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— Plus féline, oui et bien plus pittoresque. Vous ne pouvez vous imaginer, M. Ayrton, comme la femme possède un cerveau riche en stratagèmes et avec quelle ardeur elle mène une campagne politique C’était pour cette raison que le prochain scrutin s’annonçait comme devant être très agité. La République des États-Unis allait dans quelques jours élire son 88 président. Les anciens partis, le parti démocrate et le parti républicain, s’étaient réunis en un seul bloc puissant, connu sous le nom de « parti Masculin ». Et, même dans ces conditions, il n’espérait pas la victoire, car le parti contraire, le parti féminin, disposait d’un plus grand nombre de voix. Cet état de choses mettait en péril la situation de l’homme battu par la femme dans tous les champs de l’activité ; il lui fallait maintenant défendre son dernier réduit, la Présidence de la République. Aucune femme n’avait réussi jusqu’alors à s’élever jusqu’à ce poste suprême bien qu’aux élections antérieures, Miss Evelyn Astor n’en eût été évincée que par une insignifiante minorité.
— Qu’était-ce encore que ce nouvel animal ? Quelque chef du parti féminin.
— Parfaitement, un chef et qui posait sa candidature avec les plus grandes possibilités de victoire car le grand leader nègre se laisserait probablement séduire par ses arguments.
— Miss Evelyn Astor, quel joli nom ! Je sympathise déjà avec cette femme que j’ai peut-être en moi ? Elle devait être jolie.
— Effectivement ; chez cette créature très habile, riche de tous les dons de l’intelligence, de la culture et de la machiavélique sagacité féminine, se trouvait également un élément perturbateur et nouveau dans le jeu politique présidentiel : sa rare beauté physique. Personne ne pouvait l’affronter sans se sentir séduit par une impression d’harmonie qui se transformait en force dominatrice.
Les femmes dotées de beauté ont toujours été des dominatrices, mais toujours par l’intermédiaire de l’homme, despote, amant ou mari, détenteur, en sa qualité de mâle, de toutes les prérogatives sociales. Dans le futur, la domination de la beauté féminine ne se fera plus par l’intermédiaire du mâle. En cette année 2228, la femme avait déjà fini son stage d’infériorité politique et culturelle, conséquence moins d’une prétendue infériorité du cerveau comme le disait Miss Elvin…
— Miss Elvin ?
— Attendez un peu. Moins d’une prétendue infériorité du cerveau, que d’une organisation cérébrale différente de celle de l’homme qui la rendait inapte à donner un rendement analogue même si on la soumettait au même régime éducatif. Miss Elvin… Comme vous êtes impatient, M. Ayrton. La femme future que je vous ai déjà donnée, Miss Astor, ne vous suffit pas ; il vous en faut une autre ?
Quelle illusion que celle de Jane ! La seule femme que je désirais, de toutes les femmes du passé, du futur ou du présent, l’unique et la seule était celle qui me parlait en ce moment, si étrangère aux émotions qui faisaient bondir mon cœur.
— Miss Elvin était l’auteur de La Symbiose démasquée, un livre qui, en raison de son style alerte et de ses arguments étincelants, avait causé une vraie révolution aux États-Unis. L’idée centrale du livre de Miss Elvin était que la femme n’est pas la femelle naturelle de l’homme comme la lionne est celle du lion ; sa femelle naturelle, l’homme l’avait répudiée à une époque très lointaine, et tout portait à présumer de l’extinction de ce pauvre animal. Après l’avoir répudiée, il s’était emparé, comme les anciens Romains des Sabines, de la femelle d’un autre mammifère qui avait de vagues points de ressemblance anatomique avec le « homo ». Miss Elvin supposait que ces Sabines préhistoriques étaient amphibies et son imagination, pleine de fantaisie, décrivit dans un second livre, accueilli avec un succès égal à celui du premier, le massacre des Sabins, quand, du sein des ondes, ils se précipitèrent sur les plages pour accourir au secours de leurs moitiés que l’homme leur ravissait. L’origine de la femme était donc la cause de son caractère ondoyant et divers. « She was false as water » a déjà dit Shakespeare.
— Quel toupet à ce que je vois, les femmes du futur n’ont pas tiré grand profit de l’eugénie au point de vue cérébral.
— Vous êtes un peu trop passéiste, M. Ayrton, et vous courez bien vite dans la Ford de vos conclusions, me répondit Jane, avec une douce ironie. Rien n’est plus fécond que la ventilation des idées reçues ou que l’ébranlement violent de certaines bases mentales. Cela les met à l’épreuve et permet de constater leurs fissures ou leurs lacunes. si, par hasard, elles en ont. Avec ses exagérations, Miss Elvin ne ressuscita pas le Sabin, mais sa révolte eut de nombreuses conséquences indirectes.
— Je retire toupet, Mademoiselle, continuez.
— Donc le « homo » supplanta le mammifère adverse et, une fois en possession de la femelle étrangère, tenta, au cours des âges, d’arriver à un équilibre sexuel irréalisable. La fausse femelle, l’être étrange uni par symbiose à l’homme, a toujours résisté à son empire. malgré des procédés de domptage millénaires. Toutes les formes de vie en commun, toutes les séries d’association sexuelles existant dans la nature ont été tentées sans le moindre succès : le harem musulman. la polygamie, la monogamie, la bigamie, la polyandrie, l’hétaïrisme, aucun de ces moyens n’a donné de bons résultats, et la femme, par la voix unanime des poètes et des penseurs, s’est vue classée comme un « être incompréhensible ».
— Miss Elvin perçait le mystère. La femme n’était pas un être incompréhensible ; elle était simplement un être différent. Plus faible physiquement et, à cause de cela même, vouée à l’esclavage, elle se défendait de la tyrannie de son ravisseur en manœuvrant une arme effroyablement dangereuse, la dissimulation. Quand le féminisme surgit, tout le monde supposa que la solution du problème de la femme consistait à la mettre au même niveau que l’homme en culture et en égalité de droits. Grossière erreur, démontra miss Elvin. La culture telle que l’homme l’avait créée, ne pouvait s’adapter au cerveau de la femme dont le fonctionnement, tout à fait particulier, est toujours influencé par certaines glandes mystérieuses. C’est à cause de cela que le féminisme fit faillite.
— Les travaux de miss Elvin modifièrent complètement les termes de l’équation sexuelle : « Assez de symbiose, disait-elle, assez de vie commune en échange de services réciproques. La femme vivra dorénavant d’une vie autonome et, si elle consent à rester encore aux côtés du gorille dans l’antique « statu quo » sexuel, ce ne sera qu’à titre provisoire et dans l’unique intérêt proliférant des espèces respectives. » Car miss Elvin ne perdait pas espoir de mettre en route la découverte et la résurrection du Sabin préhistorique.
— Sapristi, murmurai-je avec une pointe de dépit. Voilà la seule chose que l’homme n’ait jamais prévue : l’émergence d’une espèce rivale.
— C’est vrai. Les audaces de miss Elvin faisaient frissonner le « homo ». Or miss Astor était elviniste et par conséquent, sa candidature à la présidence inquiétait doublement le parti masculin.
« Le leader masculin, le président Kerlog, avait l’espoir d’arriver à un accord avec Jim Roy. Lui aussi était un homme ; il était donc logique qu’il penchât vers le parti de son sexe. Par contre, il n’y avait aucune possibilité d’entente avec miss Evelyn Astor. Le Président avait eu une entrevue avec sa ravissante antagoniste, mais son impression, résumée en quelques mots au Conseil des Ministres, avait été inquiétante : « Nous ne nous sommes pas entendus, déclara-t-il. Les mots que nous employons, nous autres hommes, ont un sens différent dans la bouche de miss Astor. »