‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE III. L’Avantageux.

CHAPITRE III. L’Avantageux.

Cette crainte eſt ridicule, lui dit le Chevalier d’un ton d’humeur, ſi vous êtes ſi prudent, nous nous ennuierons en chemin. — Mais vous n’avez pas le deſſein d’aller dans l’autre planette ; — j’en meurs d’envie. — Vous, M. le Chevalier, lui dit Eraſte en ſouriant ? cela m’étonne : un homme comme vous eſt fait pour Paris ; il y a du danger à ſe charger de vous, toutes les femmes m’en voudront. — Je conviens que le parti eſt violent, mais je m’ennuie : je connois tout ce qu’il y a de femmes aimables à la Cour & à la Ville, la répétition des mêmes objets devient excédante. D’ailleurs, j’ai le projet d’être utile à mon pays : je veux introduire dans la Lune le ton de notre bonne compagnie. Toute l’Europe & même le nouveau monde adoptent nos mœurs, par-tout on tâche de nous imiter ; mais dans ces régions étrangeres on ignore à coup sûr nos uſages. Quel plaiſir aurai-je d’y faire convenir les agréables qu’ils n’avoient pas le ſens commun ! Je les forcerai à m’admirer. Ne croyez-vous pas cette réforme digne de moi ? — Je conviens que perſonne n’eſt plus à même de l’entreprendre, mais j’y entrevois une petite difficulté ; par-tout les agréables ſe croient ſupérieurs dans leur genre ; ſi vous vous moquez de leurs uſages, ils ne vous épargneront peut-être pas à leur tour, ils pourront fort bien prendre la liberté de vous rendre avec uſure les ridicules dont vous les aurez gratifiés ſi généreuſement. Si vous perdez votre temps, vous ſerez fâché d’avoir fait un voyage inutile. — J’entends ces raiſons à merveille ; mais cependant je voudrois m’éloigner pendant quelque mois de Paris ; une certaine avanture… Comment, lui dit Eraſte en riant, les avantures vous engagent à ce parti violent ? Je ne vous reconnois pas-là : — à vous parler franchement celle-ci n’eſt gueres avantageuſe : la voici, jugez-en vous-même.

Je ſoupe l’autre jour chez la Maréchale de *** ; on y parle de chevaux de courſe, de la nouvelle ſalle des Italiens, & de pluſieurs autres choſes auſſi intéreſſantes. Je vante ma loge, mes chevaux, & prétends qu’il n’en eſt pas de meilleurs en Angleterre ; le tout pour narguer un jeune homme fort avantageux. Une femme voulut abſolument voir cette loge que je diſois être merveilleuſe ; je la lui promis, mais je différai chaque jour ſous de nouveaux prétextes, à ſatiſfaire ſa curiofité. À la fin cependant je fus obligé, pour m’en débarraſſer, de convenir qu’une femme qui m’honoroit ſecretement de ſa confiance, en diſpoſoit à fon gré. Je rencontre un ſoir cette importune ſur l’eſcalier des Italiens, elle m’engage à profiter de ce moment pour lui montrer cette loge, l’objet de tous ſes deſirs : pouſſé dans mes derniers retranchemens, je lui dis que j’en avois diſpoſé pendant l’été ; elle s’en informa, découvrit la vérité, & dit par-tout que ma bonne fortune & mes chevaux, n’exiſtoient pas plus que ma loge ; elle eut même la mêchanceté d’ajouter que les chevaux dont je m’étois tant vanté, appartenoient à un Marchand du Boulevard, & que je leur prêtois mon nom pour leur donner de la célébrité.

Ces plaifſnteries me firent un tort conſidérable, on douta de tous mes ſuccès paſſés, les hommes jouiſſoient de ma défaite, & les femmes ne m’épargnoient pas. — Le tour eſt perfide, dit Eraſte ironiquement ; mais il ne faut cependant pas ſe déſeſpérer pour ſi peu de choſe ; vous n’êtes pas le ſeul auquel une telle avanture ne puiſſe arriver, il eſt à parier qu’il s’en trouve plus de mille à Paris ; je vous conſeille de vous venger, non pas de la femme dont vous vous plaignez, mais de ceux qui ſont plus heureux que vous. En rendant leur conduite publique, on oubliera votre avanture pour s’occuper de celles de vos amis, c’eſt le ſeul moyen de rétablir votre réputation. Parbleu, mon cher Eraſte, lui dit le Chevalier, le conſeil eſt admirable ; je vais m’en occuper ſur le champ. Quel dommage que vous quittiez la terre ! Un homme de votre mérite ne devroit jamais s’éloigner de Paris. Je reviendrai vous voir avant votre départ. Oh ! vous êtes un ami précieux ! Il embraſſa le Philoſophe, & ſe retira d’un air très-ſatisfait.

Une folle, un avantageux, & une coquette : le début n’eſt pas brillant, dit Eraſte lorſqu’il fut ſeul : mais voyons juſqu’à la fin, elle ſera peut-être plus heureuſe que le commencement. On lui annonça M. Syſtematon, ſa mine avoit l’empreinte de la ſingularité qui diſtingue ſi bien ce grand perſonnage.

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