CHAPITRE XII. Le Scrupule.
La foule diminuoit, l’anti-chambre d’Eraſte devint déſerte, ſoit que l’enthouſiaſme de la nouveauté fût déjà paſſé, ou que la délicateſſe du Philoſophe rebutât tout le monde, perſonne ne s’offroit plus pour l’accompagner. D’ailleurs, on ſait qu’à Paris tout eſt calculé pour le moment : les têtes y font plus propres pour la planete de Mercure, que pour celles de la Lune, de Jupiter ou de Saturne. Ces dernieres ſont trop froides pour tant de vivacité.
Il ſe décidoit enfin de partir avec ſes deux Anglois, lorſqu’on lui annonça la Vicomteſſe de Valmont. Faites écarter tout le monde, lui dit-elle en entrant, j’ai un ſecret à vous communiquer. — Vous pouvez parler, Madame, perſonne ne vous écouteras. Après avoir regardé de tous côtés avec la plus grande inquiétude : — Un ſcrupule m’engage à quitter la terre, Monſieur, lui dit-elle en tremblant. — Un ſcrupule, Madame ! De quel genre eſt-il ? — Hélas ! Monſieur, je n’oſe vous le dire, je crains trop votre blâme. — Vous avez tort, Madame, perſonne n’eſt plus indulgent que moi. — Je ſuis veuve, Monſieur ; j’aime, & n’oſe me livrer au penchant de mon cœur. — Pourquoi, Madame, avez-vous à rougir de votre choix ? — Au contraire, je ne puis que m’en applaudir. Mon Amant réunit aux qualités les plus aimables, la plus belle figure ; mais il eſt Proteſtant. — Hé Madame ! que fait la religion en amour ? — Une malheureuſe aventure m’oblige de l’épouſer ; mais faites-moi le plaiſir de m’écouter, & vous verrez que mon ſcrupule eſt fondé. Après huit ans de mariage, paſſés dans la plus douce union, je perdis mon mari. Il me laiſſa un fils & une fortune immenſe. Je me retirai à la campagne pour mieux m’y occuper de l’éducation de mon fils. J’y vécus dans la plus grande retraite, & j’y contractai l’uſage d’employer une partie de la matinée à la lecture.
Un jour que je me promenai ſeule dans mon parc, je m’aſſis ſur un banc, vis-à-vis d’une grille, qui donne ſur une route dans le bois du Roi ; j’apperçus un jeune homme qui me regardoit attentivement. Nos yeux ſe rencontrerent, il rougit, me ſalua, & ſe retira.
Pendant huit jours je me rendois au même endroit, & retrouvois toujours mon inconnu. J’appris bien-tôt ſon nom. L’Ambaſſadeur de S… dont il étoit parent, me le préſenta ; je ne puis vous exprimer mon embarras, Monſieur, lorſqu’il entra ; cependant ſon reſpect me raſſura. Après cette premiere viſite, il vint me voir ſouvent, mais obſervoit toujours la plus grande réſerve.
Un jour qu’il dîna chez moi avec quelques perſonnes de Paris, une pluie affreuſe empêcha la compagnie de ſe retirer. On coucha au Château. À ſouper on parla d’orages ; je dis que je les craignois. Pendant la nuit il s’en éleva un affreux, je ſonnai pluſieurs fois ma femme-de-chambre, elle ne vint pas ; la frayeur me fit ſortir du lit. J’ouvre la porte du corridor, & j’y vois… ah ! Monſieur, qu’une femme craintive eſt à plaindre ! ― Hé bien, Madame, étoit-ce le moment du ſcrupule ? — Non, Monſieur ; mais il ne fut pas loin : j’y vis le Baron. La converſation du ſouper l’avoit conduit à ma porte, dans l’intention de m’offrir ſon ſecours pendant l’orage.
Sur ces entrefaites arrive ma femme-de-chambre, mon embarras redouble, me voyant ſeule à cette heure avec un homme, ne pouvoit-elle pas ſoupçonner ma vertu ? Je priai le Baron de paſſer dans ma garde-robe, de s’y cacher juſqu’à ce que Sophie fût retirée. — Cette précaution étoit ſage & prudente : — elle eut des ſuites bien funeſtes.
Quand je fus ſeule, le Baron ſe jetta à mes pieds, & m’avoua une paſſion qu’il cachoit depuis long-temps ; il étoit tendre & preſſant, je l’aimois, je ne pus cacher mon trouble, il en profita, & je devins… — Je vous entends, Madame : voilà le ſcrupule. — Non, Monſieur, vous n’y êtes pas encore.
Le premier pas franchi, bien d’autres le ſuivent, comme vous le ſavez ; notre commerce ſe conduiſit cependant avec le plus grand myſtere ; j’avois trop d’intérêt à cacher une foibleſſe que la différence de religion rendoit moins excuſable. — Je ne crois pas que l’Amour s’en effaroucha. Mais je vous interromps, Madame.
— Mon fils devint malade ; ſon gouverneur, alarmé de ſon état, m’envoya pendant la nuit Sophie, pour m’en avertir. Je n’avois pas pris la précaution de mettre le verrouil : elle entre, & me trouve… endormie… dans les bras… du Baron. — Ah ! Madame, n’est-ce pas ce qui vous tourmente ? — Non, Monſieur : je réparai bien-tôt le tort que je fis à ma vertu. Je dis froidement à ma femme-de-chambre : « Puiſque le haſard vous a découvert un ſecret, que j’ai des raiſons à ne pas rendre encore public, je vous ordonne le ſilence ſur mon hymen avec Monſieur ».
Après cet aveu que la honte m’arracha, l’honneur exigeoit que j’épouſaſſe mon Amant. Rien ne s’oppoſoit à cette alliance, que ſa religion. Je lui propoſai d’embraſſer la mienne, il me refuſa ; j’inſiſtai, mis tout en uſage pour l’y déterminer, il fut inébranlable ; il m’allégua, pour colorer ſes refus, qu’il ne vouloit pas encourir le reproche d’avoir ſacrifié ſes principes à l’amour & à l’intérêt. — Ce Baron eſt un honnête-homme, Madame ; vous avez tort de ne pas l’épouſer. — Le puis-je, Monſieur ? ma conſcience s’y oppoſe. — Mais à préſent eſt-elle plus à l’abri des remords ? — Sans doute. — Une fauſſe délicateſſe vous aveugle ; eſt-ce le moment de l’avoir ? Croyez-moi, mariez-vous, & n’ayez plus de ſcrupule. — Ne vaudroit-il pas mieux vous accompagner dans la Lune, y éviter, par une fuite volontaire, le piége que me tend l’Amour. — Vous pourriez trouver dans ces régions d’autres ſujets de ſcrupule ; ne vous y fiez pas, Madame ; croyez-moi, ſuivez mes conſeils, vous vous en trouverez bien.
La Vicomteſſe, aiſément convaincue que ce parti lui convenoit mieux que celui de quitter la terre, accorda peu de temps après ſa main au Baron, ſans plus s’occuper de ſes ſcrupules. Elle trouva dans cette union le bonheur & le repos.
Voilà les femmes, dit Eraſte lorſqu’il fut ſeul ! Elles ſont indéfiniſſables : leurs délicateſſes feroient dérider le front au Stoïcien le plus auſtere. La Vicomteſſe ne voit pas ſon ridicule ; étoit-ce le moment d’être ſcrupuleuſe ? Mais chacun a ſa manie. On annonça M. Dryau ; il étoit accompagné d’un petit homme bien poudré & friſé, dont la figure reſſembloit à celle d’une vieille coquette ; c’étoit l’intriguant M. Furret.