13
Depuis longtemps, déjà, la cloche du château avait sonné le repas de midi, lorsque Monique de Saint Fébrier prit le chemin du retour.
Les profondes ornières, creusées dans le sentier de la pinède, obligeaient la jeune fille à conduire son fragile tonneau au pas, malgré les écarts d’impatience de Ziki qui aurait volontiers adopté le trot allongé afin d’atteindre plus rapidement la paille fraîche de l’écurie.
Chassant machinalement de la mèche de son fouet les taons voraces qui se gavaient impudemment sur la croupe de l’animal, elle souriait, insensible aux cahots de la voiture.
Sa rencontre avec Thermogène l’avait, au début, fortement contrariée, mais elle était assurée, à présent, de la discrétion du gamin. Il y avait trop de raisons pour cela. Avec son tempérament méridional, il se vanterait, peut-être, devant ses petits camarades, d’avoir « causé à la demoiselle », mais, certes, il ferait silence sur le sujet de leur conversation par crainte des railleries et des quolibets que ceux-ci ne manqueraient pas de lui décocher en apprenant qu’il avait pleuré devant une fille. Et puis, pour le consoler, ne lui avait-elle pas promis, un peu à la légère, sans doute, de le rencontrer de nouveau ! De toute évidence, il se garderait bien de détruire, par d’inutiles bavardages, une perspective aussi heureuse qu’inespérée.
Ainsi donc, insouciante et gaie, Monique rentrait au Manoir, riant de l’esprit astucieux de ces gosses, du pittoresque club qu’ils avaient formé et dont elle se trouvait être membre honoraire par la force des choses.
Elle était parvenue à l’endroit où le sentier oblique légèrement sur la gauche pour attaquer, de biais, la route du château. Vingt mètres plus loin, à l’intersection des deux chemins, la fameuse Croix du Jard, repeinte religieusement chaque année par l’abbé Moret, détachait sur le ciel étincelant sa dentelle de fer forgé, comme pour protéger de sa puissance mystique la vallée des Mouillettes. Dans ce riant panorama, la Jague, après avoir caressé coquettement les blanches maisons du village, après s’être inclinée en grommelant sous le Pont aux Lierres, après avoir bruyamment protesté au barrage des Roches Brunes, étirait son ruban d’acier parmi les terres rouges et se hâtait vers l’horizon. Monique allait passer devant ces masses d’ombre et de lumière, où la nature déployait toute sa fantaisie pour brosser un tableau étonnant de contrastes et de variétés, sans que son regard anesthésié par l’habitude fut attiré quand, soudain, Ziki se jeta violemment sur le côté. Une roue de la voiture s’arracha de l’ornière et le léger véhicule pencha dangereusement.
La jeune fille affermit aussitôt les rênes dans ses petites mains et fit claquer sa langue.
— Oh !… Paix, Ziki !… Allons ! allons ! dit-elle.
— Pi-i-i-i-hou ! répondit une voix derrière les arbres.
— Gabriel ! s’exclama Monique en reconnaissant l’appel coutumier de l’instituteur. Où vous cachez-vous ? Ne faites-pas l’imbécile ! Vous savez bien que Ziki est ombrageux lorsqu’il sent l’écurie !
De derrière les genêts bordant la lisière du bois d’un large feston d’or, Ginot apparut, descendit le talus et sauta lestement le fossé.
— Bonjour, Monnie ! cria-t-il gaîment en s’approchant de la voiture.
— Vous êtes fou ! reprocha la jeune fille. Vous ne vous rendez pas compte que nous sommes à deux pas du château !
— Vous pourriez quand même me tendre la main !
— Non, Monsieur. Ce sera votre punition. Qui vous a permis de venir ici ?
En effet, la semaine précédente, la fille du châtelain avait estimé, non sans raison, que la cabane n’offrait guère de sécurité pour leurs rendez-vous.
— Vous voyez bien que d’autres personnes sont venues par là ! avait-elle fait remarquer à Ginot. Il y a encore des traces de pas dans la poussière et quelqu’un a versé de l’eau sur le sol !
Effectivement, les gosses, dans leur fuite précipitée, n’avaient pas eu le temps de remettre de l’ordre dans le « clube », et les émotions répétées de Pisse-huile avaient laissé leurs signatures humides longtemps après leur départ. Monique avait donc décidé que, dorénavant ils se rejoindraient de l’autre côté de la pinède, au pied d’un vieux chêne vert, dominant les autres arbres de toute sa morgue, et dont la présence au milieu des pins-parasols était pour le moins inattendue.
— En arrivant à la Croix du Jard, répondit l’instituteur, j’ai entendu votre voiture. Je me suis caché pour vous faire une surprise… Maintenant, si je ne craignais pas d’outrager votre susceptibilité de femme, je vous demanderais, à mon tour, ce que vous fabriquez dans ces parages ?
— Je reviens d’un pieux pèlerinage à l’endroit où normalement vous auriez dû être, Monsieur.
— Mais…
— Mais votre égoïsme d’homme vous l’a fait oublier… C’est bien cela ?
Ginot ne put réprimer un geste d’impatience.
— Comment, Monnie ! Je vous ai écrit trois fois sans obtenir de réponses…
— Trois fois ?
— Vous n’avez rien reçu ?
La jeune fille réalisa, soudain, que Thermogène ne devait pas être étranger à cette perturbation dans son courrier intime. Un éclair de malice brilla dans ses yeux noirs.
— Vous avez tort de prendre cela à la légère ! reprocha Gabriel. C’est sérieux ! Le curé est certainement tombé sur mes lettres !
Du coup Monique de Saint Fébrier pouffa de rire.
— Excusez-moi ! dit-elle. C’est nerveux. Et puis, votre nature prompte à tout dramatiser me met en joie… Rassurez-vous. Votre saint homme de facteur fait toujours sa tournée avec ponctualité et dévotion.
— N’empêche qu’avant-hier soir, j’ai constaté, à plusieurs reprises, qu’il me dévisageait avec un drôle d’air, pendant que nous faisions notre partie !
— Si vous croyez que votre engouement soudain pour le jeu d’échec ne l’a pas surpris ! Il n’est quand même pas complètement idiot ! D’un autre côté, vous connaissez son caractère ironique et bon garçon ! S’il avait découvert une de vos lettres dans sa barrette, il me l’aurait tout simplement remise en mains propres avec un sermon ad hoc… ce dont je me moque éperdûment, d’ailleurs.
— Jusqu’au jour où vous lui avouerez tout au confessionnal !
— Boum ! Voilà l’esprit fort qui reprend le dessus ! Mais, mon pauvre Gabriel, à confesse, on dit ce qu’on veut… et à la fin on ajoute que l’on a menti.
— C’est commode !
— Je veux bien avoir un minimum de respect pour les décents principes de mon vénérable papa, mais quant à l’abbé… je m’en bats l’œil ! Je ne m’occupe pas de sa soutane. Il n’a pas à s’occuper de mes culottes !
— Monique, voyons !
— Oh ! Cela n’empêche pas que je l’adore !…
— Il vous le rend bien.
— …Mais je ne prise pas du tout ses perpétuelles leçons de morale !
— Ce ne sont que sages conseils !
— Vous en avez de bonnes, vous ! Si je vous écoutais, entre les sermons du curé, les principes de papa et les additions de la cuisinière, je n’aurais même plus le temps de me faire les ongles !
Monique de Saint Fébrier avait un caractère primesautier et autoritaire qu’elle manifestait jusque dans ses entretiens avec son amoureux. Par contre, Gabriel, sans être d’une tiédeur excessive, avait conscience de la différence de condition qui les séparait : à chaque instant, il l’évoquait et il en souffrait. Par bonheur, l’esprit d’initiative et le tempérament volontaire de la jeune fille contrebalançaient ce fâcheux complexe.
Monique tendit sa main à l’instituteur avec un air détaché qui semblait dire : « À présent, vous pouvez l’embrasser ! » Il y posa aussitôt ses lèvres avec passion.
Soudain il remarqua le vêtement que portait Monique.
— Mais, s’écria-t-il, vous revenez de la messe ?
— Je ne la manque jamais le dimanche matin.
— Vous y êtes allée dans cette tenue ?
— Pourquoi pas ? Je m’habille toujours ainsi !
— En pantalon ?
— La belle histoire !
— Et vous vous étonnez des sermons de l’abbé Moret ?
— Il n’est pas question de l’abbé Moret ! Ce n’est pas lui que je vais voir à l’église… C’est le Bon Dieu.
Ginot secoua doucement la tête en souriant.
— Vous êtes une enfant terrible ! dit-il.
Àpropos d’enfant, répondit-elle, il faut que je rentre tout de suite au château, si je ne veux pas être privée de dessert !
L’instituteur eut un geste de déception.
— Vous avez bien encore deux minutes, Monnie !… Et puis j’attends toujours vos explications. Pourquoi n’avez-vous pas répondu à mes lettres ?
— Je n’avais pas de timbre-poste ! s’exclama-t-elle en riant.
— Ce n’est pas une plaisanterie !… Vous m’obligez à venir guetter votre passage à la Croix du Jard…
— Vous feriez mieux de ne pas vous en vanter !… Enfin !… Je ne vous ai pas écrit parce que… parce que… avec la barrette du curé, on risque des levées supplémentaires… Vous aviez raison. Désormais, plus de correspondance clandestine !
— Mais, Monnie…
— C’est décidé.
Depuis un moment déjà on entendait quelqu’un qui gravissait la route en sifflant.
— Attention ! Voilà du monde ! dit-elle.
— C’est, peut-être, votre père ! s’affola Ginot.
— À cette heure-là ?
— Je vais voir. Si c’est lui, je file.
Après avoir fait le tour de la voiture, il sauta le fossé et regarda à travers la haie.
— Rien de grave ! lança-t-il gaîment. Ce n’est que le petit Jacques. Soyez tranquille, il ne viendra pas jusqu’ici.
L’instituteur s’élança en courant et parcourut rapidement la vingtaine de mètres qui le séparaient de la Croix du Jard. D’un seul coup, il bondit et surgit devant les yeux épouvantés de son élève.
Ce dernier en eut le souffle coupé… et le sifflet aussi, par la même occasion.
Sans l’ombre d’une hésitation, exécutant un demi-tour impeccable, le gosse disparut comme un lapin.
— C’est étrange ! murmura Ginot en revenant près de la jeune fille. Dès que ces moineaux-là m’aperçoivent, ils s’enfuient comme si j’étais un épouvantail !
Pensant aux statuts de l’A.M.C., la récente « membre honoraire » essaya bien de garder son sérieux, mais, finalement, elle éclata de rire.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle là-dedans !
— Ce n’est rien ! Je m’amuse simplement à l’idée que si l’on pouvait chasser tous les importuns avec autant de facilité, la vie serait merveilleuse… Sur ce, Monsieur mon amoureux, maintenant que l’ennemi est en fuite, je crois que nous pouvons regagner, chacun, nos quartiers respectifs !
— Vous verrai-je au moins, cet après-midi, Monnie ?
— Certainement, mais pas à la pinède. Il y a vraiment trop de circulation.
— Mais où, alors ? Avez-vous une idée ?
— À cinq heures au bas de Monfort-le-Bel, sur les bords de la Jague. Il n’y vient jamais personne. J’éviterai de passer par les Mouillettes et je traverserai avec une « plate ».
— Attention ! Monnie ! Le courant est parfois très fort à cet endroit et il vous faut le remonter !
— Soyez sans inquiétude, j’ai des muscles… et un pantalon, comme un gars !
Monique de Saint Fébrier inspecta alors l’horizon pour s’assurer qu’ils étaient bien seuls, puis, se penchant brusquement vers Gabriel, elle le saisit par le cou et l’embrassa sur les lèvres.
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