‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE V. L’Ambitieux.

CHAPITRE V. L’Ambitieux.

Que faites-vous de cet homme, lui dit Fierencour en entrant ? Prenez-y garde, il vous excédera avec ſes projets extravagants ; pendant que j’étois en place, ce gaillard aſſiegeoit ſouvent mon antichambre. Si je n’avois à me plaindre que de lui, je ſerois trop heureux. Ah ! mon cher Eraſte ! les hommes font injuſtes, ingrats. — Eſt-ce d’aujourd’hui que vous en avez fait l’expérience, Monſieur. — Que me dites-vous ? perſonne n’en doit être mieux inſtruit que moi : dix années de travail m’ont fait connoître leurs défauts. Vous ſavez que je me ſuis attaché à les rendre heureux ; qu’ai-je recueilli de mes travaux ? Des reproches, une diſgrace éclatante ; on m’a relegué dans mes terres, j’y ai langui dans un oubli humiliant ; on me permet enfin d’en ſortir ; mais que fais-je dans le monde ? Confondu dans la foule des courtiſans, on me laiſſe végéter dans l’inaction ; je paſſe ma vie dans une obſcurité mépriſable. Cet état me déſole, mon cher, il faut néceſſairement en ſortir, & remonter ſur la ſcène ; je ne prévois pas que je réuſſiſſe ici… vous en devinez facilement les raiſons… On craint un homme comme moi… mon mérite m’a fait trop d’envieux… je m’entends… & n’en dis pas davantage. — Eſperez-vous plus de ſuccès ailleurs ? — Je m’en flatte ; mes plans d’adminiſtration ſont admirables ; je les préſenterai ; on les goûtera, & je ſuis convaincu qu’on m’emploiera. — Où, Monſieur ? dans la Lune. — Sans doute n’eſt-ce point-là où vous allez ? ― Oui ; mais êtes-vous sûr que le gouvernement y reſſemble au nôtre ? ― Non. — Hé bien qu’y ferez-vous, Monſieur de Fierencour ? — Belle queſtion ; j’y cabalerai, je m’y formerai un parti qui bientôt deviendra le plus puiſſant, & je bouleverſerai tout ce qui s’oppoſera à mes deſſeins. — Vous n’y parviendrez pas : inconnu, & le plus foible, vous flattez-vous d’inſpirer aſſez de confiance pour réuſſir dans un projet auſſi dangereux ? — J’eſpere tout, Monſieur, la ſupériorité de mes lumieres m’aſſure du ſuccès ; par-tout où je me préſente j’y ſerai bientôt le plus fort. — Vos projets ſont trop ambitieux, Monfieur, j’en crains les ſuites. — Vous être trop timide, mon cher, jamais vous ne ferez rien dans le monde, on n’y parvient qu’avec l’ambition, l’intrigue, & quelquefois même la flatterie. Il faut étudier le caractere de ceux qu’on veut ſubjuguer, ſe ſervir de leurs propres foibleſſes pour les dominer, tout juſqu’aux vices, ſont des armes puiſſantes dans une main habile, qui ſait en profiter. — Mais cette politique juſqu’à préſent ne vous a gueres ſervi. — Oubliez-vous qu’on m’a craint. — N’eut-il pas mieux valu vous faire aimer ? C’eſt un ſentiment ſi doux pour tous les hommes, mais ſur-tout pour ceux auquels eſt confié le pouvoir ; il force leurs ennemis au ſilence, & les regrets publics les vangent de leur malice. Nos principes & notre humeur étant entierement oppoſés, vous ne ferez pas mal de renoncer au voyage de la Lune, dit Eraſte en faiſant la réverence à Fierencour, qui outré de dépit, ſe retira ſans daigner lui répondre ; il débita par-tout : « que ſi l’homme au char volant n’étoit pas meilleur méchanicien qu’il étoit politique, il ſe caſſeroit indubitablement le col avec tous ceux qui donnoient dans cette ridicule entrepriſe ».

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