CHAPITRE X. Le faux Philoſophe.
Des cheveux plats & mal-propres ; un habit noir couvert de tabac d’Eſpagne ; des culottes vertes qui ne ſembloient pas être faites pour les cuiſſes décharnées qu’elles couvroient ; des bas gris, jadis blancs, qui faiſoient la grimace à des jambes auſſi ſeches que celles d’une ſauterelle ; une paire de vieux ſouliers, où la boue de Paris ſe repoſoit depuis ſix mois, ſans qu’aucune main profane eût touché ces marques précieuſes de cyniſme, compoſoient la parure de ce Philoſophe orgueilleux.
Le deſſein de fuir des hommes vicieux vous fait ſans doute entreprendre ce voyage ſingulier, dit Spleen à Eraſte, en lui jettant un regard farouche. — Vous vous trompez, lui répondit le Philoſophe du Char volant, c’eſt pour mieux les connoître que je l’entreprends. — Que me dites-vous ? Vous êtes donc bien content de ces êtres mépriſables. — Sans doute ; ils ne m’ont jamais fait de mal. — Hé quoi ? oubliez-vous qu’ils ne vous ont pas plus épargné que moi. Combien de fois n’avons-nous pas été en butte à leurs critiques, & à toute la malice qu’inſpire l’envie. — Qu’est-ce que cela me fait, je leur permet de s’amuſer à mes dépens. Si la critique eſt juſte, elle m’éclaire & me corrige ; ſi elle n’eſt dictée que par l’envie, je plains ceux qui ſe donnent tant de peines, & m’en divertit. — Mais voilà une philoſophie bien extraordinaire ? — C’eſt la bonne, mon cher Spleen, elle réuſſit mieux que la vôtre. Ne voulez-vous pas que, comme vous, je me chagrine de tout ce que je vois & j’entends ? Pourvu que mon ame ſoit pure, je m’inquiete peu du reſte. J’ai le bonheur d’enviſager toute choſe en couleur de roſe ; les événemens ne m’accablent pas, encore moins l’opinion publique. — Mais encore chacun aime qu’on l’approuve. — Si vous êtes content de vous-même, que vous ne faſſiez du tort à perſonne, que vous ſoyez bon citoyen, ami fidele & honnête-homme, que vous importe le reſte. Les ſuffrages ajoutent-ils quelque choſe à notre bonheur ? — Sans doute ; & pourquoi nous donnerions-nous la peine de corriger les hommes, ſi ce n’étoit pour être applaudi ? — Eſt-ce là votre but ? Mais en partie. — Renoncez à vos prétentions, vous n’y parviendrez jamais. À vous parler franchement, vous ne ferez guères de proſélytes. — Pourquoi cela ? — Vous me forcez à vous le dire : vos préceptes ſont trop ſéveres ; ils effrayent, au lieu d’encourager à ſuivre la vertu. Il faut aux hommes un peu plus d’amenité… — vous voulez que je careſſe, que je flatte les vices favoris. Avant d’avoir cette foibleſſe, je conſens qu’on ne liſe plus mes écrits ; mais je ſuis décidé à paſſer dans d’autres hémiſpheres, dans des régions où la corruption n’a pas encore eu le temps d’altérer les mœurs, où l’homme, dans toute la pureté de l’innocence, porte encore l’empreinte de la nature. C’eſt-là où je parviendrai à réformer ſon cœur. — Vous n’y ſongez pas, mon cher Spleen ; où il y a tant de perfections, il ne faut pas de réforme : croyez-moi, vous êtes deſtiné à déclamer ici, c’eſt le ſeul endroit où votre morale fera fortune. Ailleurs vous ſeriez confondu dans la foule, mais à Paris, la nouveauté vous aſſure toujours quelque ſuccès, ne fut-ce enfin que celui d’un jour, c’eſt un triomphe pour un homme avide de ſuffrages. Je ne puis vous emmener, mon Char eſt déjà furieuſement chargé. Si dans un ſecond voyage je puis vous être utile, comptez ſur un frere Philoſophe.
Spleen ſe retira d’un air auſſi ſombre qu’il étoit entré, & Eraſte fut très-content d’en être débarraſſé.
Quel préſomptueux ! s’écria-t-il, le manteau de la Philofophie ſert ſouvent à couvrir la vanité ; bien des hommes ſe laiſſent ſéduire par un extérieur biſarre, l’austérité de Spleen cache un orgueil inſupportable. Le vrai Philoſophe eſt l’ami de l’humanité. Eraſte s’abandonnoit à de pareilles réflexions, lorſque des grands coups de fouet, répétés à pluſieurs repriſes, le tirerent de ſa rêverie.