‹ Le Club des 400 coupsChapitre 10 sur 24 · 10

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Le docteur Bidort, bien que d’origine méridionale, ne dormait jamais l’après-midi, même à l’époque des fortes chaleurs, pensant, avec juste raison, que si, dans l’existence, on mettait bout à bout les heures de sommeil et les heures d’ennui, il n’en resterait plus guère pour rêvasser ou jouer à la belote ; toutefois, bien qu’il adorât ce jeu où la qualité des adversaires est en raison directe de leur puissance vocale, il préférait de beaucoup les rêveries.

Par sa fenêtre, ouverte sur une rue sans joie, il ne recevait même pas une illusion de fraîcheur, et n’eût été le ronflement grumeleux de son voisin, un quelconque fonctionnaire, un suppôt de la République, disait-il, il aurait eu l’impression de villégiaturer dans la grande banlieue de Bidon V.

Son large menton, gras, reposait mollement sur la toison laineuse mais soignée qui, surgissant de sa chemise déboutonnée, envahissait ses pectoraux jusqu’à la racine du cou comme mauvaise herbe en champ cultivé. Le bedaine à l’aise dans un pantalon béant, les pieds nus taquinant d’un orteil indifférent une vieille paire de savates, les yeux perdus vers des horizons insondables, il méditait sur un projet qui, depuis plus de quinze ans, lui revenait à l’esprit avec une obstination d’huissier de province. Avait-il raté l’orientation de sa vie ? Avait-il été bien inspiré le jour où il avait pris la succession du docteur Grivot, ce renégat de la médecine, actuellement installé comme dentiste dans une station balnéaire en vogue ? N’aurait-il pas dû, à l’époque, où nanti d’un léger viatique et de ses titres universitaires il arpentait la Canebière, n’aurait-il pas dû chercher à se faire une clientèle dans l’engrenage fiévreux de la grande ville plutôt que de choisir la douceur abêtissante de la campagne ? Certes, il aurait crevé de faim avec une belle plaque en cuivre sur sa porte et le respect obséquieux des petits malades à crédit : il aurait été dérangé, à longueur de nuit, par l’inconscience d’une clientèle égoïste, et à longueur de journée par la tyrannie d’un col empesé ; par contre, appelé en consultation, il se serait complu à frôler, à palper, à malaxer des anatomies pas toujours impeccables, peut-être, mais tout au moins d’une propreté relative et souvent affriolantes et luxueusement récurées. Aux Mouillettes, il en était bien autrement : il avait, sans peine, consolidé une situation bien assise et les fermes disséminées dans la campagne, l’ignorance du téléphone, lui valaient des nuits rarement troublées. Il pouvait aller par les rues du pays et recevoir ses visites sans faux-col et en pantoufles, mais, d’un autre côté, lorsqu’il avait à fouiller l’intimité de ses pratiques, il ne trouvait, la plupart du temps, que des chairs molles aux émanations précises qui confirmait la rareté des rapports avec la baignoire ou le bidet.

Donc, pour l’instant, le docteur Bidort goûtait son repos quotidien, avec une légère pointe de regret très atténuée par le calme et la douceur ambiante.

Tout à coup, un vacarme épouvantable éclata sous ses fenêtres : cela tenait le milieu entre la fabrique de chaudrons en pleine activité et l’entrée en gare d’une rame de métro un jour de manifestation populaire.

Il sursauta, tourna la tête du côté de la rue, et ne vit rien, bien qu’il habitât le rez-de-chaussée.

S’extirpant avec difficulté de son fauteuil, il s’avança pour connaître l’origine d’un tel tintamarre. Il aperçut alors, sur le trottoir, une bande de gamins dont le plus grand n’était pas plus haut qu’une table à repasser et n’atteignait même pas le bas des volets. Chacun d’eux tapait, qui sur une bassine, qui sur une casserole, faisant un raffut de mille diables.

Au premier rang, Marius, un couvercle de marmite dans chaque main, jouait des cymbales avec l’enthousiasme d’un garde républicain, Pasodoble, brandissant une cuiller en bois, frappait avec frénésie sur un bidon d’essence, Petit-Peu, le béret blanc en bataille, dirigeait avec orgueil, cette fanfare modèle réduit, et, muni d’un entonnoir, il s’égosillait à imiter le clairon.

C’était la veille au soir, que le caganis avait eu l’idée de monter cet orchestre nouveau genre.

Alors qu’il passait près des terres du père Polassonade, il avait croisé le pittoresque Orphéon de la Jeunesse Mouillettoise. Un instant, il était resté muet d’admiration devant ces grands gars, ses aînés, qui s’époumonaient dans leurs trompettes. Sans doute cette mélodie cuivrée éveilla-t-elle en son âme d’enfant un précoce instinct musical ! Quoi qu’il en soit, une heure plus tard, il réunissait quatre volontaires dont le plus âgé pouvait bien avoir dix ans.

Le lendemain matin, sa troupe comptait trois auxiliaires de plus.

Ce même jeudi après-midi, il conduisait une bande de neuf garnements tapageurs qui prenaient un plaisir ineffable dans un chahut que n’eurent pas désavoué ces Messieurs de la Chambre des Députés.

Au départ, le caganis n’avait trouvé là qu’une sorte de jeu. C’est si amusant d’imiter les grands ! Et en avait-il vu défiler des grandes personnes, avant l’Orphéon Mouillettois ! Il ne savait plus exactement si c’étaient des Allemands, des Américains ou des Français, mais il se souvenait parfaitement des beaux uniformes, des cuivres, des étendards, et la foule qui applaudissait les uns et boudait les autres : cela dépendait de l’intelligence de chacun et de son ardeur à se mettre du côté de celui qu’il croyait être le plus fort. Mais cette dernière contingence n’avait pu qu’échapper à Petit-Peu.

Ses premiers essais harmoniques l’avaient conduit incidemment devant la boutique du savetier, le vieux Macrou.

Ce dernier, brave homme, avait commis l’imprudence de sourire et de paraître intéressé par cette manifestation d’un genre artistique nouveau. L’infortuné, il ne savait pas où il mettait ses savates !

Les gosses, heureux de trouver un auditeur attentif, avaient arrêté sur-le-champ leur marche militaire et s’étaient mis en devoir de lui donner un concert à grand renfort de hurlements et de casseroles.

Cette burlesque cacophonie s’était déchaînée avec une telle violence, que le pauvre homme avait dû se boucher les oreilles et n’avait eu d’autres moyens de recouvrer sa tranquillité qu’en leur distribuant quelques sous pour qu’ils allassent jouer plus loin.

Sans doute, Petit-Peu avait-il cru que, seul, son talent de virtuose était à la base de cette aubaine. Sait-on jamais ? Toujours est-il que sur-le-champ, il avait décidé de l’exploiter au bénéfice de l’A.M.C.

C’est ainsi que, suivi de sa clique improvisée, il s’était dirigé chez le docteur.

Troublé dans son éternelle méditation, le brave Bidort eut les mêmes réflexes que le père Macrou.

Oh ! que c’est joli ! railla-t-il, lorsque, à bout de souffle, le caganis et ses acolytes eurent terminé leur aubade… Tu n’en connais pas une autre ?

— Non, Monsieur !… On va vous rejouer la même !

Ils allaient recommencer leur démonstration, mais le médecin les arrêta dans leur élan.

— Hé là ! Attendez ! fit-il. Tout le monde doit en profiter !… Tenez ! Vous voilà cinq francs… et allez donc voir Martillasse, ajouta-t-il en pensant malicieusement à ce dernier, forgeron, et rebouteux à ses heures.

Deux minutes plus tard, les gamins débouchaient dans la rue Mistral, à l’entrée du village, à proximité de l’ancienne écurie où Martillasse avait installé sa forge et son cabinet de consultations.

La rue Mistral se distinguait des quelques autres artères des Mouillettes par la façon dont elle était pavée : c’était une orgie de pierres inégales, curieusement disposées pour le plus grand malheur des automobilistes. On eut dit que toutes les artilleries du monde — et Dieu sait si nous en avons vu défiler depuis l’invention de la poudre à canon — avaient emprunté cette voie.

Depuis la création des voitures à pétrole, les Maires de la commune se transmettaient fidèlement la suivante consigne, « Votez à droite, votez à gauche, mais ne touchez jamais aux pavés de la rue Mistral ! ». En vérité, le maintien dans un pareil état cahotique de ce passage et des trois caniveaux qui le coupent traîtreusement n’avait d’autre but que de forcer les touristes à freiner leur ardeur et leur bagnole, afin d’éviter le vrombissement de ces machines qui réveillent les gens, font peur aux poules et troublent les joueurs de pétanque.

Or donc, Petit-Peu et sa clique arrivèrent à cet endroit où la route goudronnée se transforme en billard japonais.

— Déchausse-toi, Toutengueule ! fit le caganis à l’un de ses musiciens qui traînait des galoches à semelles de bois.

— Pourquoi que je me déchausserais ?

— Parce que tu fais trop de boucan !

— Oh ! Un peu plus, un peu moins !

— Tu comprends rien !… On va faire comme avec le toubib, on va surprendre Martillasse.

— Dis. Petit-Peu ! ça m’embête de me déchausser… Ma mère, elle m’a lavé les pieds, ce matin, parce que dimanche, c’est la fête à mon père.

— Alors, reste là !

— Et c’est moi que je tiens le trombone ! Tu peux pas jouer sans moi !

Devant ce raisonnement qui, aux yeux de ses camarades, donnait un aspect sérieux à son entreprise, le caganis prit un air réfléchi et dit :

— T’as raison, mais quand même, il vaut mieux le surprendre… Té, déchausse-toi un petit peu.

— Je peux toujours m’enlever une godasse, comme ça j’aurai un pied propre au cas où ma mère voudrait voir.

Bientôt, les gosses s’avancèrent vers la forge, à pas de loup, suivis de Toutengueule qui sautillait à clochepied.

— Attention ! commanda le caganis en levant un doigt en l’air, ainsi qu’il l’avait vu faire au chef de la Jeunesse Mouilletoise… Une ! Deux !

La fanfare éclata plus rugissante que jamais.

Ils s’égosillèrent pendant cinq minutes sans résultat.

— Il est peut-être mort ! suggéra alors Pasodoble.

— Penses-tu !… Té, écoute-le ! Il tape sur son enclume !… Allez ! les copains ! Encore un coup !… Une ! Deux !

Àtrois reprises, ils firent des efforts surhumains pour attirer l’attention du forgeron. Peine perdue.

Ce fut la fenêtre de Miclos, un voisin, qui s’entr’ouvrit. Une tête mal réveillée, les poils en broussailles, les yeux bouffis, apparut entre les volets.

— Allez-vous me foutre la paix, bande de morpions !

— Mais c’est pas pour vous qu’on fait la musique ! répliqua le caganis. C’est pour Martillasse !

— Martillasse ! Vous me la foutez belle ! Il est sourd comme une rascasse !

— Ah !… Diable !… Eh bé… on va en faire pour vous, alors !

― Veux-tu te tirer ! bougre de morveux !

— Oh ! Rien qu’un petit peu !

Il n’eut pas le temps d’en dire davantage. Une colonne d’eau, lancée de la maison d’en face, s’abattit sur son orphéon.

Vexés, les gamins se retirèrent, non sans avoir couvert d’insultes celui qui les avait arrosés et qui se tenait prudemment caché derrière ses rideaux étant donné la verdeur des termes employés. Dans ce domaine, on peut se reposer sur les gosses du Midi, ils possèdent un répertoire d’épithètes colorées où il est fortement question des attributs du mâle et de la femelle, ainsi que leur usage normal ou anormal…

Après avoir effectué un repli dans un désordre parfait, ils se regroupèrent plus loin, et recommencèrent leurs expériences avec des fortunes diverses.

De victime en victime, ils parvinrent rapidement à l’endroit où la rue principale s’enfle comme une chambre à air, et où les maisons ont l’air de reculer avec respect devant les élans majestueux d’un platane séculaire. Cet arbre avait déjà été l’objet de violentes polémiques au Conseil municipal. Certains avaient voulu l’abattre, d’autres le conserver.

— Il gêne la circulation ! avait prévenu l’un.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ? avait répondu l’autre. T’as même pas un vélo !… Et puis, il donne de l’ombre.

— L’été, oui ! Mais l’hiver !… Tout seul ! Tout nu ! Veux-tu que je te dise ! Il fait obscène.

Une année, ils avaient failli en venir aux mains, mais comme cela se passait au mois d’août, ces projets belliqueux n’avaient pas abouti. Il est vrai qu’au mois de décembre, le résultat en eût été le même. Aux Mouillettes on ne se fatigue pas pour rien, et un coup de poing, ça représente un effort. Par contre, un coup de gueule, c’est plus commode ! ça cingle sur le moment, mais on peut répondre par le même procédé. Et puis, plus l’injure est épicée, plus les gens rient. En bref, cela se termine invariablement par une tournée de pastis. Aussi, Dieu sait, s’ils l’avaient arrosé cet arbre.

Àpeine élu, le premier acte de Pieroton, l’ancien maire, avait été de se pencher sur ce problème jamais résolu.

— Nous le garderons ce platane ! avait-il proclamé. Peuchère, c’est le seul endroit où nous pouvons avoir un sens interdit et un sens unique, et cela, sans trop écorcher le budget municipal, simplement par l’apposition d’une plaque de chaque côté du tronc. Je propose même de profiter de la fête nationale du 14 juillet pour l’inauguration de ces plaques.

— Petan ! Il sera pas long ton sens unique ! avait objecté Michemolle. Vingt mètres !

— Peut-être ! Mais pour les étrangers, ça fait parisien !… Je demande aussi que, dans les deux directions, les véhicules passent à gauche de l’arbre : cela cadrera mieux avec mes convictions politiques.

— Et ça foutra une belle pagaille ! avait ricané Pascal, un adjoint.

— Oh ! Une de plus, une de moins ! Nous sommes en République !

En définitive, le vénérable platane avait survécu.

Or donc, le caganis et sa bande prenaient un peu de repos dans la fraîcheur de son feuillage épais, lorsqu’ils aperçurent Pisse-huile qui, son bocal à la main, se rendait chez la boulangère.

— Oh ! Pisse-huile ! cria Pasodoble. Où que tu vas ?

— Je promène ! répondit l’autre sans s’arrêter.

— Et qu’est-ce que tu portes là ?

— Un poisson.

— Tu te rends pas compte que c’est son « pissadun » railla Toutengueule.

Pisse-huile aurait bien voulu poursuivre son chemin, mais déjà, les autres gosses l’entouraient et le harcelaient de questions, le tirant, les uns par la bretelle, les autres par la manche : l’un d’eux essaya même de lui voler son aquarium. Ballotté, secoué, le pauvre poisson rouge devait certainement envier ses frères de race argentée habitant les eaux tumultueuses des grands océans.

Laisse-le donc ce pêcheur à la manque ! déclara enfin Petit-Peu de sa voix tranquille. Allez ! Suivez-moi ! Tous, chez la mère Michemolle !

Àces mots, Pisse-huile rougit légèrement. Il éprouva aussitôt dans le bas-ventre, cette sensation désagréable qu’il connaissait si bien. Il réalisa qu’il fallait, à tout prix, empêcher ses camarades de frapper aux mêmes portes que lui, sous peine de voir s’effondrer son système de récupération.

— Chez Michemolle ! s’écria-t-il. Faites pas les couillons !… Elle aime pas la musique !… Filez plutôt chez le curé… tant qu’il est encore temps, ajouta-t-il entre ses dents, parce que, demain, il va faire un drôle de pétard !

Quoi qu’il en soit, le soir même, une trentaine de francs tintaient agréablement au fond de la poche du « caganis ».

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