‹ Le Club des 400 coupsChapitre 9 sur 24 · 09

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Sans cette malencontreuse incontinence d’urine, Pisse-huile aurait été ce qu’on appelle dans le Midi un « beau petit », mais l’inquiétude où le plongeait ses envies humides et répétées lui donnait un air souffreteux, craintif.

Àpart cela, sa mère le « tenait bien ». Chaque matin, elle lui lavait la figure au savon de Marseille et, toutes les fins de mois, elle lui passait le crâne à la tondeuse malgré ses pleurnichardes récriminations. Le dimanche, elle poussait même le luxe jusqu’à lui « curer les oreilles ». Il portait toujours des culottes de toile, très courtes et retenues par des bretelles taillées dans le même tissu. Ces culottes étaient pour lui un objet de graves soucis ; en effet, à force de les laver, de les faire bouillir, de les frotter, pour enlever la tache qui en ornait la braguette, elles étaient devenues d’un bleu pâle et fané, sauf la jambe gauche qui tirait sur le gris sale avec des reflets jaunâtres.

Cependant, ce même jeudi, il traversait, à grand pas, le village des Mouillettes, sans même tenter, selon sa coutume, de dissimuler la trace de ses faiblesses derrière un livre, un cartable ou un cahier.

Il avait imaginé un moyen ingénieux pour gagner quelque argent, sans risquer la moindre émotion, partant la moindre inondation, et, s’il allait le front plissé, têtu, ce n’était pas là un indice de crainte mais de profonde réflexion.

Il parvint rapidement devant le magasin du père Lappat, le marchand d’articles de pêche.

Dédaignant la truite en tôle peinte qui, pendue à l’étalage, tournait au gré du vent, et sur laquelle il avait l’habitude de frapper violemment pour la faire voltiger, au grand émoi du commerçant craignant pour ses vitres, il poussa la porte de la boutique.

Le carillon laissa tomber ses amicales notes de salut.

— Je viens, dit une voix bourrue.

Grand, sec, voûté, pâle, les joues en coquilles Saint-Jacques, le crâne pointu, — une vraie gueule de suppositoire prétendait Bouche d’Égout qui gardait un mauvais souvenir de la façon dont sa mère lui avait soigné son entérite, — le père Lappat traîna ses savates jusque derrière le comptoir, jeta par-dessus ses lunettes un regard égaré de myope, et s’écria en apercevant Pisse-huile :

— Vé ! C’est toi, Riri ? Et quel vent t’amène ?

— Bonjour, Monsieur ! répondit le gosse en fourrant son doigt dans son nez, autant par plaisir que pour se donner une contenance.

— C’est ta mère qui veut aller pêcher les anguilles ? continua le marchand d’un ton blagueur.

— Non, c’est moi que je voudrais un poisson.

— Qu’est-ce que tu vas foutre d’un poisson, pauvre petit ?

— Je voudrais un poisson rouge, pourquoi demain c’est la fête à maman !

Le père Lappat esquissa un aimable sourire.

— T’as un bon sentiment, peuchère ! Tu lui causeras certainement du plaisir à ta mère !

Pisse-huile essuya son doigt sur le devant de sa chemise, hésita un moment et finit par dire :

— Pas si sûr que ça !

— Alors, pourquoi que t’es venu ?

— Té, pour prendre le poisson !

— Mais puisque t’es pas certain que ça lui plaise !

— Justement ! Je voudrais que vous me le prêtiez… Je l’amènerai à ma mère… Si elle se le garde, je vous porterai les sous… et si elle se le garde pas, je vous le rendrai tout de suite.

Le commerçant éclata d’un rire sonore qui fit vaciller ses dents déchaussées, cependant qu’il s’emparait d’une échelle pour atteindre, sur une étagère, un bocal de verre où folâtrait un petit poisson rouge.

— Généralement, murmura-t-il en grimpant les premiers échelons, on me donne d’abord l’argent et je rembourse ensuite si la marchandise ne convient pas.

— Mais c’est que j’ai pas de sous ! répondit Pisse-huile.

— Et alors, avec quoi que tu me le paieras ?

— Té, j’en demanderai à ma mère !

Cette fois, le père Lappat faillit lâcher l’aquarium.

— Tu m’as l’air d’un drôle de négociant ! s’exclama-t-il, en tendant le poisson à Pisse-huile… Allez ! Fous-moi le camp !

— Merci, Monsieur ! À tout à l’heure ! lança le gamin tout joyeux en ouvrant la porte.

— Si tu fais souvent des cadeaux comme ça, c’est pas toi qui te ruineras, vaï ! lui cria le marchand.

Mais déjà Pisse-huile était parti avec son aquarium.

Àpeine avait-il parcouru une centaine de mètres que, au lieu de se rendre chez lui, il enfila la rue Plantecuque et déboucha dans l’Allée Bonnemanière. Après un rapide coup d’œil aux alentours, il sonna à la porte de M. Minute, le notaire.

M. Minute habitait une demeure austère, froide et concise comme ses actes : pas de superflu, des murs blancs, des volets gris, aucune trace de fleurs ou de végétation quelconque.

Au bout d’un instant, le gosse aperçut enfin, à travers les vitres dépolies du couloir, une silhouette démesurément agrandie qui se découpait sur la tache lumineuse de la fenêtre du fond.

Mme Minute venait d’ouvrir.

— Si c’est pour l’Étude, le notaire n’est pas là ! cria-t-elle avant de tirer le verrou.

— C’est pour vous, Madame Minute ! répondit Pisse-huile… C’est moi, Riri… Je le sais que votre mari, il est pas aux Mouillettes puisque le jeudi il va à Barcenette ! ajouta-t-il, cependant que la brave femme entrebaillait la porte.

— Qu’est-ce que tu veux, mon mignon ?

— C’est une commission.

— Pour moi ?

— Oui !… Un cadeau de Monsieur le Curé ! fit le gosse en montrant tout joyeux le fameux bocal.

La femme du notaire regarda tour à tour le gamin et le poisson, ne sachant trop que penser. Soudain, son teint de cire s’empourpra légèrement, elle toussota, prit son mouchoir dans la poche de son tablier, se moucha et soupira d’une voix que l’étonnement ou peut-être l’émotion laissait à peine passer :

— Le curé !… Un poisson !… Quelle étrange idée !

— Oui… Même qu’il nagerait dans l’eau bénite que ça m’étonnerait pas autrement !

— Mais tu es sûr que c’est pour moi ?

— Eh ! Vous êtes bien toujours Madame Minute ?

— C’est bizarre, tout de même « … Tiens ! tiens ! » murmura-t-elle entre ses dents, après un moment de réflexion. Je comprends maintenant la raison de ces questions curieuses qu’il me posait à confesse ces derniers temps !… Est-ce que par hasard !… Attends, Riri ! ajouta-t-elle en saisissant l’aquarium, je vais te donner une pièce pour ta peine.

Elle fouilla de nouveau dans la poche de son tablier, en sortit un porte-monnaie de l’époque heureuse où l’on n’utilisait pas encore les papiers gras, et tendit 10 francs au gamin.

— Oh ! Madame, que vous êtes bonne ! s’exclama celui-ci en empochant prestement la monnaie.

— Tu diras à Monsieur l’abbé que j’irai le remercier !… Ah ! et puis… ne parle à personne de ce poisson, eh !

— Oh pas de danger, Madame ! cria le gamin en s’éloignant.

Dans la rue Plantecuque, Pisse-huile, le sourire aux lèvres, s’arrêta près de la fontaine, et s’assit dans l’ombre et le silence que venait seul troubler la chanson rafraîchissante du jet d’eau.

Pendant une dizaine de minutes, il considéra d’un œil malin et satisfait ses premiers dix francs, puis, les enfouissant dans sa poche, parmi billes, canif, clous, ficelle, toupie, enfin au milieu de cet admirable fouillis d’objets sans valeur qui prennent dans l’esprit des gosses des importances de trésors, il se leva et revint sur ses pas par l’allée Bonnemanière.

De nouveau il sonna à la porte du notaire.

— C’est encore moi, Riri ! fit-il d’un air triste à la femme de l’officier ministériel.

— Qu’est-ce qu’il y a, petit ?

— C’est que… balbutia-t-il, d’un ton faussement chagrin, je me suis trompé…

— Trompé ?

— Le cadeau, il était pas pour vous…

— Que me racontes-tu là ?

— J’avais pas compris !… C’est à Mademoiselle Marie que je devais le donner…

— Mademoiselle Marie ! l’infirmière ?

— Elle-même.

— Cela m’étonnait aussi !… Mademoiselle Marie !… Eh bien, c’est du propre ! grogna-t-elle entre ses dents… Ah ! celle-là !…

Laissant Pisse-huile qui maîtrisait une forte envie de rire, elle repartit chercher l’aquarium tout en continuant à grommeler.

— Cette sainte Nitouche !… J’aurais dû m’en douter ! À qui se fier, mon Dieu !… Toujours collée au presbytère… C’est pas une femme, c’est une ventouse de bénitier !

Un instant plus tard, l’œil mauvais, elle rendait le bocal au gamin.

— Tiens ! Tu le donneras à l’infirmière… puisqu’il est pour elle… Mais si tu rencontres le curé, dis-lui de ma part, que c’est pas un poisson rouge qu’il devait lui envoyer, mais une belle morue !

Sans répondre, le gamin plongea la main dans sa poche et fouilla, sans hâte, au milieu de ses menus objets.

— Que cherches-tu Riri ? demanda la notairesse.

— Les dix francs… pour vous les rendre.

— Garde-les vaï ! C’est pas de ta faute si… si le curé se trompe d’adresse !… Tu t’achèteras des bonbons !

Le gosse n’en attendait pas davantage. Balbutiant quelques vagues remerciements, il détala à toute vitesse, au grand émoi du poisson rouge qui, balancé, brinqueballé, roulait déjà des yeux de mal de mer.

Pisse-huile se précipita directement chez Mlle Marie, l’infirmière.

Celle-ci vivait dans une modeste chambre, au milieu de meubles tristes et sans âge. Par-ci, par-là, quelques bibelots attestaient de sa profession : il est vrai qu’elle en faisait un usage qui eut fort étonné un fabricant d’articles sanitaires. C’est ainsi que, sur sa table, un boc contenait quelques fleurs des champs, sur son lavabo, un biberon était rempli d’eau de Cologne et une éprouvette servait d’étui à une brosse à dents, ici, un bidet tenait lieu de boîte à ouvrage, là, de minuscules plantes grasses poussaient dans des verres à ventouses, un pistolet, accroché au mur, pointait vers le plafond des aiguilles à tricoter, etc… etc… Ce n’était certes pas de sa faute, à la brave Marie, si les Mouillettois jouissait d’une santé à toute épreuve !

Assise derrière sa fenêtre, elle triturait un embryon de pull-over, lorsqu’elle vit arriver le gamin, rouge et essoufflé. Elle crut que quelqu’un avait du malheur. Posant ses lunettes, elle se leva précipitamment.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon petit Riri ? fit-elle en s’accoudant à la barre d’appui.

— Rien, Mademoiselle Marie ! C’est une commission, mais je voudrais pas vous la dire dans la rue !

L’infirmière piqua dans les bandeaux de sa chevelure noire, plaquées sur sa tête, comme deux ailes de corbeau, les longues aiguilles qu’elle tenait encore à la main, et alla ouvrir.

— Qu’est-ce qui se passe, Riri ? demanda-t-elle aussitôt. Tu m’inquiètes !

— Vous mangez pas les sangs ! C’est simplement un cadeau que je vous apporte… de la part de Monsieur le Curé.

— Un cadeau de Monsieur le Curé ?

— Et oui, continua le gamin en montrant le bocal.

— Le saint homme ! s’exclama l’infirmière avec un sourire angélique… Je comprends ! C’est un symbole !… Une vie chaste dans une maison de verre !

— Un symbole, vous dites ?… J’avais jamais entendu appeler un poisson comme ça !

— Tu remercieras bien Monsieur l’abbé de ma part, mon petit Riri, poursuivit la vieille fille… Et puis, tiens, voilà pour ta commission ! ajouta-t-elle en lui donnant une pièce de monnaie.

— Merci, Mademoiselle ! Vous êtes bien honnête !

Comme il saisissait le loquet de la porte pour se retirer, il entendit l’infirmière qui murmurait derrière lui :

— Le curé !… Un symbole !…

— Elle insiste, avec son symbole ! grogna-t-il cependant que l’autre continuait.

— Un poisson !… Mais il est trop à l’étroit dans ce petit machin !… Je vais le mettre dans ce gros bocal à fœtus.

Pisse-huile se retourna d’un bond.

— Ah ! non ! L’abbé, il a dit que le poisson… enfin le symbole… il fallait qu’il reste là où il est…

— Il a dit ça ?… Alors !

Le gamin respira avec soulagement. L’espace d’un éclair il venait de réaliser l’effondrement possible de toute sa combinaison.

Une seconde plus tard, il s’éloignait dans la rue, mais pour revenir au bout de dix minutes.

— Encore toi ? s’inquiéta la vieille fille.

— Oui, répondit Pisse-huile en frottant ses yeux comme pour y essuyer une larme.

— Que se passe-t-il ?

― Je me suis trompé…

— Explique-toi ! dit l’infirmière en lui caressant maternellement la joue.

— Je viens de voir l’abbé… Qu’est-ce qu’il m’a passé !

Il a dit que le poisson… il était… pour la boulangère…

— Madame Michemolle ?

— Oui.

— Oh Sainte Mère ! Une vie chaste ! Elle ! Qu’aura-t-elle bien pu raconter à ce pauvre Monsieur le Curé !…

Il est trop brave !… Il croit tout ce qu’on lui dit !… La Michemolle !

— Je vais vous rendre vos sous, larmoya le gosse. Tant pis pour moi !

— Mais non ! Mais non ! Garde ton argent ! Tu t’achèteras un sucre d’orge ! Seulement, je ne veux pas te voir pleurer ! Compris ?

Lorsque Pisse-huile eut récupéré son bocal, il se rendit tout droit chez la boulangère.

Il répéta cette comédie chez la charcutière, chez la couturière, la pharmacienne, l’épicière, la crémière, etc… etc…

Àchacune de ses visites, il recevait quelque monnaie et, chaque fois qu’il reprenait son aquarium, on lui abandonnait son pourboire. Seule, la Blanchut exigea le remboursement des deux sous qu’elle avait versés.

Le marchand d’articles de pêche allait fermer sa boutique, lorsque le gamin vint lui rapporter le bocal où le malheureux poisson, battant des ouïes et bâillant de la gueule, cherchait vainement vers la surface un dernier souffle de vie.

— Monsieur Lappat ! s’excusa le gosse. Je viens vous le rendre. Maman m’a embrassé pour ma bonne intention, mais elle peut pas voir de poisson à la maison… Elle prétend que ça met le « pati » !

Ce même jour, Pisse-huile avait gagné cinquante-trois francs… et le curé une réputation qu’il eut bien du mal à démentir.

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