CHAPITRE IV. Le Syſtémataire.
Systematon, chargé de pluſieurs rouleaux de papier, les poſa ſur une table, & puis ſalua Eraſte.
— Mon nom eſt trop fameux pour être ignoré de vous, lui dit-il avec emphaſe ; votre avertiſſement a eu le bonheur de pénétrer juſqu’au fond de mon cabinet. Ah Monſieur ! que ce projet eſt admirable ! qu’il eſt bien combiné ! quelle gloire il aſſure à ceux qui vous accompagneront ! Je vous apporte les titres qui me donnent les droits d’y prétendre. — Voyons, Monſieur, ces titres ſur leſquels vous fondez ces droits, lui dit Eraſte fort poliment. — Les voici, repliqua Syſtematon d’un air empreſſé. Auſſi-tôt il déroula les papiers ; je déploye devant vous, Monſieur, les travaux immenſes de trente années de veilles ; j’y ai conſacré ma vie & ma fortune. — Cela doit être fort intéreſſant ; vous en avez ſans doute tiré de grands avantages. — N’en parlons pas, Monſieur, on n’a pas aſſez de confiance dans le mérite des grands hommes. Voici tous les différens ſyſtêmes philoſophiques, aſtronomiques, géométriques, &c. &c. depuis la création, juſqu’à nos jours. Examinons premierement les différens ſyſtêmes ſur la formation de l’univers. Cela eſt fort intéreſſant, Monſieur, plus d’un homme célébre s’en occupe. — Je n’en doute pas ; — Je n’adopte que le ſyſtême du fameux Héraclite ; il prouve que le feu eſt la matiere premiere ; je vous dirai dans la ſuite pourquoi je ſuis plutôt de ſon opinion, que de celle d’Emphedocle ſur les quatre élémens, ou de celles d’Anaxagore ſur le chaos, confuſion, ou choc des matieres. Enſuite nous paſſerons en revue les différens ſyſtêmes planétaires tant anciens que modernes ; nous n’oublierons pas ceux du vuide & du plein ; & pour abréger, nous finirons par le mien ſur l’attraction. — Voyons tout de ſuite le vôtre, dit Eraſte, car je n’ai pas le loiſir de vous écouter long-temps. — Soit, Monſieur, mais ce pendant vous me privez du plaiſir de vous prouver mathématiquement, que mon ſyſtême eſt le meilleur, & qu’enfin j’ai découvert ce grand ſecret, qui depuis tant de ſiecles a occupé les plus grands hommes. Je ſoutiens donc, Monſieur, d’après le célébre Héraclite, que le feu eſt le premier mobile de la nature ; & c’eſt moi, remarquez bien ceci je vous prie, qui ai découvert que ce feu eſt électrique, que ſon volume plus ou moins vif, forme l’attraction & la répulſion, qu’il agit ſur les aſtres, les plantes, les arbres, les hommes, ſur leurs goûts, qu’il eſt le principe de leur ſympathie & de leur antipathie ; enfin qu’il agit ſur toute la nature. — Où ſont vos preuves, Monſieur Syſtematon ? — Dans le regne végétal. Je ſuppoſe, Monſieur, que vous plantez ou ſemez tel arbre, ou telle graine dans des terres différentes : un canton les voit fructifier, tandis qu’un autre lui refuſe ſon ſecours. Savez-vous pourquoi ? — Non, en vérité ; — c’eſt que la terre a de la ſympathie, ou de l’antipathie. Vous comprenez cela, Monſieur. — Non, Monſieur. — En ce cas il eſt inutile de vous en parler ; car tout ceci me paroît bien clair.
D’après mes longues & laborieuſes expériences, j’ai fait une autre découverte, un ſecret plus important que celui dont je viens de vous parler. Il n’eſt pas difficile à comprendre ; il faut d’abord ſavoir, Monſieur, que le feu n’anéantit pas la matiere, mais qu’il la change ſeulement en verre.
D’après cette découverte, j’ai conçu un projet auſſi ſage qu’utile, pour le bien de la ſociété : c’eſt celui de brûler les corps, & d’en réduire les cendres en verre. Au moyen de cette louable opération, on purifiera l’air, & l’on pourra tranſmettre avec plus de ſécurité qu’un parchemin, tous les noms & titres de chaque famille. Cette invention ſera d’un grand avantage à la poſtérité. On aura la facilité de métamorphoſer ſes ancêtres en bouteilles, en gobelets, en luſtres d’appartemens, en ornemens de cheminée, en flaccons de toillette, en plateaux de deſſert, &c. &c. &c. ſuivant les goûts dominans qu’ils avoient du temps de leur exiſtence. Ceux qui aimoient le vin, on les placera dans la cave, & ſur les buffets ; les gourmands ſeront réduits en plateaux, les agréables, les ſavans, le militaire, la ducheſſe, la prude, la dévote, la… — Hé, Monſieur, votre imagination vous emporte ; & ſi des titres auſſi fragiles ſe caſſent, que deviendra la poſtérité & les ancêtres ? — Rien de plus ſimple, mon cher Eraſte, on ramaſſera les morceaux, & on les paſſera de nouveau au feu. — Parbleu, Monſieur Syſtematon, vous êtes un homme unique ; votre admirable projet eſt ſublime, je m’étonne qu’on ne l’ait pas encore adopté. — Ah, Monſieur ! tout le monde n’a pas autant de jugement que vous ; quand je l’ai propoſé, on a paru le goûter, on m’a leurré long-temps même avec des belles promeſſes ; mais lorſque je me flattai de toucher au moment fortuné, on s’eſt impitoyablement moqué de moi ; on m’a traité de viſionnaire & l’on m’a renvoyé avec très-peu de ménagement. — Cela me paroît incroyable ; il faut abſolument punir ces gens-là ; je ſais un moyen pour y réuſſir. — Quel eſt-il ? — Vous voulez vitrifier les morts, ne ſeroit-il pas plus avantageux de vitrifier les vivans ? — Ce projet vaut mieux que le mien, mais comment pourrois-je l’exécuter ? — Rien de plus aiſé ; votre ſublime génie en trouvera facilement les moyens ; il s’agit de bien étudier les différens degrés du feu ; quand vous ferez parvenu à en connoître toute la violence, il vous ſera facile de vitrifier tout Paris. — Parbleu mon ami, vous avez raiſon, je ne m’étois jamais aviſé d’une pareille étude : nous pourrons eſſayer nos expériences ſur pluſieurs bourgs & villages…, — Pourquoi pas ſur tout le globe, cela ſera plutôt fait ; d’ailleurs que riſquons-nous ? Nous ne commencerons jamais nos opérations que lorſque nous ferons dans la Lune. On ſera bien étonné ſur la terre de voir tout-à-coup cette planete qu’on a toujours cru un peu froide, les brûler tout vivants. Que dites-vous de mon invention ? — Ma foi, je la trouve ſuperlativement ingénieuſe ; je vous le répete, il n’y a que vous & moi qui véritablement aient du génie. Quand partons-nous ? Je brûle de me mettre à l’ouvrage. — Tout doux mon cher, vous allez trop vîte en beſogne ; il faut, avant tout, vous exercer ici, peut-être ignorera-t-on dans l’autre planete l’art merveilleux de la chymie ? Où trouveriez-vous un laboratoire ? Cette grande entrepriſe n’eſt pas l’affaire du moment ; nous ne pourrons l’exécuter qu’à un ſecond voyage ; pendant mon abſence, préparez-vous à m’accompagner dignement : ſur ces entrefaites j’irois diſpoſer les eſprits lunaires en votre faveur, & quand vous arriverez dans l’autre planete, vous y ſerez reçu avec cet éclat dû à vos grands talents.
Syſtematon, au comble de la joie, approuva le deſſein d’Eraſte ; il ſe retira plus ſatisfait du projet qu’il venoit de lui propoſer, que de tous ceux qui juſqu’alors lui avoient coûtés tant de peines & de fatigues.
Chaque homme, dit Horace, a ſa folie : doit-on s’étonner, s’écria Eraſte, que Syſtematon ait la ſienne ? Mais n’eſt-ce pas Monſieur de Fierencour qui s’avance ; que me veut cet ambitieux ?