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Je retournai au château et mon amie commença enfin ses révélations sur le choc des races :
— Avez-vous déchiffré le casse-tête, me demanda-t-elle aussitôt que j’entrai.
— Il est absolument indéchiffrable pour qui n’a pas inventé le prévioscope ; il y a un point qui m’inquiète cependant. La population noire des États-Unis me semble bien peu nombreuse par rapport à la population blanche pour devenir un péril pour elle.
— Cela serait exact si, au cours de la croissance du pays, la proportion était toujours restée la même. Mais il n’en fut pas ainsi. Tant que le courant immigratoire européen amenait des ondes et encore des ondes de blancs qui s’ajoutaient à ceux déjà établis dans le pays, rien n’aggravait la situation, ni n’en laissait prévoir une aggravation future. Mais, peu à peu, ces ondes diminuèrent par suite des obstacles qui leur étaient opposés puis finirent par s’arrêter complètement lors de l’institution du machiavélique « Drainage System ». Au lieu de laisser entrer librement dans le pays ceux qui voulaient s’y fixer, le gouvernement américain organisa dans toutes les nations du vieux monde un service d’ « importation de valeurs humaines » dont le rôle était d’attirer vers l’Amérique la fine fleur eugénique des meilleures races européennes. La vieille Europe qui avait déjà été soulagée de tout son or par l’Amérique se vit également soulagée de toute son élite.
— Ce fut l’écrémage total de l’Europe, en somme ; il ne lui resta que le sérum.
— C’est parfaitement cela. C’est pourquoi on qualifia de machiavélique le « Drainage System ». Les types les plus parfaits de la beauté plastique, les intelligences les plus puissantes, les plus pures valeurs morales étaient découvertes là où elles existaient et on déployait autour d’elles tant de moyens de séduction que, tôt ou tard, elles venaient se fixer dans la Chanaan américaine. Le pays finit par être suffisamment peuplé et la mentalité prohibitionniste, effrayée par le spectre du surpeuplement, supplanta la mentalité immigrationniste. Toutes les portes se fermèrent au flux européen et la nation ne se développa plus que végétativement. C’est de ce moment que date l’inflation du pigment.
— Jusqu’à cette époque la population noire représentait environ un sixième de la population totale du pays. La prédominance du blanc était par conséquent formidable, et de nature à ne pas entraîner le peuple américain à considérer le noir comme un danger. Mais un enthousiasme forcené pour les idées eugéniques de Francis Galton se développa en même temps que le prohibitionnisme. Les élites pensantes se convainquirent que la restriction de la natalité s’imposait pour mille et une raisons se résumant en ce vieux truisme de la qualité primant la quantité. Dès ce moment l’équilibre fut détruit. Les blancs commencèrent à primer en qualité tandis que les nègres persistaient à augmenter en quantité. Ce fut la marée montante du pigment. Plus tard, quand l’eugénisme fut devenu doctrine d’État et qu’on eut créé le Ministère de la Sélection artificielle, l’afflux noir était déjà immense.
— Le Ministère de la Sélection artificielle ?
— Oui, le grand ministère, le véritable facteur de la prodigieuse transformation subie par le peuple américain.
— Ces restrictions améliorèrent la qualité de l’homme d’une manière impressionnante. Le nombre des individus physiquement mal formés s’abaissa à des proportions infinitésimales, surtout après la résurrection de la sage loi spartiate.
— Celle qui obligeait à tuer, à leur naissance, les enfants chétifs, m’écriai-je plein d’horreur. Ils eurent le courage de faire cela ?
— Entre le fait de supprimer la vie dès son début, à un morceau de chair sans la moindre trace de conscience et celui de laisser se développer un être conscient qui végétera des années et des années dans la catégorie des « malheureux », il me semble que la vraie cruauté réside exclusivement dans le second procédé. La loi spartiate réduisait pratiquement à zéro le nombre des malheureux par imperfection physique.
— Mais les malheureux par imperfection mentale ?
— Ceux-là ne purent exister en raison de la loi Owen, fruit des grandes idées propagées par Walter Owen ; cet homme fut celui qui remodela véritablement la race blanche en Amérique. La loi Owen entraîna la stérilisation des individus tarés, mal conformés mentalement, en somme, de tous les individus capables de porter un préjudice au futur de l’espèce par leur mauvaise progéniture. Grâce à ces lois, les procédés admirables utilisés aujourd’hui pour l’élevage de beaux pur-sang, devinrent les règles directrices de l’élevage de l’homme en Amérique.
— Alors tous les mal-fichus disparurent ?
— Parfaitement, les sourds-muets, les infirmes, les fous, les lépreux, les hystériques, les criminels nés, les fanatiques, les grammairiens, les mystiques, les rhétoriciens, les entôleurs, les corrupteurs de vierges, les prostituées et la légion entière des individus dégénérés tant au moral qu’au physique, tous les fauteurs de toutes les perturbations de la société humaine disparurent. Pour l’Amérique, se développer ne consistait pas à croître follement en nombre, comme aujourd’hui, mais à élever l’indice mental et physique de ses habitants.
« Mais… le mais qui vient troubler tous les calculs humains, surgit. Bien que les nègres eussent été soumis aux mêmes procédés restrictifs que les blancs, leur race se mit immédiatement à présenter un indice de natalité plus élevé. La proportion de noirs purs relative à celle des blancs s’éleva à un cinquième, un quart, un tiers et enfin atteignit la moitié de la population totale. Ce qui veut dire que le binôme racial, dédaigné à l’époque de la croissance immigratoire et négligé au début du régime sélectif, devint une énigme redoutable : résouds-moi ou je te dévore. Parmi les nombreux procédés proposés pour faire sortir l’Amérique de cette impasse, deux courants d’idées contraires prédominaient ; ils étaient connus sous les noms de « solution blanche » et de « solution noire ». La solution blanche…
— Je la connais, dis-je, certain de tomber juste pour une fois, la solution blanche consistait à expatrier le nègre.
— Oui, confirma Jane, qui riait de m’avoir procuré cette joie innocente. Les blancs voulaient déporter les nègres vers…
— La vallée de l’Amazone, m’écriai-je radieux de mon succès précédent et sûr de ma seconde victoire.
Quelques jours auparavant j’avais lu, je ne sais où, quelque chose qui m’avait laissé entrevoir ce « projet ».
— Parfaitement, les blancs voulaient déporter les nègres dans cette vallée. L’ancien Brésil s’était divisé en deux parties, en deux pays, l’un centralisateur de toute la grandeur sud-américaine, fille de l’immense foyer industriel né sur les rives du Parana ; en utilisant les cataractes gigantesques de son cours, on avait transformé ce Nil fécond de l’Amérique du Sud en l’épine dorsale du pays qui, sous le rapport de l’efficience, venait immédiatement après les États-Unis ; l’autre, une vieille république tropicale, s’agitait encore aux anciennes controverses politiques et philologiques. On y discutait de problèmes électoraux et de questions de grammaire. Les sociologues considéraient cette façon d’agir comme le reflet du déséquilibre sanguin consécutif à la fusion de quatre races distinctes, la blanche, la noire, la rouge et la jaune, cette dernière prédominant dans la vallée de l’Amazone.
Je ne pus m’empêcher de tressaillir devant les révélations que me faisait Jane sur l’avenir de mon pays.
— Quelle triste chose, Mademoiselle, m’écriai-je tout ému. Alors cela va arriver ?
— Je ne vois aucun motif à votre tristesse, me répondit-elle. J’estime même que la division du pays en deux parties constitue une échappatoire excellente étant donnée la faute initiale de cette mixture de races. La partie chaude continua à supporter le poids de cette erreur et ses conséquences, mais la partie tempérée se sauva et put ainsi suivre le bon chemin. Votre tristesse provient de l’illusion territoriale. Réfléchissez donc un peu : ce n’est pas l’étendue d’un pays qui fait sa force, mais bien la valeur de ses habitants. Le Brésil tempéré continua de plus à être un des grands pays du monde au point de vue de la superficie, surtout étant donné qu’il réunissait en un même bloc l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay.
Je me sentis plein d’orgueil patriotique et, sans le vouloir, je me levai de ma chaise, un hurrah étranglé dans ma gorge :
— Nous avons vaincu l’Argentine, alors ? Nous avons conquis toute la province de la Plata ?
— Cette fois, vous faites fausse route, Monsieur Ayrton. Il n’y eut ni guerre, ni conquête d’aucune espèce. Les peuples du sud avaient ouvert les yeux à temps, ils avaient vu que l’épine dorsale de cette zone était le fleuve Parana et ils s’étaient disposés comme des côtes au long de ses chutes pour former un tout indissoluble, uni davantage par les intérêts économiques que par les liens du sang.
— Mais la vieille rivalité entre Brésiliens et Argentins ?
— Elle n’était pas autre chose qu’une stupide voix du sang. Brésiliens et Argentins, descendants de Portugais et d’Espagnols, étaient sans le savoir, les héritiers du vieil antagonisme qui a toujours divisé la péninsule ibérique. Mais l’immigration jeta sur nos rives tant d’ondes européennes que l’élément initial, luso-espagnol, fut supplanté et manqua de forces pour perpétuer cette ridicule rivalité héréditaire.
— Mais pourquoi a-t-on divisé le Brésil, demandai-je encore mal consolé. Il n’y avait qu’à peupler de la même manière le nord et le sud…
— On ne peuple pas un pays comme on le désire, Monsieur Ayrton ni comme il convient aux idéalistes. Un pays se peuple comme il le peut.
— Mais revenons à l’Amérique du Nord. Notre cas est américain. Plus tard, je vous révèlerai ce qui se passa au Brésil et de quelle façon naquit la république du Parana. Nous en étions à la solution blanche et je disais que les blancs ne préconisaient qu’une seule chose l’exportation, l’expulsion des cent millions de noirs américains dans la vallée de l’Amazone. Les nègres voulaient la division du pays en deux parties, celle du sud pour les noirs, celle du nord pour les blancs. Ils alléguaient que l’Amérique leur appartenait aussi bien qu’aux autres étant donné qu’elle était leur œuvre commune et, puisqu’il était impossible qu’ils jouissent ensemble de l’œuvre accomplie en commun, le plus raisonnable serait de diviser le territoire en deux morceaux. Mais, comme les blancs préféraient rester sur le statu quo que de résoudre la question par ce procédé, le problème racial restait intact et devenait de plus en plus menaçant.
Dix ans auparavant était apparu sur la scène américaine un individu d’une envergure exceptionnelle : Jim Roy, le nègre de génie. Il avait la stature athlétique du Sénégalais de notre temps malgré une modification crânienne. Cette modification l’apparentait aux anciens Peaux-Rouges. Sa peau même, n’était pas noire comme celle des nègres d’aujourd’hui.
— Influence du milieu peut-être ?
— Non. Ce n’était pas là un miracle dû à l’influence du milieu, non plus qu’une chose singulière ou particulière à Jim Roy. Presque toute la population noire de l’Amérique avait une peau analogue à la sienne. La science avait, en effet, résolu le problème de la couleur par la destruction du pigment et cela, de telle sorte que, si Jim Roy nous apparaissait aujourd’hui, il nous surprendrait de la manière la plus déconcertante, car ce nègre de race absolument pure, qui n’avait pas une goutte de sang blanc dans les veines, bien qu’il eût les cheveux crépus, était horriblement décoloré.
— Un albinos alors ?
— Non, un décoloré. Sa peau avait le ton douteux de celle des mulâtresses d’aujourd’hui qui se tartinent la figure de crème et de poudre de riz. Or, bien que les procédés scientifiques eussent éliminé chez eux les caractéristiques essentielles de leur race, les nègres continuaient à être les « nègres » en Amérique. Leur situation dans la société s’était même aggravée, car les blancs, orgueilleux de leur pureté ethnique et du privilège de leur couleur naturelle, ne pouvaient leur pardonner ce camouflage dû à la dépigmentation.
Jim Roy était, en réalité, un homme d’une très grande valeur, voué aux plus hauts destins ; le signe des conducteurs de peuples était imprimé sur toutes les faces de son individualité. Comme organisateur ou comme meneur, il dépassait, à coup sûr, de beaucoup, les plus célèbres organisateurs qui aient jamais surgi chez les blancs. L’histoire de l’humanité offrait peu d’exemples d’hommes possédant une efficience égale à la sienne. Dès sa jeunesse, il s’était consacré à l’exécution d’un plan génial dont il avait tracé les lignes avec la plus parfaite compréhension du matériel humain sur lequel il avait l’intention d’exercer son action.
— Un peu comme le vieux Moïse ?…
— Jim Roy avait réussi ce miracle de grouper la population nègre tout entière sous la bannière d’un parti politique dont les forces, reliées par une longue chaîne d’agents locaux venaient, comme des fils téléphoniques, aboutir à la Station centrale de son commandement. Toujours sages et constructrices, ses instructions descendaient. ainsi que des dogmes, sur toutes les cellules de l’Association nègre (tel était le nom de ce parti) et les faisaient agir comme de simples automates. Cette abdication ou, mieux, cette sujétion consciente et consentie de toutes les volontés à une unique volonté s’était perfectionnée de telle manière que, pendant l’année de la tragédie, la situation politique des États-Unis arriva à dépendre, en fait, du « leader » nègre.
— Comment put-elle en arriver à dépendre de lui ?
— Ne vous impatientez pas, Monsieur Ayrton, il nous faut aller par ordre. Je vous disais que la situation politique de l’Amérique se mit à dépendre de Jim Roy et ce fut un fait. Mais, avant d’en arriver là, il nous faut faire un tour dans la politique. Aimez-vous la politique. Monsieur Ayrton ?
— Je ne suis même pas électeur.
— Et la politique féminine ?
— Celle-là, je l’ignore ; mais je suppose qu’elle doit être plus féline que celle des hommes.