‹ Le Club des 400 coupsChapitre 11 sur 24 · 11

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Tout en suivant, d’un œil distrait, la fantaisiste évolution des mouches à travers la classe, Pipermint chercha, durant toute la journée du vendredi, le moyen le plus efficace pour enrichir la caisse de l’A.M.C. Il connaissait déjà les exploits de Pâte à Reluire, de Bouche d’Égout, de Pisse-huile, de La Mouche, de Petit-Peu, etc… exploits considérablement augmentés, transformés, déformés par une aimable vantardise.

— Si je trouve rien, je vais faire figure de couillon, songea-t-il.

Vingt fois, il rejeta différents projets, tels que la pose des collets à lapin ou la pêche à la truite. Certes, il n’avait pas son pareil pour remonter sans bruit le courant de la Jague et, l’eau jusqu’à mi-cuisses, pour passer délicatement la main sous le ventre des poissons immobiles dans les anfractuosités de la rive et les saisir d’un coup sec. Il était aussi sans rival pour tendre les pièges et dissimuler les nœuds coulants dans les feuilles mortes. Mais, sans compter qu’il devait craindre la vigilance du père Vignasse, il lui fallait prévoir l’écoulement de son braconnage : or, les Mouilletois, lorsqu’ils avaient envie d’une truite ou d’un lièvre, allaient se les chercher.

Ce fut Ginot qui, inconsciemment, lui souffla une solution.

Énervé de le voir le nez en l’air, alors que depuis plus d’une heure il s’efforçait, par maints exemples, de faire comprendre à une classe inattentive les subtilités de la règle de trois, l’instituteur se dressa brutalement. Ses jambes projetèrent bruyamment sa chaise en arrière. Tous les élèves sursautèrent.

— Surot ! hurla-t-il, en tendant vers le fils du cabaretier une règle menaçante.

Pipermint qui, en réalité, se nommait Olive Surot, se leva affolé, croisa les bras, les décroisa, tourna vers ses camarades un œil baigné de détresse, se gratta le menton, mit une main dans sa poche, la ressortit vivement jugeant de l’incorrection de cette attitude, et finit enfin par regarder le pion d’un air volontairement idiot.

— Surot ! De quoi parlions-nous ? reprit Ginot.

— De… de… de…

— De la règle de trois, lui souffla Marius.

— De la guerre de Troie ! annonça triomphalement Pipermint qui avait mal entendu.

— Non, Monsieur, non !… De la règle de trois !… Vous êtes aussi bouché que vos oreilles !

Le gosse frémit d’inquiétude. L’instituteur ne l’avait pas tutoyé.

Ce manquement à l’usage présageait une crise dont il se refusait lâchement à envisager le dénouement.

— Venez au tableau !

Avec lenteur Pipermint se dégagea de son banc et s’avança.

— Prenez un morceau de craie et écrivez !… Un cantonnier répare 500 mètres de terrain en 5 heures… S’il travaille pendant 20 heures, combien de kilomètres réparera-t-il ?

Sur le tableau noir, le fils du cabaretier avait bien inscrit : « 500 mètres, 5 heures, 20 heures, — mais là s’arrêtait toute son énergie, tant la menace d’une catastrophe lui coupait bras et jambes. Bêtement muet, il fixait les chiffres, et ceux-ci semblaient danser devant lui une ironique sarabande.

— Je vous donne 10 minutes pour résoudre ce problème, poursuivit sèchement le pion. Si vous faites la moindre erreur, vous serez puni dimanche.

— Ô Bonne Mère ! ça y est ! pensa le malheureux gamin. Dimanche !… Et la réunion du « clube » !

Silencieux et compatissants, tous les gosses regardaient leur petit copain avec des mines de séminaristes attendris.

L’autre se torturait, en vain, l’esprit, sans trouver une solution à un problème qui lui paraissait plus compliqué que le percolateur de son père.

— Voyons !… C’est pourtant simple !… S’il met 5 heures pour regoudronner 500 mètres, expliqua Ginot qui ne détestait pas faire étalage de son érudition devant son jeune auditoire, combien en mettra-t-il pour effectuer ce même travail sur une distance de 100 mètres ?

― Euh… cinq fois moins.

— C’est-à-dire ?

— Euh…

Àce moment Pisse-huile, qui, sans doute par sympathie, partageait les émotions de Pipermint, leva un doigt pour demander la permission de sortir.

Pipermint se méprit sur la signification de ce geste, et, considérant cet index tendu, il crut y voir une indication précise.

— Un… une… une heure ! clama-t-il.

— Ah !… Très bien ! approuva le pion… Oui, vas-y, mon petit, mais dépêche-toi ! ajouta-t-il en s’adressant à Pisse-huile… Allons Surot ! Encore un effort !… S’il répare 100 mètres en une heure, en 20 heures, il réparera… il réparera…

C’est alors que Pâte à Reluire vint à son secours en lui montrant discrètement les deux doigts de sa main droite.

— 2 mètres ! claironna Pipermint.

— Mais non !

— 20 mètres, alors.

— Stupide !

200 mètres… euh !… 2.000 mètres !

— Enfin ! Tu peux te vanter d’avoir la tête dure ! soupira l’instituteur en soulignant le tutoiement pour bien montrer qu’il avait pardonné… Et puis, poursuivit-il en souriant, tout cela est valable à la condition que les voitures ne circulent pas pendant les travaux…

— Ça y est ! s’écria Pipermint… J’ai trouvé !

— Parce que je t’ai aidé !

— Euh !… oui… non… si !…

En effet, le gosse venait bien de trouver une solution, mais pas précisément celle du problème. Cette évocation de cantonnier, de route, de véhicules, avait fait image dans son esprit. La possibilité de ramasser de l’argent pour l’A.M.C. s’était imposée dans son idée de façon si brutale que, n’eut été la prétendue respectabilité du lieu et la perspective toujours menaçante d’une avalanche de punitions, il se serait violemment tapé sur la cuisse en manifestant sa joie par une de ces expressions scatologiques et sonores dont il avait le secret.

Par bonheur, le lendemain était un samedi. Il allait pouvoir réaliser son rêve. Non seulement l’école serait fermée, mais les chauffards du week-end ne manqueraient pas de se déchaîner sur les patinoires goudronnées qui sillonnent les campagnes.

Pipermint souriait, maintenant, comme un commerçant qui va réaliser une grosse opération.

C’est ainsi que, ce samedi-là, on put le voir, profitant de la sieste, se glisser hors de la maison paternelle et se diriger furtivement vers la cabane du cantonnier Machinou, construite sur le bas-côté de la route.

Pasodoble qui l’attendait à proximité, lui fit signe d’avancer sans bruit, du plus loin qu’il le vit.

— On l’a dans le cul, Pipermint ! lui confia-t-il, dès qu’il l’eut rejoint. C’est fermé à clef et il y a du monde à l’intérieur.

― Il y a du monde ?

— Ça remue !

— Je parie que c’est la sœur à Bouche d’Égout.

— La Ginette ?

— Ça serait pas la première fois.

— Et qu’est-ce qu’elle y ferait ?

— T’es fada, Pasodoble. Tu comprends rien… Elle y est pas seule ! Vingt ronds que le Machinou, il lui tient compagnie… Té ! fais-moi confiance ! En ce moment, il doit pas avoir les mains dans les poches.

— Tu veux pas me faire croire que la Ginette… avec cet « espèce de pas joli » !… Ô pètan, il est rasé comme un oursin !

— Tu serais bien le seul à pas le savoir !… Té, tu vas voir !…

La réserve du cantonnier était adossée au talus. Sans bruit les deux gamins grimpèrent alors à travers les broussailles et les ronces de façon à atteindre celle-ci par le toit.

— Écoute ! chuchota Pipermint en tendant l’oreille… T’entends rien ?

— Si. Ça gratte.

— Alors, c’est pas elle.

— Qu’est-ce que t’en sais ?

— Vé, la semaine dernière, je l’ai surprise qui rentrait là-dedans avec le Machinou. Je me suis approché tout doucement…

— Qu’est-ce que t’as vu ?

— J’ai rien vu, mais j’ai entendu !

— Quoi ? Des grattements ?

— Ô pauvre, que t’es couillon !… Des soupirs ! Et je te jure qu’elle devait pas avoir le temps de se gratter !… Té, bouge pas, et laisse-moi faire !

— Ohé ! Ginette ! s’écria-t-il en contrefaisant sa voix. La mère Machinou qui s’amène !

Retenant leur respiration, les deux gosses attendirent. Évidemment, personne ne répondit à cette ruse grossière.

Ramassant alors un petit caillou, Pipermint le fit dégringoler le long de la toiture. Cette fois l’expérience fut concluante ; un énorme rat se faufila sous la porte et disparut, affolé, dans le fossé voisin.

— Ô fan ! Vise un peu ta Ginette ! ricana Pasodoble. Elle a du poil plein les pattes !

— Je préfère ça.

— Qu’elle ait du poil ! Pour ce que tu peux en faire !

— N’empêche que si je voulais !

— Pipermint !… Casse pas les pieds !… On n’a plus de temps à perdre ! Faut rentrer dans la baraque, maintenant, et on n’a pas de clef !

— Tu te noierais dans une « mominette » !… On va enlever les tuiles, tout simplement, et on n’aura plus qu’à se laisser glisser dedans.

— Toi, peut-être… mais pas moi.

Pasodoble, en dépit de ses fanfaronnades, était loin d’être courageux. Il aurait préféré abandonner l’expédition plutôt que de risquer une bagarre avec des rats « plus gros que des moutons », disait-il.

Heureusement, Pipermint était bien décidé à aller jusqu’au bout. Tranquillement, il souleva cinq ou six tuiles plates et pénétra dans la cabane.

Une fois dans la place, il tendit à son camarade, resté à l’extérieur, quelques-uns de ces panneaux qui fleurissent si souvent dans les campagnes de France.

Danger de mort.
Route barrée.
Travaux en cours.

Peu de temps après, les deux gamins se dissimulant à travers les bois, avaient rejoint la route nationale qui passe par Monfort-La-Vilaine et Brillon-Les-Étoiles, dédaignant, dans son ardeur à gagner du temps, un léger crochet de cinq kilomètres qui lui eut permis de traverser le riant village des Mouillettes.

Ayant repéré le coin le plus convenable à la réalisation de ses projets, Pipermint disposa, bien en évidence sur le macadam, les panneaux du cantonnier, les uns tournés vers le Nord, à la sortie du virage du bois de Virol, et les autres, huit cents mètres plus bas, tournés vers le Sud.

C’est ainsi que, de quelque côté qu’il vint, l’automobiliste malchanceux se trouvait brusquement arrêté dans une sorte de « cul de sac ».

Danger de mort.
Route barrée.
Travaux en cours.

Le premier qui se présenta conduisait une puissante voiture américaine, bardée de nickel et farcie de coussins de cuir.

— Bordel de Dieu ! s’écria le conducteur qui, bien qu’arborant une superbe casquette d’un blanc immaculé, prouvait d’un seul coup son origine et démontrait, par ce juron, que l’on peut avoir des pieds sales dans des souliers neufs… Qu’est-ce qui m’a foutu un pays à la con, comme ça ! continua-t-il… Et dire qu’on paye des impôts !… Et alors ! Par où faut-il passer ? Il n’y a même pas d’indications.

C’était le moment prévu par Pipermint pour faire son apparition. L’air éveillé, aimable, complaisant, il surgit du fossé comme la Providence.

N’ayant personne d’autre à qui s’adresser, l’automobiliste l’interpella.

— Viens ici, petit ! T’es du pays ?

— D’où voulez-vous que je sois ?

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Route barrée… Il n’y a pas un chemin par là ?

— Ah ! ça dépend où vous allez !

— À Marseille.

— À Marseille ! s’exclama le gosse en se grattant la tête d’un air désespéré… Peuchère, mais il fallait pas venir jusque-là ! Vous avez pas vu la pancarte, à Montfort-La-Vilaine ?… À trente kilomètres plus haut ?… Ô pètan !… Eh bé, il faut y retourner !… Là-bas, ce sera pas difficile !… Vous prendrez à droite, et encore à droite… à moins que…

— À moins que ?

— Oh ! C’est pas la peine ! Vous iriez vous perdre ! poursuivit le gosse, avec un coup d’œil du côté du bois de Virol.

— Pourquoi ? demanda vivement le touriste. Il y a un raccourci par là ?

— Un raccourci… oui, c’est un raccourci pour qui connaît le patelin ! Sans ça !

— Mais tu m’as dit que tu étais du pays !

— Moi, oui… mais pas vous !

— Tu ne peux pas me l’indiquer, ce passage ?

— Oh là là ! C’est compliqué !

— Et si je te donne vingt francs ?

— Vingt francs !

— Tu n’es jamais monté dans une voiture américaine ?

— Jamais.

— Ça ne t’amuserait pas ?

— Si… mais les copains me verront pas, alors !

— Tu leur raconteras ton voyage !

— Ils ne me croiront pas !… Enfin, puisque c’est pour vous rendre service !

Confortablement installé sur la banquette, Pipermint dirigea alors l’automobiliste à travers bois, dans une promenade pleine de fantaisie. Tout en indiquant l’itinéraire à suivre, il ne cessait de poser des questions sur tous ces objets mécaniques et brillants dont ses yeux de douze ans s’émerveillaient.

― Fan de chichourle ! Il y en a des montres et des manettes sur ce truc ! disait-il en admirant le tableau de bord. Et tous ces machins, ça sert à quelque chose ?

— Je comprends !

— Bou Diou !… Dites, prenez à main droite maintenant… Et vous vous trompez jamais avec tout ce bazar ?

— Jamais. C’est préférable, d’ailleurs !

— Vous n’avez jamais… à main gauche, à présent… vous n’avez jamais pris un bouton pour un autre ?

— Non.

— Vous êtes intelligent, vous !… Votre instrument doit être plus difficile à conduire que la mule à Colasson.

Après avoir soumis la voiture à une rude épreuve, durant deux kilomètres de chemins presque impraticables, Pipermint et son touriste débouchèrent à proximité du second barrage. Là, debout à côté d’une vieille guimbarde, Pasodoble discutait âprement avec un automobiliste crasseux, qui, le verbe haut et le teint coloré, s’agitait comme un pantin désarticulé.

Pipermint empocha ses vingt francs et prit congé de son client qui, heureux de retrouver le ruban uni de la grande route, s’évanouit vers l’horizon dans un bruit de soie froissée. Il s’approcha alors de son complice.

— Si vous vous énervez ! faisait celui-ci d’une voix dolente.

— Comment ! Je m’énerve ! Je m’énerve ! gueulait le chauffeur. Je t’ai donné dix francs pour me conduire ! Alors qu’est-ce que tu attends ?

— Mais je vous l’ai déjà répété mille fois !… Je peux pas entreprendre ce chemin pour une seule voiture… Quand il y en aura douze, je ferai la caravane.

Pipermint faillit éclater de rire.

— Décidément, ce Pasodoble, il est plus malin que je croyais, pensa-t-il.

La discussion menaçait de tourner au vinaigre. Ils en étaient déjà aux injures.

Par bonheur, plusieurs autos arrivèrent coup sur coup. Pasodoble accepta une transaction et quelques instants plus tard, on pouvait voir se faufiler à travers les arbres du bois de Virol, une dizaine de véhicules, en formation de colonne par un, titubants et cahotants dans les ornières et les fondrières.

Debout sur le marchepied de la voiture de tête, Pasodoble dirigeait la manœuvre, cependant que Pipermint fermait la marche, le visage radieux et le sourire épanoui.

Àla tombée de la nuit, lorsqu’ils remirent en ordre les tuiles de la réserve à Machinou, après avoir soigneusement reposé les panneaux à l’endroit exact où ils les avaient pris, l’A.M.C. s’était enrichi de cent trente francs.

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