12
De sa chaleur massive, le soleil frappait brutalement le toit de la cabane. S’immisçant sournoisement par les trous de la tôle ondulée, il mouchetait le sol d’étranges figures dorées et les faisait danser dans la poussière.
Assis sur le billot de chêne, Thermogène, la tête entre les mains, réfléchissait, tout en suivant d’un œil machinal ces multiples dessins de lumière qui, avec une lente obstination, escaladaient tous les obstacles. La vue d’une dizaine de ces petites étoiles d’or, montant en formation régulière à l’assaut d’une peau d’orange, le rappela à d’impérieuses nécessités. En effet, il s’était échappé, au petit jour, sans avaler ce grand bol de lait chaud qui, chaque matin, « fait tellement bon » au palais et à l’estomac. Il fit claquer sa langue sèche et reprit ses méditations.
Il y avait quelque chose de changé dans l’allure de Thermogène. Il s’était « mis propre ».
En cachette de sa mère, il avait sorti de la grande armoire son costume de fête, étriqué, parce que retaillé dans un vieux vêtement du père. Ce dernier n’était guère plus grand que le fils, mais on avait dû rétrécir les manches et le devant du veston pour faire disparaître les parties les plus usées, aux coudes et aux boutonnières. Une vaste lune de couleur différente ornait aussi le fond du pantalon. Cela avait-il de l’importance ! Pour la dissimuler, le gosse n’aurait qu’à ne pas « tomber la veste ». Pour compléter cette toilette inaccoutumée, Thermogène avait tenté de discipliner sa tignasse à grand renfort de coups de peigne et d’aspersion d’eau. Cet essai capillaire qui, tout d’abord avait donné d’excellents résultats, se révéla désastreux par la suite : à la longue, des mèches agglutinées s’étaient redressées et auréolaient son crâne de pointes humides. Enfin, suprême souci de ce qu’il croyait être de l’élégance, il était parvenu après d’innombrables tentatives infructueuses, à nouer autour de son cou, en guise de nœud papillon, un morceau de soie verte, de ce vert étonnant, impossible à réaliser sur une palette.
De temps à autre, il levait vers la porte un visage anxieux.
Soudain, il sursauta. Le carillon de l’église égrenait dans l’atmosphère lourde, les douze coups de midi.
— Coquin de sort ! murmura-t-il, il y a longtemps que la messe doit être terminée !
Quelques branches craquèrent enfin dans le sentier.
D’un bond il fut sur pied. En hâte, il essuya ses souliers sur le bas de son pantalon, se passa l’index sous les narines pour s’assurer qu’il n’y pendait aucune sécrétion inélégante, vérifia l’aplomb de sa cravate, boutonna son veston et, figé par l’émotion, il attendit :
La porte s’ouvrit et Monique de Saint-Fébrier apparut, éblouissante dans la lumière crue.
Tout de suite, elle eut un haut-le-corps et poussa un léger cri de surprise. De toute évidence, ce n’était pas ce gamin qu’elle espérait rencontrer dans cet endroit écarté.
— Jacotin ! murmura-t-elle, cachant mal une grosse déception… Que fais-tu ici ?
Thermogène ne répondit pas. Il en eût été bien incapable. Sa gorge contractée se refusait à émettre le moindre son. Pourtant, Dieu sait s’il avait désiré cet instant ! Il ne pouvait détourner son regard de la ravissante jeune fille. Il la contemplait des pieds à la tête comme s’il la voyait pour la première fois. Elle n’avait cependant rien de spécial ce jour-là. Ses épaisses boucles brunes encadraient sa jolie figure de poupée japonaise du même dessin harmonieux. Elle était vêtue, comme toujours, d’une blouse de soie crème et d’une culotte de cheval. Ses petites mains tiraillaient nerveusement son éternel chapeau informe et coloré comme un chiffon de vaisselle.
Cette tenue était, d’ailleurs, un objet d’abomination pour le brave abbé Moret. Comment ! Sa plus distinguée paroissienne osait assister au Saint Sacrifice, habillée en homme ! Certain dimanche, il n’avait pu résister à l’envie de lui en faire la remarque. Monique s’était cabrée tout aussitôt, évoquant notre mère Ève qui, complètement à poil, avait quand même ses grandes et ses petites entrées au paradis. Le pauvre curé avait, tout d’abord, crié au sacrilège, mais, songeant au denier du culte, il avait tempéré sur-le-champ. « Viens au moins à l’église avec un chapeau ! » avait-il supplié. Depuis cette date, Monique trimbalait dans sa voiture un vieux feutre de son père, arraché à la poussière d’un grenier qu’elle plantait n’importe comment sur son crâne, chaque fois qu’elle pénétrait dans la maison du Seigneur : le reste du temps, comme elle ne savait que faire de ce couvre-chef, il n’était pas rare qu’elle n’en coiffât son cheval Ziki pour le préserver du soleil. Ce chapeau était devenu légendaire dans le pays : quand il ne couvrait pas la tête de la « demoiselle », on était sûr de le trouver entre les oreilles du canasson.
Donc Thermogène contemplait béatement Monique.
Une ride profonde dessina, un instant, un point d’exclamation entre les sourcils de la jeune fille, puis, finalement, celle-ci se décida pour un sourire accueillant, quoiqu’un peu forcé. ― Jacotin ! reprit-elle en hochant doucement la tête. Eh bien ! Tu ne me dis pas bonjour ?
Le gamin avala sa salive, se mordit les lèvres et baissa le nez. Il lui semblait que tout tournait autour de lui, que la cabane s’effondrait en même temps que ses fermes résolutions prises la veille. Pour toute réponse il émit une sorte de grognement.
Monique eut, sans doute, pitié de lui, mais, fine mouche, elle voulut surtout connaître la raison de sa présence à la pinède, aussi le prit-elle gentiment par la main.
— Ma parole, on dirait que je t’intimide ! fit-elle.
— Un peu.
— Allons, allons ! poursuivit-elle en s’asseyant sur le billot… Tiens ! Approche ce fagot et installe-toi à côté de moi.
Encouragé par ces paroles de sympathie, il obéit, mais sans hâte.
— Je te fais moins peur, à présent ?
— Un peu moins, Mademoiselle Monique.
Effectivement, petit à petit, le gamin reprenait confiance. Ses mains n’étaient plus froides, ses joues retrouvaient une couleur normale. Il se sentit plus à l’aise : d’autant qu’il venait de penser à la « bille » que feraient ses copains s’ils le voyaient en tête à tête avec la « demoiselle ».
— Me diras-tu maintenant ce que tu fabriques dans cette cabane, un dimanche matin ? s’inquiéta-t-elle.
— Vous tenez tant que ça à le savoir ?
— Puisque je te le demande !
— Eh bé… je sais bien que c’est pas moi que vous pensiez rencontrer ici !
— Il n’est pas question de moi… mais de toi !
— C’est la même chose !
— Que veux-tu dire par là ?
— Bou Diou, que c’est compliqué ! soupira-t-il.
— Tu n’es pas monté sans motif ?
— Pour sûr !
Thermogène hésitait. Il se frottait les genoux, toussotait, se grattait la tête, ne sachant trop par où commencer.
— Eh bien ! Parle !… Tu as perdu ta langue ?… D’habitude, les gosses des Mouillettes sont plus bavards !
— Les gosses ! Mais j’ai quinze ans, Mademoiselle Monique !
— Je le sais.
— Et à quinze ans, on comprend bien des choses !
— Voyez-vous ça !
— Enfin… des choses de notre âge.
— De notre âge ?
— Té, on n’a jamais que trois années de différence !
Mademoiselle de Saint-Fébrier n’était pas fière, bien au contraire, cependant elle n’admettait pas qu’on lui tînt tête. Elle savait prendre ses risques avec rapidité et désinvolture. Elle adorait diriger, ordonner, mais elle déployait tant de charme que l’on ne pouvait que pardonner à ses fantaisies, à ses désirs, même lorsque ceux-ci devenaient des exigences : or le cas était fréquent. En un mot, elle n’avait rencontré que soumission et prévenance. Rien d’étonnant à cela, car de tous temps, elle avait été seule femme au château. Il est vrai aussi que, même avant l’invention du lit à deux places, le sexe faible a toujours commandé.
Elle demeura cependant interloquée devant les réticences de Thermogène. Plissant imperceptiblement le front, elle reprit :
— J’ai dix-huit ans, c’est entendu ! En quoi cela peut-il t’intéresser ?
— Des fois ?
— Enfin ! Veux-tu me répondre, oui ou non ? commença-t-elle à s’énerver.
Le gosse respira fortement, puis, d’un seul coup, comme s’il se jetait à l’eau, avec cette même sensation désagréable qu’il éprouvait l’été à la baignade laïque et obligatoire, il déclara :
— Je vous ai vue ici, dimanche dernier. Ne vous mettez pas en colère ! s’empressa-t-il d’ajouter… Je vous ai vue avec Monsieur Ginot. Mais je raconterai rien à personne. Je le jure !
— C’est du propre ! répliqua Monique furieuse. Sais-tu comment on appelle ce que tu as fait là ?
De nouveau Thermogène se sentit gagné par ce trouble pénible qui l’avait paralysé dès l’apparition de la « demoiselle », mais il lui fallait surmonter cette désagréable impression, sans cela, il serait incapable de terminer sa confession.
— Ô Bonne Mère, se dit-il. J’aurais jamais pensé que, vue de près, la fille d’un châtelain, c’était si imposant !
Comme les malades ou les grands blessés qui, las de souffrir, cherchent parfois une illusion de soulagement dans l’aggravation de leur mal, par le fait qu’il apporte un changement à la monotonie de leur état, Thermogène préféra s’enfoncer davantage dans son incorrection. Plutôt que de s’excuser ou de répondre à la question qui lui était posée, il poursuivit :
— Monsieur Ginot, il était à côté de vous… Té, comme nous sommes maintenant… Et puis, il caressait vos cheveux… Jamais, je l’avais entendu parler aussi doucement… Même que c’est vous qui aviez l’air de faire le maître… Tout à coup, il vous a prise dans ses bras, et il est devenu tout…
— Assez ! coupa Monique, sèchement. Je ne te demande pas de détails.
Après un moment de silence angoissé, elle se ravisa et reprit sans chercher à dissimuler son inquiétude.
— Et… combien de temps es-tu resté à nous espionner ?
— Sais pas !… Quand l’instituteur il vous a embrassée.
La jeune fille bondit. Les lèvres pincées, les joues rouges de confusion, les sourcils froncés, elle se mit à arpenter la cabane. Sa colère un instant contenue, débordait par soubresauts comme les hoquets d’un couvercle de bouilloire.
— Regardez-moi ce morveux… Un garçon m’a embrassée ! En voilà une histoire. Et après ?… Ça te regarde ?… Je suis assez grande pour savoir ce que j’ai à faire !… Je ne vois pas pourquoi tu me racontes tout ça !… Ah ! tu commences bien !… Tu promets !… Un petit voyou, tiens ! Voilà ce que tu feras dans la vie !… À 15 ans, ça ne rêve déjà que plaies et bosses !… Si tu crois que je ne sais pas qui a barbouillé de suie l’écouteur du téléphone au bureau de postes !… Et la vache du père Nicole ! Qui lui a peint les pis pour lui faire un soutien-gorge ?… Et qui a mis de la colle sur les chaises de l’église et de la vaseline dans le bénitier ?… Jusqu’au jour où tu vas recevoir une de ces corrections !
Tout penaud, le gosse baissait le nez. Sans doute, se rendit-il compte qu’il était allé un peu trop loin, car, sans oser lever les yeux, il se remit à parler très vite, à voix basse :
— Vous fâchez pas, Mademoiselle Monique ! C’est pas vous que je voulais surprendre à la cabane. C’est l’instituteur. C’est pour ça que je suis obligé de vous expliquer ! Je l’avais rencontré, en vous quittant, l’autre jour, à la Croix du Jard. Je me demandais pourquoi il se promenait dans la pinède. Je l’ai vu entrer ici, mais je m’attendais pas à vous y trouver, vous avec ! J’ai bien senti que je devais partir, mais j’ai pas pu ! C’était plus fort que moi. J’ai écouté. Je pensais pas faire mal. Même que je me suis bien marré quand j’ai appris que vous échangiez des lettres entre vous, et que l’abbé Moret vous servait de facteur, sans le savoir…
— Ça aussi, tu l’as entendu ? interrompit-elle.
De plus en plus vexée, elle s’arrêta de marcher, et regardant le gosse froidement dans les yeux, elle s’écria :
— Mais, aujourd’hui ! Que viens-tu faire ici ?
— Eh bé, voilà.
— Voilà quoi ?
— Je voulais vous voir toute seule.
— Toute seule ?
La jeune fille n’en croyait plus ses oreilles.
— Oui, continua Thermogène. Et c’est pour ça que j’ai employé votre boîte aux lettres !
— Quelle boîte aux lettres ?
— Vé, le chapeau du curé !… Je vous ai envoyé un petit mot…
— Ah ! C’est donc toi !
— Même que j’ai eu assez de mal à imiter l’écriture de M. Ginot !
— Cela m’étonnait aussi que Gabriel… euh… je veux dire M. Ginot, ait écrit « après la messe » M.A.I.S.E. !
Devant l’astucieuse supercherie du gamin, la colère de Monique s’effaçait peu à peu.
— Ainsi, tu es au courant de tout ? ajouta-t-elle.
— Eh, je pouvais pas ne pas vous entendre ! Vous rigoliez tellement en vous payant la tête de l’abbé qui vous transportait de l’un à l’autre les papiers que vous glissiez dans sa barrette !
— Très bien ! fit-elle en essayant d’adopter un air pincé. Et alors ?… Maintenant, je suis là !… Toute seule !… Parle !… Que me veux-tu ?
D’une voix à peine perceptible, le gosse murmura : Vous demander si vous allez vous marier avec M. Ginot.
Du coup, Monique de Saint Fébrier faillit s’étrangler d’indignation.
— Eh bien, mon bonhomme, reprit-elle, au bout d’un instant, pour quinze ans, tu ne manques pas de culot !… Mais enfin… qu’est-ce que cela peut te faire ?
— Parce que… parce que… Té, j’ai plus le courage.
Le gosse se troubla et renifla deux ou trois fois pour cacher sa honte ou son émotion.
La jeune fille réalisa seulement qu’elle allait avoir à repousser, à consoler un de ces premiers amours frais et puérils qui font si mal lorsqu’ils s’éveillent dans un cœur d’enfant.
— Où veux-tu en venir ? demanda-t-elle, soudain sérieuse.
— Je ne sais plus, Mademoiselle Monique… Je peux plus !
Et Thermogène fondit en larmes.
Très ennuyée, la fille du châtelain regardait ces pauvres petites épaules que secouaient de lourds sanglots et ne savait quelle attitude adopter. Tout d’abord, elle pensa sécher ces pleurs, mais là ne résidait pas la difficulté : les chagrins de gosse sont comme les giboulées de mars. Elle devait avant tout, s’assurer du silence de ce gamin, soit par persuasion, soit par intimidation. Un mot lâché au hasard, pouvait facilement créer une fâcheuse situation. Elle ne tenait pas à ce que les échos de ses rendez-vous parvinssent aux oreilles de son père. Il aurait très mal pris la chose. Lui, Jean de Saint Fébrier, le châtelain des Mouillettes, voir sa fille se commettre avec un parvenu des écoles laïques !
Monique se décida enfin à prendre Thermogène par le cou, et lui parla d’une voix très douce.
— Voyons ! On ne pleure plus, à ton âge !… À notre âge !…
— Vous savez pas pourquoi ! sanglota le gamin en frottant, de ses poings fermés, ses paupières rougies.
— Je le sais très bien !… Mais, ce n’est pas une raison pour te mettre dans cet état-là !… Tu as le temps d’aborder tous ces problèmes !… Sacré bonhomme ! Tu vas me faire le plaisir d’oublier tout ça !
— Jamais, je pourrais me l’oublier !
— Mais si… mais si !… Tu verras… dans deux jours, tu n’y penseras plus… et si tu es sage, dans un an ou deux, nous en reparlerons !
Ce n’est que quelques instants plus tard, après avoir rassuré le gosse par de vaines promesses, qu’elle lui demanda, avec un soupçon d’inquiétude :
— Tu ne raconteras à personne… que… M. Ginot…
— Je le jure ! répondit-il en écrasant avec le dos de sa main les dernières larmes qui mouillaient encore ses joues.
— Tu es un brave petit gars, Thermogène !
— Té, vous savez qu’on m’appelle « Thermogène » ?
— Évidemment : Tout comme mon frère est « Pâte à Reluire ».
Le gamin eut un pâle sourire.
— Tu ne répéteras pas, non plus, notre rencontre d’aujourd’hui ? poursuivit Monique.
— Oh ! ça ! Sûrement pas !… Pas plus que vous, faudra jamais dire que vous m’avez vu « chialer »… parce que les copains !… Vous comprenez ! C’est moi le Chef ! Enfin, le Président !
— Quel Président ?
— Oh ! Maintenant que nous avons un secret, je peux bien tout vous raconter.
Thermogène sortit alors de leur cachette les statuts de l’A.M.C. et expliqua, en détail, le fonctionnement et le but de cette association.
Imaginant la tête de son père, devant les gamins fuyant son approche, Monique ne put dissimuler son sourire.
— Ça vous amuse ? s’étonna Thermogène.
— Je trouve ça très drôle !… Il n’y a que l’histoire de la…
— La pissotière ?
— Oui… enfin… ça me paraît un peu excessif !
— Vé, c’est ce qui rapporte le plus !
— Vraiment ! Et vous avez beaucoup d’argent ?
— Pas trop ! confessa Thermogène, soudain triste à la pensée de tout ce que ses camarades avaient fait pour la caisse du « clube », alors que lui perdait son temps à rêver de la « demoiselle ».
Monique ne s’aperçut pas de cette ombre d’amertume qui obscurcissait le front du gamin, mais cette idée d’amendes, de moyens employés pour réaliser une certaine somme, lui fit entrevoir la possibilité de s’assurer définitivement de la discrétion de Thermogène, en ayant envers lui et ses amis un geste généreux.
— Puisqu’il y a des filles dans votre association, insinua-t-elle, pourquoi ne m’y ferais-je pas inscrire ?
— Vous !… Oh mais… vous êtes trop grande !
— Nous n’avons que trois ans de différence !
Thermogène sourit gentiment à la boutade de la jeune fille.
— Vous pourriez m’accepter comme membre anonyme !
— Anony… ano…
— Comme membre honoraire, si tu préfères !
— Hono… raire ! Vous avez raison, c’est plus facile à dire.
— Et d’abord, combien vous faut-il pour aller à Barcenette ?
— Si on avait mille francs, soupira le gosse en roulant des yeux de fox à poils ras devant un magasin de fourrures, ce serait formidable !
— Mille francs !
— Oh ! Mais, il y a déjà pas mal de ronds dans la caisse, plus quelques amendes qui vont rentrer tantôt à la réunion !
Voyant que l’aventure ne se terminait pas si mal. Monique de Saint Fébrier commençait à s’amuser follement.
— Je peux te donner cet argent, dit-elle, mais à une condition.
— Vous me donneriez !…
— À la condition que, ça aussi, ce soit un secret entre nous.
— C’est pas possible ! Les copains me demanderaient où j’ai pris tous ces ronds !… Ils croiraient que j’ai « escané » !
— Je suis tranquille ! Tu es intelligent ! Tu trouveras bien quelque chose à leur répondre.
Fier de cette considération, Thermogène se redressa.
— Tiens ! continua Monique, en sortant un minuscule portefeuille de sa poche. Prends toujours ces cinq cents francs ! Je compléterai la somme après-demain.
Thermogène regarda le billet que lui tendait la jeune fille sans oser le toucher, alors gentiment, elle le lui glissa dans la main.
— Mais c’est compris ! fit-elle. Pas un mot de tout cela.
— Je vous l’ai déjà juré, assura le gamin en tournant et retournant le précieux papier entre ses doigts… Quand même, ça me rend tout drôle !… Comment je pourrais jamais vous remercier ?
— Tu n’as pas à me remercier !… Nous avons un secret de plus, c’est tout !… Aujourd’hui je te fais plaisir ! Demain ce sera ton tour !
— Oh ! mais… mais alors… Mademoiselle Monique… on est amis !
— On est copains, Thermogène !
— Oh ! ça, alors !
Ivre de joie, il trépignait, sautait, dansait. Il allait saisir la main de la jeune fille, lorsque celle-ci, le devançant, le prit amicalement par les épaules et brusquement lui posa un baiser sur la joue.
— Ô Bonne Mère ! s’écria-t-il. Heureusement qu’on nous a pas vus !… Vous auriez été obligée de vous embrasser Bouche d’Égout !
⁂