille :
« À Son Excellence le général comte de Bubna, à l’hôtel de Prusse.
» Son reconnaissant et dévoué serviteur,
» Frédéric Staps. »
Dix minutes après, le cheval était dans les écuries de l’hôtel de Prusse et le billet dans les mains du comte de Bubna.
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