CHAPITRE XIV. La Loterie.
Vous me paroiſſez bien triſte, lui dit le Philoſophe aimable ; qu’avez-vous mon pauvre Chevalier ? — Hélas ! repliqua-t-il en ſoupirant, la Loterie m’a ruiné ; j’étois un grand fou de troquer un bonheur réel contre une fortune imaginaire ! Je paſſois tranquillement mes jours à la campagne ; j’y jouiſſois d’un état aiſé ; un voiſin, grand partiſan de la Loterie, m’entretenoit ſouvent des prodigieux. avantages qu’il en tiroit. Amorcé par un appas auſſi attrayant, je donnai dans le panneau ; de petits ſuccès m’encouragerent & accélérerent ma ruine. Nous nous flattâmes que la fortune nous ſeroit toujours favorable, mais nous éprouvâmes bientôt ſes caprices. Après avoir perdu notre argent, nous fûmes encore aſſez ſimples de nous bercer de l’eſpoir de le ratraper. Nous paſsâmes ſouvent des journées entieres à former des projets imaginaires de fortune, & lors même qu’à peine nous ne poſſédions plus le ſol, nous nous figurâmes encore en imagination, d’être bien-tôt les particuliers les plus opulens du Royaume ; enfin, mon cher Eraſte, l’illuſion ceſſa avec la perte entiere de notre bien.
L’avarice aveugle ſouvent le plus ſage, repliqua gravement Eraſte : en courant après le quint, vous vous êtes réduit à l’extrait. Mon cher ; eſt-il poſſible qu’avec du bon ſens on faſſe de telles ſottiſes ? Mais vous n’êtes pas l’unique qui ſe ſoit laiſſé ſéduire par l’appas du gain ; moi-même, mon cher Chevalier, malgré ma philoſophie, je n’ai pu m’en garantir. Votre deſſein fans doute eſt d’avoir une place dans mon Char, après l’aveu que je vous fais, j’aurois mauvaiſe grace de vous la refuſer, nous partirons demain de grand matin ; gardez-moi le ſecret, la curioſité nous attireroit trop de ſpectateurs.
Ils s’embraſſerent, le Chevalier ſatisfait d’avoir ſi bien réuſſi, & le Philoſophe non moins content d’avoir trouvé un autre compagnon qui lui convînt.
Lorſqu’Eraſte fut prêt à ſortir, une Dame, dont le début annonça de la ſingularité, le pria de l’écouter. Il étoit trop poli pour refuſer ſa demande.