‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE IX. Le Joueur ruiné.

CHAPITRE IX. Le Joueur ruiné.

N’y ſongeons plus, dit le prudent Eraſte, je vois qu’il faut renoncer à l’eſpoir d’avoir des compagnons. N’étoit-il pas trop difficile ? Si tous les hommes étoient auſſi délicats, ne courreroient-ils pas riſque d’être ſouvent ſeul ? Il ſe décida cependant à faire un autre eſſai. Le lendemain, le premier qui ſe préſenta fut le Comte de Gerzac. Quand on l’annonça Eraſte s’écria : il ſeroit plaiſant que cet homme eût envie de m’accompagner ! Je vois que ma viſite vous ſurprend, lui dit le Comte ; mais quand vous ſaurez les raiſons qui m’amenent ici, vous m’applaudirez.

Vous n’ignorez pas qu’autrefois je jouiſſois d’une grande fortune & d’un nom diſtingué ; n’eſt-il pas étonnant, mon cher Eraſte, que je me ſois conduit comme ceux qui ne poſſedent ni l’un ni l’autre. La maudite paſſion du jeu, eſt la cauſe de ma ruine. Fortune, nom, réputation, tout s’eſt perdu enſemble. — Comment, Monſieur, auriez-vous riſqué tout cela ſur une carte ? — Il faut le croire, car je ne jouis plus d’aucune conſidération dans le monde ; ce n’eſt pas la perte de mon argent que je regrette ; ce qui me déſole, eſt de voir que ma fortune enrichit ceux qui l’ont gagnée ; mais que les débris de mes autres avantages n’ont enrichis perſonne. Si j’avois pu en revêtir quelques joueurs de mes amis, ils me les auroient prêtés dans l’occaſion : cet heureux échange nous eût été également favorable ; mais dès qu’il ne peut avoir lieu, n’y ſongeons plus, & occupons-nous de choſes plus intéreſſantes. Savez-vous que j’ai un grand projet de fortune pour vous. — Pour moi, Monſieur le Comte ? — Sans doute ; il eſt même infaillible. Je vous accompagnerai dans la petite planete, nous y établirons une banque de Pharaon, chez l’Empereur de la Lune, nous ſerons de moitié dans les frais & dans les profits. — Mais êtes-vous sûr qu’on joue chez ce Monarque ? — Pourquoi n’y joueroit-on pas ? Les Ordonnances contre le jeu ne ſont pas ſans doute parvenues juſqu’à lui. — N’eſt-il pas probable qu’on ignore dans la Lune l’uſage des cartes ? — Nous l’apprendrons aux habitans. — Vous avez donc le deſſein d’introduire nos vices dans ces régions étrangeres ? Prenez-y garde ; ces nouveautés peuvent nous jouer quelque mauvais tour. — Ne craignez rien ; ſi les habitans de la Lune murmurent, nous les matterons bien-tôt par notre air d’aſſurance. — Je n’approuve pas ce projet : d’ailleurs, le but que je me propoſe dans ce voyage n’eſt pas de m’enrichir, mais celui de m’inftruire. Si vous n’avez pas d’autre deſſein en m’accompagnant, je vous conſeille de reſter ici, vous êtes dans le centre de vos amis, qui peuvent trouver moyen, malgré la rigidité des loix, de réparer, par leur induſtrie, les pertes dont vous vous plaignez.

Vous ne connoiſſez pas ce que vous refuſez, lui dit le Comte avec un peu d’humeur, vous vous en repentirez, réfléchiſſez-y bien ; & ſi vous vous raviſez, mandez-le moi, je viendrai ſur le champ vous trouver ; nous prendrons nos ſécurités réciproques que nous paſſerons par-devant Notaire, & moyennant ces précautions, nous éviterons tout ſujet de diſpute. Eraſte fit un ſigne de tête en ſouriant, & le Comte ſe retira en lui répétant qu’il n’auroit jamais une plus belle occaſion de faire fortune.

Eſt-il poſſible, s’écria Eraſte lorſqu’il fut ſeul, que cet homme ne s’apperçoive pas qu’il me propoſe des moyens de fortune qui l’ont ruiné ! Combien les paſſions aveuglent celui qui eſt leur proie. Mais voici Monſieur Spleen. Sa démarche & ſon maintien annoncent l’originalité de ſon caractere attrabilaire.

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