‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE XI. L’Anglois curieux.

CHAPITRE XI. L’Anglois curieux.

Une voiture à ſix chevaux de poſte s’arrêta devant ſa porte. Un petit homme pâle, maigre, couvert d’un grand chapeau, ſous lequel ſe perdoit ſa figure, accompagné d’un gros homme fort rouge, s’informoit à tout le monde où demeuroit le Monſieur au Char volant. Quand il apprit qu’il étoit à la porte d’Eraſte, eſt-il temps encore d’avoir des places ? demanda-t-il avec empreſſement à tous les paſſans.

Eraſte le fit prier d’entrer ; il étoit fort poli avec tout le monde, mais ſur-tout avec les étrangers, qui ont beſoin d’encouragement pour ſe préſenter avec confiance. Vous me paroiſſez un homme bien honnête, lui dit Mylord Travel, en le prenant par la main, & un bon compagnione de voyage. Votre avertiſment m’a fait un exceſſivement de plaiſir ; cet voyage dans la Lune eſt beaucoup curieuſe, en verté, il y aura des obſervations infiniment à faire dans cet régione. — Je le crois comme vous, Mylord : on a une idée trop imparfaite de l’Univers ; mon deſſein, en viſitant les Aſtres, eſt de m’inſtruire par les comparaiſons. — C’eſt fort bien réfléchi, M. d’Eraſte, la curioſité annonce toujours beaucoup infiniment de mérite. Je paſſe moi un grand parti de ma vie dans les voyages, uniquement pour m’inſtruire. M. Hilly que vous voyez là, mon ami & fidel compagnione vient avec moi ; j’eſpere, Monſieur, de votre bonté, que vous l’accepterez dans votre Char, il ne vous importuneras pas plus que moi. Quand partez-vous, Monſieur ? — D’abord que j’aurai trouvé, Mylord, quelques perſonnes qui me conviennent. — Comment, M. d’Eraſte, dans un grand Ville autant que Paris, s’eſt-il un choſe difficil ? — Je demande de certaines qualités, qu’on poſſede rarement. — Comment ? quels qualetés ? Si les gens ſont honnêtes, ont-il beſoin d’autres qualetés ? — Vous ne me comprenez pas, Mylord ; ce ne ſont pas celles de la naiſſance, ce ſont celles du caractere. — Ho ! j’entends à préſent ; pardonnez-moi, Monſieur. — Je ne veux ni bavards, ni vicieux, ni gens à prétentions. — Quant à pour mon ami Hilly & moi, nous ſommes fort ſilentieuſe avec notre converſation : permettez-nous ſeulement nos inſtrumens de Mathématiques, d’Aſtronomie, & de ſiffler de tems en tems en réfléchiſſant à nos découvertes, en verté vous ne vous appercevrez pas que vous avez de monde avec vous. Je vous demande la grace, quand nous ſerons arrivés dans le Globe opaque, de me laiſſer aller à mes courſes ; mon ami Hilly & moi nous irons de notre côté, & vous du vôtre ſans gene, Monſieur, à moins que vous avez beſoin de nous, car nous ſerons en tout occaſion à votre diſpoſitione. Ces conditions ſont-ils de votre convenance, Monſieur ? — On ne peut pas davantage, Mylord. — Allons, j’en ſuis en verté bien aiſe. J’ai pendant tout ma vie médité quelque choſe de ſingulier. Depuis dix ans que j’ai parcouru l’Europe, pour chercher quelque choſe d’extraordinaire, j’ai trouvé des hommes à peu-près les uns comme les autres, des mœurs dont par-tout la reſſemblance eſt parallele ; mais ceci fournira beaucoup des choſes nouvelles ; & de plus encore, je ſerai bien aiſe de faire un confrontation, ſi les traités qu’on a fait ſur la formation de cet planet ſont juſtes, & ſi les taches noires qu’on découvre dans la Lune, ſont véretablement des mers, lacs, ou autres particularités inconnues par les Aſtronomes. En verté, M. d’Eraſte, il y a beaucoup à recueillir de tout cela, je ſuis tout-à fait en perſuaſione, que bien de mes compatriotes vont s’offrir pour aller avec vous. Notre nation eſt fort curieux, il aime à voyager, les circonſtances de tems ajoûtera beaucoup infiniment à cet curioſité. — Ah Mylord ! ſi ce goût alloit prendre en Angleterre, toute la nation voudroit quitter la terre : une telle émigration feroit un trou dans la Lune, que le temps ne combleroit jamais. — Vous avez beaucoup raiſone, Monſieur ; mais puiſque vous êtes ſi bon d’accepter M. Hilly & moi, puis-je être aſſez hardi pour vous demander un autre petit faveur. — Ordonnez, Mylord. — C’eſt que pendant notre route, nous paſſions du côté de l’Amérique pour jetter, chemin faiſant, un petite coup d’œil ſur la théatre de nos malheurs. — J’y conſens volontiers. — À préſent que je me retire dans mon hôtel garnie, faites-moi l’honneur, M. d’Eraſte, de venir dîner avec moi, nous ferons plus de connoiſſance enſemble à table, & quand nous aurons bus quelques verres de vin, nous ſerons de plus grandes amis ; c’est la mode d’Angleterre, M. d’Eraſte, ne me refuſez pas. Eraſte accepta une invitation où le cœur avoit plus de part que la politeſſe.

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