CHAPITRE IV. Royaume de Fouralacca, & des antres qu’habite la Fortune.
Après pluſieurs jours de marche, nous arrivâmes chez la Reine Fouralacca. Cette Princeſſe parut plus réſervée que la Reine Euromila ; elle nous reçut avec beaucoup de dignité. Après l’avoir inſtruite du deſſein de notre voyage, elle nous promit de nous introduire dans la caverne majeure. C’eſt ainſi que l’on nomme les antres où ſe diſtribuent ce qu’on nomme ſur la Terre, faveurs de la Fortune, mais ce qu’on appelle dans ces régions d’un mot bien différent. Le croiriez-vous, Meſſieurs ? ces antres portent celui des punitions.
Le jour deſtiné à voir la caverne, la Reine nous ordonna de la ſuivre. Le chemin qui conduiſoit chez la Fortune étoit rabotteux & difficile à marcher : nous fûmes arrêtés à chaque pas par quelque nouvel obſtacle ; enfin, après bien des peines & des fatigues, nous entrâmes d’abord dans une cour fort ſpacieuſe, où nous vîmes, amoncelés enſemble, de grands tas d’or, d’argent, toutes ſortes de minéraux, de pierres précieuſes, & tout ce qui peut flatter la cupidité des mortels,
Deux hommes difformes étoient enſemble à l’ouvrage ; c’étoit la Richeſſe & l’Inquiétude. L’Inquiétude chez la Fortune ne reſſembloit pas au monſtre que nous avions vu chez l’Amour tyrannique.
Ils ſcioient les différens métaux ſelon que le haſard les leur préſentoit. La pouſſiere en paſſoit comme une roſée ſur la terre. Ces deux hommes, nous dit la Reine, ſont condamnés à travailler éternellement enſemble. Vous verrez ce que leurs faveurs produiſent ſur les cœurs des malheureux oura mouras.
Nous reſtâmes avec eux pendant pluſieurs heures, & jamais nous n’en pûmes obtenir un regard, tellement ils étoient attentifs à leurs travaux.
Nous paſsâmes de la cour dans un antre fort ſombre, la demeure de l’Ambition & de l’Envie. Pluſieurs Fantômes entouroient l’Ambition. Les uns lui offroient de l’encens, l’Envie ſouffloit ſur la fumée, & dans l’inſtant elle ſe diſſipoit. D’autres la couvroient de rubans, de médailles & de différens ornemens, l’Envie les arrachoit, & auſſi-tôt ils perdirent leur éclat. Nous laiſsâmes ces deux antagonistes enſemble, & acheminâmes vers une caverne où à peine le jour pénétroit. Nous y diſtinguâmes une géante d’une taille énorme qui jettoit des ballons extrêmement bigarrés, à une femme délicate & foible. La géante avoit l’air ſévere ; c’étoit la Crainte. On démêloit dans les regards de la derniere la joie mêlée d’un peu de trouble ; la Reine nous dit qu’elle étoit l’Eſpérance. À chaque ballon que la Crainte lui jettoit, elle s’en emparoit en ſouriant ; mais le regard inquiet de la Géante, la rendoit bientôt ſérieuſe. Une troiſieme femme dont l’air étoit calme & le regard conſolant, ramaſſoit les ballons, & les préſentoit de nouveau à l’Eſpérance. Vous devinez aiſément, nous dit Fouralacca, que ces ballons agités par la Crainte & l’Eſpoir, ſont les deſirs inquiets des habitans de la Terre. Non contens des bienfaits de la Providence, ils forment continuellement de nouveaux ſouhaits, ils négligent la jouiſſance de ceux qu’il leur accorde, pour courir après un bonheur imaginaire. Cette derniere femme, qui leur fournit toujours un nouvel emploi, eſt la Patience ; d’abord que le monſtre que vous entendez mugir s’empare de ſa place, elles quittent précipitamment leur ouvrage, & vont ſe cacher dans le fond de la caverne.
Un bruit affreux annonça ce monſtre formidable ; c’étoit le Déſeſpoir. Son aſpect glaça notre ſang d’effroi. Il s’empara d’un air furieux de tous les ballons bigarrés ; à ſon approche ils changerent en gros cailloux noirs ; il mâchoit les uns & les renvoyoit dans l’air avec des contorſions épouvantables ; il en prenoit d’autres qu’il jettoit avec une force étonnante : leur chûte étoit accompagnée de ſifflemens horribles. Malheur à ceux que ces cailloux atteignent, s’écria la Reine ! Ne craignez rien, nous dit-elle voyant notre frayeur, ils n’ont aucune influence ſur ce globe-ci, leur malignité n’a de pouvoir que ſur les malheureux habitans de la Terre. La modération de nos peuples ne donna jamais d’emploi aux monſtres que vous avez vus ; le Déſeſpoir eſt inconnu dans ces régions, il n’eſt nourri que par les deſirs effrénés des orgueilleux oura mouras.
Nous ſortîmes de cette effroyable caverne, pour entrer dans une autre qui n’étoit pas moins terrible. Un mélange confus de différentes clameurs s’éleva de toute part. La Reine ouvrit un rideau qui couvroit un grand miroir d’acier, & dans l’inſtant même nous y vîmes, repréſentés diſtinctement, nos déplorables compatriotes ; car dans la Lune, Meſſieurs, toute la Terre parut être notre patrie.
Une foule innombrable de toutes ſortes de monſtres voltigeoient autour de nos freres malheureux. La fraude, le meurtre, le menſonge, l’injuſtice, la flatterie, l’orgueil & la baſſeſſe, miniſtres des tyrans qui habitent dans les antres de la Lune, s’emparoient avidement des punitions de ceux-ci, & les diſtribuoient au haſard. Les aveugles mortels les recevoient comme autant de bienfaits, la main du Menſonge y attachoit le bandeau de l’illuſion, & leur fit changer de face.
Un moment après la ſcene changea bientôt, le défordre régnoit dans tous les états. Pluſieurs qui paroiſſoient être les plus heureux, furent terraſſés à grands coups de cailloux par la main du Déſeſpoir. D’autres ornés de marques diſtinctives, en furent dépouillés par la Fraude ; quelques-uns couverts de la ſciure des métaux, étoufferent ſous le poids. Elle eut un pouvoir ſi prompt, qu’elle changea même juſqu’à leur forme, car à peine retinrent-ils l’apparence humaine.
Vous voyez à préſent, nous dit Fouralacca, que l’idole qu’on encence avec tant d’ardeur, que vous nommez Fortune, n’accorde jamais des bienfaits ſans que la punition ne ſuive de près le don. Pour mieux vous en convaincre, vous allez voir l’intérieur de ceux qu’on envie le plus ſur la Terre.
Nous vîmes dans le fond d’un ſouterrain un amas de cœurs palpitans, percés de toutes parts par des fleches aiguës. Pluſieurs marqués de taches noires, menaçoient une deſtruction ſubite ; quelques-uns étoient à demi rongés par une pouſſiere jaune ; il en exhaloit une odeur inſupportable : nous n’en remarquâmes aucun qui gardât ſa couleur naturelle, & une grande quantité paroiſſoient n’être formés que d’une écume légere. Ce ſpectacle nous fit frémir, la Vicomteſſe ſoupira, elle crut y reconnoître celui de fon perfide Amant ; la Reine s’en apperçut, & lui dit qu’il n’avoit jamais mérité ſa tendreſſe, que ſon cœur n’étoit ſenſible qu’aux dons de la fortune, qu’elle pouvoit le reconnoître parmi ceux couverts de cette pouſſiere mépriſable.
Vos paſſions nouriſſent ces monſtres effroyables, nous dit la Reine en nous retirant ; auſſi long-temps que vous négligerez les lumieres de la raiſon, vous ſerez en proie, à leur malignité. Soyez modérés, jouiſſez tranquillement des bienfaits de la nature, ils périront, & la terre ſera délivrée de leur cruel pouvoir. L’Être Suprême vous a créé pour être auſſi heureux que nous. Vous voyez comment nous y parvenons. Allons reſpirer un air plus pur, vous en avez beſoin. Nous ſortîmes en déplorant le triſte ſort, de notre malheureux globe.
Un jour que nous causâmes familierement avec la Reine, cette Princeſſe s’informa de nos projets. » Quand vous aurez parcourus toute notre planete, nous dit-elle, comptez vous de retourner dans la vôtre ? Si vous y allez, que puis-je faire pour vous ? parlez, vous êtes ici chez la Fortune ». Nous nous jettâmes à ſes pieds, & la ſuppliâmes de nous permettre d’habiter parmi ſes peuples. Elle y conſentit, mais, exigea qu’avant de nous décider, nous viſitaſſions les trois autres Royaumes ; quand vous ſerez mieux inſtruits de vos mœurs, & que d’après cette connoiſſance, vous nous donnerez la préférence, je vous recevrai avec plaiſir parmi mes ſujets, & vous réponds du conſentement des quatre Reines mes ſœurs. Partez, & revenez bientôt. Nous lui préſentâmes notre pied droit, & nous nous mîmes en marche pour les États de Juſtalilla.
Avant de continuer ma relation, il eſt néceſſaire, Meſſieurs, que je vous explique l’ethimologie du ſalut du pied.
Les habitans de la Lune s’occupent ſans ceſſe à ſe rendre réciproquement ſervice. Les pieds étant la baſe du corps, ils regardent ces ſervices comme le ſoutien de la Société. Ce ſalut ſignifie qu’ils ſont prêts à faire toutes les démarches, pour vous obliger.