‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 20 sur 24 · CHAPITRE III. Royaume d’Euromila, & ſes antres magiques.

CHAPITRE III. Royaume d’Euromila, & ſes antres magiques.

Pour l’intelligence de ce merveilleux récit, il faut vous expliquer, Meſſieurs, avant d’entrer en de plus grands détails, la forme du gouvernement des différens peuples qui habitent le globe lunaire.

Cette planete ne contient que cinq Royaumes, chacun gouverné par une femme. Elles ſont toutes cinq d’accord dans leurs principes, dans leur adminiſtration, & dans leur but principal de rendre leurs ſujets heureux. Pour y parvenir, elles ſuivent unanimement les mêmes moyens. Cet accord produit une Monarchie univerſelle, où il regne une égalité de condition parfaite.

Pour vous faire mieux comprendre ce gouvernement ſingulier, nous le comparerons à l’homme. La Providence l’a doué de cinq ſens, qui chacun ſéparément a ſa vertu particuliere, mais qui, réunis, compoſent cet enſemble admirable, ce chef d’œuvre de la nature, qui ſemble en le formant avoir fait ſon dernier effort, pour couronner dignement ſon ouvrage.

La nature indique ici par une flamme au front, pareille à celle des hommes, les femmes qu’elle deſtine à les gouverner. Mais par une vertu plus particuliere, il eſt accordé à cette planete le pouvoir de repréſenter dans des antres magiques, les paſſions, les vices, & les défauts des habitans de la terre. C’eſt auſſi dans ces antres que leur ſont diftribuées les récompenſes & les punitions, qui, par l’influence de la Lune ſur notre globe, paſſent tout de ſuite ſur la terre. L’exemple de nos folies & de nos malheurs y ſert de code de loix aux peuples lunaires ; il leur ſert auſſi de précepte pour les contenir dans l’amour du devoir, l’horreur du vice, & le goût de la vertu.

On nous préſenta à la Reine Euromila ; cette Princeſſe nous reçut avec la plus grande bonté, & parut parfaitement inſtruite de nos mœurs.

Un jour qu’elle s’entretint familierement avec nous, après avoir beaucoup applaudi l’invention de mon Char, elle nous parla en ces termes :

« Remarquez-vous, nous dit-elle, que les loras foras ſont plus heureux que les ouras mouras. Ici nous ne ſommes pas ſubjugués par les paſſions qui vous tyranniſent. Rien ne trouble la paix de notre ame. Nous jouiſſons tranquillement des faveurs de la nature ſans en abuſer. La gourmandiſe n’abrege pas nos jours. Contens des eaux du fleuve Maganna, nous ne cherchons pas des alimens étrangers. La nature ne nous a pas créés pour dévorer les animaux : une telle nourriture enflamme le ſang, & engage les hommes à la cruauté. Elle engendre auſſi des maladies dont nous ſommes exempts.

» Nous jouiſſons auſſi d’un autre bienfait. L’excédent de notre nourriture ſe débarraſſe par une tranſpiration douce qui émane imperceptiblement de nos corps. Cette tranſpiration a la vertu particuliere de donner le parfum à vos roſes, celle de nos animaux influe ſur vos autres fleurs. Quelle humiliation, Meſſieurs, pour les partiſans des odeurs » !

La Reine continua : « Vous voyez là bas ces rochers noirs, je vous y conduirai demain. C’eſt dans leurs antres que vous verrez perſonnifiés vos vices, vos vertus, les peines & les récompenſes qu’elles entraînent. Cette chaîne de rochers entoure tout notre globe ; chaque Royaume y a ſa repréſentation particuliere, pour ſervir de leçon à nos peuples ».

Le lendemain elle offrit avec beaucoup de ferveur, mais de ſimplicité, un ſacrifice à l’Être ſuprême. Les peuples de la Lune n’ont d’autre notions de la Divinité, que celles inſpirées par la nature ; ils ne varient jamais dans ces principes. Celles qu’ils ont d’une vie future, reſſemblent à ceux de Pythagore.

Après le ſacrifice nous accompagnâmes Euromila à l’entrée d’une belle prairie ; l’aſpect en étoit riant. Une verdure éclatante, bigarrée d’une infinité de fleurs, nous éblouit par leur éclat ; mais au moment où on les examinoit, ils perdirent beaucoup de leur fraîcheur, leur parfum ſembloit enivrer nos ſens, & l’on ſentoit dans ſon cœur une émotion convulſive.

Àchaque pas que nous faiſions dans cette belle prairie, nous ſentîmes nos pieds s’enfoncer dans un terrein bourbeux & marécageux. À meſure que nous approchions d’une caverne affreuſe, l’aſpect du lieu qui un moment avant nous parut ſi beau, changea bientôt de face : la verdure, les fleurs, tout diſparut & n’offrit plus à nos yeux qu’un déſert aride, une plage épouvantable. La caverne ſembloit être au milieu d’une mer orageuſe, battue avec violence par les flots en courroux ; on entendit de loin un bruit ſourd & confus, tel que celui d’une populace effrénée, lorſque le fanatiſme ou la ſédition l’excite au meurtre, au pillage, & à toutes les horreurs qu’entraînent le mépris des loix.

Nous exprimâmes notre terreur dans les termes les plus énergiques, & demandâmes à la Reine la permiſſion de nous retirer. Elle nous raſſura, & nous apprit que ce bruit épouvantable étoient les paſſions qui déchirent les cœurs de ceux qui ſont leur proie.

Tout ce que vous allez voir, continua-t-elle, ne peut nous nuire : la vertu nous met à l’abri du pouvoir tyrannique du monſtre qui gouverne ce ſéjour odieux. II va paroître tout-à-l’heure ; c’eſt dans ces antres qu’il a ſa Cour.

Nous arrivâmes à la caverne, la porte s’ouvrit, & nous en vîmes ſortir un homme dont les regards terribles nous glacerent d’effroi. Le reſte de ſa perſonne reſſembloit à une femme délicate & foible, ſes vêtemens étoient un mélange bigarré des plus belles nuances ; il tenoit dans la main un ſceptre de fer.

Voici, nous dit la Reine, le monſtre qu’on méconnoît pour l’Amour ; vous voyez à ſon ſceptre que ce n’eſt pas cette paſſion douce qui fait le bonheur des mortels, mais une puiſſance tyrannique qui gouverne ceux qu’il ſubjugue avec une cruauté accablante.

Ànotre approche il donna un coup de ſceptre ſur la caverne, & auſſi-tôt il ſortit d’un antre obſcur un homme qui donnoit la main à une femme. Ils étoient tous deux d’une taille monſtrueuſe ; c’étoient l’Inquiétude & le Caprice, principaux Miniſtres de la Cour de l’Amour tyrannique.

L’Inquiétude avoit le tein pâle & livide, & le front ſourcilleux ; le Caprice avoit un viſage fort animé : chaque fois que l’Inquiétude la regardoit, elle changeoit de couleur, ſes regards devinrent incertains, & l’on découvrit dans toute ſa perſonne les différens mouvemens qui l’agitoient. En approchant de leur maître, il parut ſatisfait. Ce couple, nous dit Euromila, ne quitte jamais l’Amour tyrannique. Un inſtant après avança d’un pas précipité une géante, dont l’aſpect avoit l’apparence d’une femme. C’étoit la Jalouſie. Un regard ſombre, un maintien agité, une maigreur affreuſe, rendoit toute ſa perſonne horrible. Pluſieurs Fantômes l’accompagnoient ; c’étoient les ſoupçons. Lorſqu’ils s’éloignoient de leur mere, ils étoient informes & foibles ; mais d’abord qu’ils en approchoient, leurs tailles devinrent auſſi giganteſques que la ſienne ; cependant on ne diſtingua jamais leurs figures qui ſembloient être enveloppées d’un nuage épais.

Voici, nous dit la Reine, les enfans de l’Inquiétude & de la Jalouſie ; ils ont pris naiſſance dans l’imagination de leur pere, & ſont nourris dans le ſein de leur mere.

Quand toute cette horrible famille approcha du monſtre au ſceptre de fer, il la careſſa & leur ſourit amerement. Auſſi-tôt le Caprice & l’Inquiétude s’emparerent de ſes bras, & le conduiſirent d’un pas chancelant dans l’intérieur de la caverne ; la Jalouſie, précédée des Soupçons, le ſuivit. La Reine & tous ceux qui l’accompagnoient entrerent avec elle. Euromila, au pouvoir duquel il eſt aſſervi, lui fit ſigne de raſſembler ſa Cour. Dans l’inſtant la caverne fut éclairée par un millier de torches qui ne donnerent qu’une lumiere vaſcillante.

Nous diſtinguâmes un trône, où une femme élégamment vêtue étoit couchée ſur un ſopha. Son air annonçoit le plaiſir : tous ſes mouvemens étoient agréables ; ſes regards étoient doux & attrayans ; le ſon de ſa voix pénétroit l’ame. D’abord qu’elle vit entrer le monſtre farouche ; elle l’appella & lui fit mille carreſſes. Nous fûmes ſurpris de leur intelligence, & communiquâmes notre étonnement à la Reine. Cette belle apparence eſt trompeuſe, nous dit-elle ; celle que vous admirez avec tant de plaiſir, eſt la Séduction. C’eſt un monſtre auſſi dangereux que l’amour tyrannique ; ceux qui l’entourent ſont ſes miniſtres. Celui ſur lequel elle appuie ſa tête eſt le Faſte ; un autre aſſis à ſon côté eſt l’Orgueil ; celui que vous voyez à ſes pieds eſt le Menſonge.

Le Faſte aſſis dans une chaiſe d’or, entouré d’une quantité de métaux éclatans & de pierres précieuſes, ſembloit les fouler aux pieds. La Séduction les regardoit avec complaiſance ; l’Orgueil lui ſoulevoit doucement la tête d’une main, pendant que le Menſonge les lui offroit d’une autre ; elle les reçut d’un air ſatisfait. Mais, en les touchant, ils perdirent leur éclat & ſe changerent en cailloux & métaux mépriſables. Le Menſonge, au regard oblique, parut content de la métamorphoſe ; l’Orgueil, plein de dépit, quitta précipitamment ſa place, & ſe retira dans le fond de la caverne ; on diſtingua dans ſon maintien la honte & les regrets ; l’Amour tyrannique prit auſſi-tôt ſa place, & repoſa la tête ſur le ſein de la Séduction ; dans l’inſtant le Faſte & le Menſonge diſparurent, la Séduction changea de forme, elle devint hideuſe, l’antre ſe remplit de cris, de pleurs & de gémiſſemens, & tout devint déſordre & confuſion. La Vengeance, au regard furieux, un poignard dans une main, une torche ardente dans l’autre, conduiſit une troupe de nains. C’étoit les regrets, les ſanglots & les ſoupirs ; ils entourerent le ſopha : une lumiere plus éclatante alors éclaira tout-à-coup la caverne, & dans l’inſtant nous découvrîmes ſur les polis de l’antre les malheureux habitans de la Terre, repréſentés comme dans un miroir magique. Nous y diſtinguâmes les différentes paſſions qui déchiroient leurs cœurs, & les ſuites funeſtes de l’eſclavage dans lequel ils languiſſoient volontairement.

Vous connoiſſez à préſent, nous dit la Reine, le monſtre cruel qu’on invoque ſouvent pour l’Amour ; ſes faveurs ſont diſtribuées par la main des regrets. Le véritable Amour eſt bien différent de lui ; ſon empire eſt doux & tranquille ; celui-ci n’eſt qu’un aſſemblage de toutes les paſſions les plus mépriſables : il eſt l’auteur de tous les vices ; c’eſt dans ſon ſein que la Cruauté & l’Avarice ont pris naiſſance ; il avilit celui qui le ſert, étouffe dans le cœur tous les germes de la vertu, rend l’homme injuſte, barbare & égoïſte ; en languiſſant dans les fers de ce monſtre inhumain, il dégrade ſa dignité naturelle, & fait des mortels aveuglés un peuple ſauvage, prêt à s’entr’égorger au moindre ſoupçon.

Sortons, nous dit-elle ; & tandis que vous avez encore l’imagination émue de ce ſpectacle, paſſons chez l’Amour vertueux. Mais avant d’arriver à ſon temple, vous devez viſiter une autre partie des domaines de l’Amour tyrannique.

Une douce pente conduiſoit à une plaine très-ſauvage, dont l’aſpect n’avoit cependant rien d’effrayant. Nous ne tardâmes pas d’y appercevoir un homme & une femme couchés enſemble ſur un lit de jaſmin. C’étoit la Moleſſe qui tenoit étroitement ſerré dans ſes bras le Libertinage. À notre approche ils leverent languiſſamment les yeux ſur nous, & nous regarderent avec volupté. Leur lit ſéduiſant étoit ſur le bord d’un affreux précipice ; il n’étoit ſoutenu ་que par quelques légers filets, auſſi foibles que des toiles d’araignées ; à chaque mouvement qu’ils faiſoient, le couple, enivré de plaiſirs, étoit menacé d’y tomber. Nous fîmes un cri d’épouvante en voyant leur danger ; Euromila nous dit que tous ceux qui ſuivoient cet exemple courroient le même riſque, lorſqu’ils ſacrifioient à ce couple trompeur.

Regardez, continua-t-elle, dans le fond du précipice, vous y verrez un vieillard qui, d’un pas lent, creuſe cet abîme.

C’eſt le Temps.

Sa marche étoit égale & ferme. Quand nous le vîmes en face, il ſembloit n’avoir point d’aîles ; mais lorſqu’il fut paſſé, il les déploya avec une rapidité étonnante. Nous le perdîmes bientôt de vue, il laiſſa des traces viſibles par-tout où il avoit paſſé ; l’abîme parut plus profond, & tout ſe reſſentit des ravages que ſa préſence y avoit faites.

Voici le gouffre où la moleſſe & le libertinage plongent leurs partiſans, le chemin qui conduit à cet horrible précipice, eſt couvert de fleurs ; il cache par une apparence agréable les piéges qu’il tend : l’on ne s’apperçoit du danger que lorſqu’il eſt trop tard. Quittons, nous dit Euromila, ces lieux terribles, & occupons-nous de ſcenes plus agréables.

Nous traversâmes la plaine le cœur navré de douleur, & nous fîmes de ſérieuſes réflexions ſur tout ce que nous avions vu. Inſenſiblement nous arrivâmes dans un morne ſilence au côté oppoſé d’où nous étions entrés. Nous apperçûmes bientôt un vallon, dont rien ne peut exprimer la beauté.

Comment décrire dignement le ſéjour le plus ſéduiſant de toute la nature ? Quels expreſſions pourront rendre ce que le cœur ſeul peut concevoir ? C’eſt ici, Meſſieurs, que les termes me manquent. Imaginez-vous tout ce qu’il y a de plus beau dans l’univers ; tout ce que les plus grands Poëtes nous ont dit du Jardin des Heſpérides ; tout ce qu’on a écrit de plus agréable de l’heureuſe Arcadie, de la vallée de Tempé, & tout ce que Milton nous a peint ſi énergiquement lors du bonheur de nos premiers parens dans le Paradis terreſtre, avant la chûte de ce couple trop facile. Toutes ces peintures n’approchent que foiblement de la beauté de ce vallon admirable. C’étoit le ſéjour du véritable Amour.

La ſérinité y régnoit de toute part ; l’air y répandoit un parfum qui pénétroit les ſens ; une douce langueur s’emparoit de nos ames : on ſoupiroit ; mais ce ſoupir n’étoit que la ſuite d’une émotion délicieuſe. On ſentoit dans ſon cœur un plus vif intérêt pour tout ce qui nous environnoit : l’amitié même ſembloit prendre une nouvelle vigueur ; on ſe regardoit avec une douceur inexprimable, & l’on jouiſſoit autant du bonheur qu’on liſoit dans les yeux des autres, que de celui qu’on éprouvoit ſoi-même.

Àmesure que nous approchâmes du boccage où l’Amour faiſoit ſa demeure, tout s’embelliſſoit ſous nos pas. C’eſt dans ce boccage que la nature eſt dans toute ſa fraîcheur. C’eſt-là ſans doute qu’elle a pris naiſſance, & que, dépouillée de tout art, elle n’y eſt parée que de ſes ſimples ornemens.

Nous entrâmes dans ce lieu délicieux, le cœur pénétré de joie. Des chûtes d’eau, plus claires que le cryſtal, tomboient en caſcades parmi des grottes de toutes ſortes de marbre, & en ſortoient pour former des nappes d’eau qui ſe divifoient en pluſieurs ruiſſeaux : leur murmure invitoit à une douce rêverie. Ils ſe perdoient en mille différentes ſinuoſités parmi des arbres & des fleurs, dans ce même vallon que nous venions de traverſer. Le chant de toutes ſortes d’oiſeaux faiſoit de ce boccage celui de l’harmonie & de la tendreſſe.

Dans l’enfoncement d’un touffus d’arbres, nous vîmes aſſis ſur un banc de gazon une femme, dont les traits reſſembloient à ceux de Vénus, le maintien à celui de Junon, & quand elle parloit, ſes diſcours étoient dignes de Minerve. La Reine nous apprit que c’étoit l’Eſtime.

Elle tenoit dans ſes bras un enfant d’une beauté raviſſante ; il folâtroit avec elle : nous reconnûmes bientôt à ſes carreſſes, qu’il étoit l’Amour. Combien il étoit différent du monſtre que nous avions vu ! Ses regards exprimoient la tendreſſe, ſon ſourire annonçoit le bonheur, le plaiſir & le contentement.

Après avoir reſté quelque temps dans les bras de l’Eſtime, il paſſa dans ceux de la Confiance au regard aſſuré, au maintien tranquille. Elle vint s’aſſeoir aux pieds de la premiere, prit l’enfant ſur ſes genoux, & le nourrit de ſon lait. Vous devinez aiſément par tout ce que vous voyez, nous dit la Reine, que l’Eſtime eſt la mere du véritable Amour, & qu’il eſt nourri par la Confiance.

Nous vîmes un peu plus loin deux femmes qui treſſoient des guirlandes ; elles les préſentoient à une troiſieme. L’une étoit la Douceur au ſourire prévenant. Nous reconnûmes à l’embonpoint & à la ſérénité de ſa compagne, qu’elle étoit la Sécurité. La paix de l’ame ſe peignoit dans ſes yeux ; la troiſieme avoit les traits mâles, la démarche affurée ; c’étoit la Conſtance qui paroit l’Amour des fleurs que lui donnoient les deux premieres. Ces trois femmes ne quittent jamais les deux autres, & toutes cinq compoſent la famille & la cour du Dieu conſolateur. Vous êtes déjà inſtruits, reprit la Reine, que tout ce qui ſe paſſe dans ce globe, influe ſur le vôtre. Les guirlandes que vous voyez ſont la récompenſe des ames vertueuſes que l’Amour ſubjugue. Remarquez-vous combien ſon empire eſt différent de celui du tyran qui s’eſt fauſſement emparé de ſon nom ? Ici on ne connoît ni remords ni regrets, tout annonce chez lui le bonheur & la ſatisfaction. Il inſpire la vertu ; & la rend plus aimable. Il éleve l’ame de celui qui l’implore, il rend les hommes plus doux, plus humains, plus ſenſibles ; il leur eſt accordé comme une récompenſe, tandis que ſon adverſaire eſt un châtiment ſévere qui les punit d’avoir méconnu l’empire du véritable Amour.

Nous nous retirâmes après lui avoir offert nos hommages, & nous ſentîmes déjà les effets de ſa préſence. Nous ne quittâmes pas ſa demeure ſans regret, mais ce n’étoit pas ces regrets inquiets qui déchirent l’ame, c’étoit un tendre deſir de revoir bientôt cet enfant aimable, dont les regards ſeuls avoient répandu ſur notre exiſtence un charme inexprimable, inconnu juſqu’alors.

Voici les leçons, continua Euromila, où mes ſujets & moi viennent prendre l’exemple de la vertu. C’eſt par la connoiſſance de vos vices que nous corrigeons nos défauts, & que nous nous garantiſſons du pouvoir tyrannique des paſſions. Nous voyons repréſentés dans nos antres les funeſtes effets qu’elles produiſent ſur les habitans de la Terre, qui s’en laiſſent ſubjuguer. Vous n’avez pas à la vérité les mêmes exemples retracés auſſi viſiblement, pour vous en garantir ; mais n’avez-vous pas l’expérience ? La Providence ne vous a-t-elle pas doués du flambeau de la raiſon ? Pourquoi fermez-vous les yeux à ſa lumiere ? Elle produiroit ſur votre jugement les mêmes avantages que nos antres produiſent ſur nous. Quoique nous ſoyons doués de plus grandes perfections que les habitans de la Terre, la nature imparfaite nous a laiſſé un foible penchant au vice ; ce n’eſt qu’en le combattant, & en s’obſervant ſcrupuleuſement, qu’on parvient à diriger ſes défauts.

Nous reſtâmes encore quelque temps chez Euromila, & nous ne la quittâmes qu’après lui avoir prouvé, par notre conduite, que nous avions profité de l’exemple de ſes vertus.

Le jour de notre départ, après avoir bu enſemble des eaux du fleuve Maganna, nous nous ſéparâmes de part & d’autre d’un air ſatisfait, & nous continuâmes notre route vers le Royaume de Fouralacca.

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