‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE VIII. La Demoiſelle de l’Opéra.

CHAPITRE VIII. La Demoiſelle de l’Opéra.

Ah ! ah ! c’eſt vous, Sophie ; quel deſſein vous amene chez moi ? J’ignore ſi l’on danſe dans la Lune. — Mon projet n’eſt pas d’y danſer ; j’ai ma foi bien autre choſe qui m’occupe. Ne faut-il pas que je vous raconte mon hiſtoire ? — Sans doute, c’eſt ma convention ; — je vous réponds que vous ſerez content de la mienne, elle eſt fort drôle.

Je ne vous parle pas de mon origine, elle ſe perd dans la nuit du temps, comme celle des Grands Seigneurs. Commençons par mon entrée dans le monde. Cela ne fut pas bien brillant. À douze ans je fus livrée à ma propre conduite, j’en profitai comme toutes les filles de mon caractere. Je paſſai bien des mauvais quarts-d’heure, plus de miſere que de bon temps.

Je logeai dans une maiſon où demeuroit une Chanteuſe des Chœurs ; nous fîmes bientôt connoiſſance enſemble ; elle m’engagea à l’accompagner à l’Opéra, où je lui ſervis de femme-de-chambre. Une des grandes élégantes me remarqua, ma figure ſans doute lui plut, elle me fit venir chez elle, me fit quitter ma bonne amie, & m’accorda la plus grande protection. Je gagnai bien-tôt ſon eſtime, elle m’admit à toutes ſes parties, où dans la fuite je fus plus diſtinguée que ma bienfaitrice. La jalouſie nous brouilla, je la quittai & m’établit pour mon compte. Je ne manquai pas d’avoir pluſieurs amis… — Fort bien ; je vois que vous fîtes des progrès… Ne m’interromps pas, le reſte de mon hiſtoire te divertira.

Après avoir éprouvé quelques viciſſitudes attachées à mon état, j’eus le bonheur de plaire à un riche Financier. Dès ce moment tout changea de face. Il commença par me faire recevoir à l’Opéra. Il me donna des meubles, des bijoux, mais je n’avois point de carroſſe. — C’eſt un point néceſſaire pour une fille de votre état, elle ne peut décemment s’en paſſer. — Tu es un homme adorable, je vois que tu nous connois ; enfin je l’obtins bien-tôt. La tendreſſe de mon Amant redoubla chaque jour. J’en profitai en femme d’eſprit. Il avoit la manie de ſe faire paſſer pour homme de qualité : cette découverte me fut d’un grand ſecours. Quand je voulois le mettre à contribution, je citois quelques traits de généroſité de Monſieur le Duc un tel ou un tel ſes alliés : auſſi-tôt mon orgueilleux Financier ne voulut pas être en reſte, il me prodigua ſes libéralités, & finit par ſe ruiner, pour reſſembler aux grands Seigneurs ſes parens.

— N’as-tu pas profité des débris de ſa fortune ? — Certainement : — Tu dois être fort riche ? — Je n’ai pas le ſol ; à meſure qu’on me donne je dépenſe. Le moyen de faire autrement ; quand on a un nom dans le monde, il faut le ſoutenir. — À merveille ; mais votre Financier fut-il bientôt remplacé ? — Cela ne fut pas long ; l’immenſe fortune du Duc de Beauchâteau ne m’échappa point. Il rafola bien-tôt de moi, ſans une mal-adreſſe de ma femme-de-chambre, je lui aurois fait voir du chemin à ſon tour.

Un jour, croyant le Duc à la campagne, je ſoupai avec un jeune homme, qui, à beaucoup près, n’étoit pas un grand Seigneur, mais qui avoit plus de mérite à mes yeux. Il paſſa la nuit chez moi. Arrive Beauchâteau ; ma ſotte ſuivante lui refuſe gauchement l’entrée de ma chambre. Il s’emporte, la menace, & finit par lui donner quelques louis pour la faire cauſer. Elle ne réſiſta pas à un argument auſſi éloquent, & lui découvrit toute l’intrigue. Il entre, & me dit ironiquement : « Que dans la ſuite il ſe garderoit bien de troubler mes plaiſirs avec cet illuſtre rival ».

J’ignorois que cette fille avoit des prétentions ſur ce jeune homme ; mais depuis, ils ſe ſont mariés & m’ont quittés fort mal-adroitement.

Les circonſtances de cette rupture étoient humiliantes, elles firent du bruit dans le monde, & ſur-tout parmi nos Dames de l’Opéra. Je n’oſois plus me montrer au foyer, tous les agréables m’y firent des plaiſanteries ſanglantes. — Les hommes ſont bien injuſtes, lui dit Eraſte en ſouriant : — n’en parlez pas, ils ſont tous des roués.

Quoique je n’eus plus d’Amant, je continuois cependant toujours les mêmes dépenſes, dans l’eſpoir qu’en ſoutenant l’éclat de ma réputation, je trouverois quelqu’un qui s’attachât à moi. Je fis des dettes, & bien-tôt il ne reſta de ma fortune paſſée, que mon mobilier. — Avec ton adreſſe, tu trouvas ſans doute quelqu’un qui les payât. — Tu te trompes, juſqu’à préſent je n’ai trouvé perſonne qui veuille s’en charger ; ſans la guerre j’y parviendrois bien-tôt, je réſerverois cette bonne aubaine à quelqu’Anglois bien riche, qui ſeroit trop heureux de plaire à une fille comme moi. — Mais cette reſſource te manquant, que feras-tu ſi tes créanciers ne ſont pas tranquilles ? — Cela ne m’inquiétes pas : il en eſt tant d’autres qui vivent à leurs dépens, auxquels on ne dit rien ; ne puis-je pas me flatter d’avoir le même bonheur. D’ailleurs ils ſeront payés un jour. — Comment ? — N’ai-je pas la reſſource de la Lune ? La nouveauté m’y promet les plus grands ſuccès. Tu verras comme je menerai ces Meſſieurs de là-haut. Laiſſes-moi faire ; je te promets que bien-tôt j’y ſerai très-brillante. — Tu n’en ſeras rien ma chere amie. — Qui te l’a dit ? — Moi : crois-tu que je veuille priver l’Opéra de ſon plus bel ornement ? Que diroient les partiſans des couliſſes ? ils ne me le pardonneroient jamais. D’ailleurs, pour l’honneur de la terre, je ſuis forcé de te refuſer. — Pourquoi cela ? — Si tu allois raconter tes aventures aux habitans de la Lune, quelle opinion auroient-ils de nous, ils croiroient que nous ſommes tous en démence ; tu vois, ma chere Sophie, que cela ne ſe peut, & qu’en conſcience je ne puis jouer un auſſi mauvais tour à notre Globe. — Mais voilà du nouveau ; à ton début je te croyois un homme traitable, mais tu es plus ſcrupuleux qu’un Prélat. Allons, allons, laiſſes ce ton rigide, je t’aimerai bien, je te ſerai fidellement attachée pendant toute la route au moins ; j’aurai bon ſoin de toi, tu verras comme nous nous divertirons. — Je ne puis ma bonne amie : je ſuis forcé d’être inexorable. — Vas, mon ami, tu es un grand imbécile, ne crois-tu pas que les habitans de la Terre t’auront grande obligation, quand tu te ſeras bien ennuyé ? De quoi t’aviſes-tu ? laiſſes-leur le ſoin d’établir leur réputation eux-mêmes, ils ne ſont pas auſſi délicats que toi ; — mais mon cœur, je te le répète, que je ne puis t’admettre dans mon Char, tout s’y oppoſe : — tu ne ſais pas ce que tu refuſes ; tu me regretteras plus d’une fois : ah mon cher Eraſte ! on ne rencontre pas tous les jours des filles comme moi. — Malgré ton éloquence & ce joli minois, je ne puis t’accorder ta demande. — En ce cas, adieu, car je vois que je perds mon temps ; il n’y a rien à faire avec ces Philoſophes ; ſi tous les hommes étoient auſſi prudens que toi, notre commerce iroit mal.

Elle ſe retira en faiſant de grands éclats de rire, & répéta pluſieurs fois, pour l’honneur de la terre.

Mademoiſelle Sophie, s’écria notre Philoſophe en la voyant ſortir, vous êtes une égrillarde à laquelle quelques mois de correction ne feroit pas de mal.

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