CHAPITRE V. Royaume de Juſtalilla, ou celui de la Juſtice,
Nous traversâmes de belles prairies, de grandes forêts, & des plaines riantes ; le chant des oiſeaux nous accompagnoit dans toute la route, les nuits étoient fraiches, l’aſtre de la Terre étoit dans ſon plein, & répandoit une lumiere pareille à celle du Soleil, lorſqu’il eſt dans le ſigne du Capricorne. Mylord & ſon ami, faiſoient pluſieurs obſervations aſtronomiques. Ils trouverent la poſition du ciel totalement différente du nôtre. Vous concevez aiſément Meſſieurs, que cela n’eſt pas étonnant.
Dans la ſuite pendant une nuit plus obſcure, ils découvrirent des étoiles vers la planete de Venus & de Mercure, abſolument inconnus aux Aſtronomes de Paris.
Nous arrivâmes chez la Reine Juſtalilla, dont la flamme du front nous éblouit.
Son palais quoiqu’auſſi ſimple que celui d’Euromila, & de Fouralacca, avoit un l’abyrinthe dont les charmilles étoient fort élevées.
Après les ſaluts uſités, & après lui avoir rendu compte de nos avantures, elle nous fit paſſer par un long ſouterrain fort obſcur, dont les tours & détours nous fatiguerent beaucoup, avant d’entrer dans pluſieurs chambres en forme de cellules. Nous y vîmes une quantité de têtes artiſtement rangées ſur des tablettes, telles que nos livres dans une bibliothéque. Ces têtes quoiqu’un peu appéſanties s’animoient de temps en temps ; un ſon confus en ſortoient, elles parloient toutes à la fois, on ne diſtinguoit pas ce qu’elles diſoient ; & ne laiſſoient qu’un bourdonnement déſagréable dans les oreilles. Nous viſitâmes les différentes cellules, & obſervâmes par-tout la même choſe. Alors la Reine ouvrit une porte de fer, un monſtre en ſortoit, ſa queue tortilleuſe faiſoit mille plis & replis, changeant ſes mouvemens à meſure qu’il fixoit les têtes. À ſon aſpect elles changerent leur langage, juſqu’au ſon de leur voix tout devint différent. Quand il les eut bien conſidéré, il poſa un bandeau ſur leurs yeux ; je ne me ſouviens pas de ce qu’elles dirent alors ; mais le monſtre ſourit & fut ſi content de ſon ouvrage, qu’il ſe propoſa d’en faire autant le lendemain. Auſſitôt le ſouterain ſe remplit de gémiſſemens, de pleurs, de cris & de ſanglots ; le monſtre ſe retira, & les têtes reprirent leur péſanteur ordinaire.
Nous ſortîmes de ce lieu d’horreur, & nous n’eûmes pas le courage de parler. La Reine garda un long ſilence, & ne le rompit qu’en s’écriant : pauvres oura mouras ! combien de maux vos conteſtations & vos procès vous attirent
Cependant Juſtalilla ne nous parla pas du labyrinthe, voulant en connoître l’uſage, je m’adreſſai à un Lora Fara. Il nous apprit qu’il ſervoit de ſépulture aux ſouveraines des cinq Royaumes, qu’on y gardoit leur cendres dans des urnes d’un bois incorruptible, & que ces cendres répandoient un parfum, dont la vertu agiſſoit ſur les cerveaux des oura mouras.
On entroit rarement dans cette demeure ſacrée : nous demandâmes à la Reine d’y être admis, elle y conſentit.
Après avoir offert un ſacrifice à l’Être ſuprême, & nous être baignés dans le fleuve blanc, qui environne le labyrinthe, nous y entrâmes en ſilence ; l’auguſte aſpect du lieu nous inſpira un reſpect mêlé d’admiration. La paix & l’innocence ſembloient habiter ce ſéjour des morts, qui n’offroit rien de lugubre aux yeux.
Nous y vîmes des milliers d’urnes, placés dans des niches de pin, ornés de fleurs. Chaque urne portoit l’inſcription ſuivante. L’amie fidelle de la nature repoſe ici en paix.
Je fus attendri juſqu’aux larmes en faiſant la comparaiſon de la ſimplicité de ce titre à nos titres pompeux, qui bien ſouvent, ne couvrent que les reſtes corrompus du vice & de l’injuſtice.
Non content de tout ce que je voyois, je deſirois de ſavoir quelle vertu communicative pouvoit avoir ces cendres précieuſes avec les habitans de la terre ; Juſtalilla me l’expliqua. Ceux ſur les cerveaux deſquels elles agiſſent, ſe rendent célebre dans toutes les ſciences, nous dit-elle ; ils excellent dans tout ce qu’ils entreprennent. Vos Hiſtoriens, vos Poëtes, vos Philoſophes, & tous vos Hommes les plus célebres, ſont animés par la vertu des cendres de nos Reines. Suivez-moi, continua-t-elle, je vous montrerai une autre merveille. Elle nous conduiſit dans un grand ſouterrain, où des lampes éternelles répandoient une fumée odoriférante. La fumée de ces lampes, nous dit la Reine a un mérite ſingulier : quand elle pénétre les cerveaux des hommes de loix, elle les rend juſtes & clairvoyants ; le monſtre tortilleux que vous avez vu dans les cellules de la caverne, n’a aucun pouvoir ſur leur eſprit.
Nous ſortîmes de ces lieux extraordinaires, pénétrés de reconnoiſſance pour Juſtalilla, & d’admiration pour les Lora Foras, qui pendant une infinité de ſiècles ont ſu conſerver le bonheur que donne la ſimplicité des mœurs. Notre reſpect redoubla pour leurs Reines, qui, malgré les grands avantages que donne la puiſſance ſuprême, n’ont jamais tenté d’abuſer de ce pouvoir. Pendant notre ſéjour chez cette Princeſſe éclairée, nous fîmes pluſieurs excurſions dans ſes états, & par-tout nous trouvâmes le peuple également heureux. Doit-on s’en étonner, Meſſieurs ?
Au bout de quelque temps nous lui demandâmes la permiſſion de pourſuivre notre voyage, & après avoir pris congé, nous continuâmes notre route vers le Royaume de Babaphilo.