CHAPITRE VII. Le Militaire mécontent.
ON lui annonça le Vicomte de Manencour, jeune homme de bonne mine, & d’une naiſſance très-diſtinguée. Je ſuis très-décidé à vous ſuivre, dit-il à Eraſte en le ſaluant. Êtes-vous mécontent du ſervice, M. le Vicomte ? — Sans doute… vous jugerez ſi j’ai tort ?
Je fais mon devoir, j’ai l’eſtime de mes Supérieurs, je me rends régulierement à mon Corps ſuivant les Ordonnances, & j’y reſte le temps preſcrit. Hé bien, Monſieur, malgré cette exactitude, je ne puis obtenir un brevet de Capitaine à la ſuite. — Je conviens que cela n’eſt pas heureux ; combien de temps y a-t-il que vous êtes au ſervice, Monſieur ? — Six ans. — Six ans : le temps n’eſt pas bien conſidérable. — Je ſollicite depuis deux ans ; il eſt cruel de fatiguer ſans ceſſe le Miniſtre par mes importunités, & de paſſer ma vie dans les Bureaux. — J’en ſuis d’accord ; mais je m’imagine que vous n’êtes pas le ſeul. — Ah ! Monſieur, j’en connois plus de mille. — Sont-ils plus heureux que vous ? — Je ne le crois pas. — De quoi vous plaignez-vous, Monſieur ? À moins d’avoir verſé ſon ſang pour la Patrie, on n’a pas droit de prétendre aux bienfaits anticipés… — Je n’eus jamais occaſion d’agir, Monſieur ; quand elle s’offrira, je ferai mon devoir. — Je n’en doute pas, Monſieur ; mais je crois auſſi qu’alors le Roi récompenſera vos ſervices. Eſperez-vous d’être Maréchal-de-Camp au bout de dix ans ? Il faut mériter les grades, avant de ſe flatter de les obtenir. — Vous ne conſidérez pas que ma naiſſance me donne des droits, que bien d’autres n’ont pas. — Comment, Monſieur, vous vous appuyez ſur un ſi foible avantage ? Vous voudriez-donc que le Miniſtre ſoit injuſte envers ceux qui n’ont pas les mêmes titres ? S’il accordoit des brevets à tous ceux qui, comme vous, font valoir de pareils droits, que deviendroit le ſervice ? Le Corps ſubalterne ne ſeroit compoſé que de Capitaines à la ſuite ; convenez qu’un tel abus eſt impraticable ; qu’il détruiroit entierement la diſcipline militaire. D’ailleurs une dignité, trop généralement accordée, perd bientôt de ſon mérite ; dans peu on ne ſe contenteroit plus d’être Capitaine, ceux-ci brigueroient tout de ſuite les grades ſupérieurs, & bien-tôt les Régimens ne ſeroient compoſés que d’Officiers-Généraux. Je ſoumets mes objections à votre jugement & je ſuis convaincu qu’avec un peu de réflexion, vous les approuverez.
Le Vicomte garda le ſilence, & le Philoſophe continua. J’ignore, Monſieur le Vicomte, les uſages des peuples chez qui je vais ; s’ils ſont paiſibles, qu’y ferez-vous ? Vous ſerez bien plus mécontent de ce voyage que du Miniſtre : croyez-moi, reſtez ici, continuez de mériter la grace que vous lui demandez, & ſoyez convaincu qu’il récompenſera vos ſervices. Voici une Dame qui me force à vous quitter, vous êtes trop galant pour ne pas lui faire place : Eraſte lui fit une révérence, que le Vicomte lui rendit aſſez froidement.