‹ Le Club des 400 coupsChapitre 15 sur 24 · 15

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Douillettement blotti dans l’ombre de l’église, le jardin du presbytère constituait un véritable îlot de fraîcheur au centre des Mouillettes. L’abbé Moret appréciait pleinement cet avantage. Chaque jour, il arpentait ces quelques mètres de terrain pavés de larges dalles rongées de mousse, et où quelques mimosas rivalisaient de couleurs et de parfums avec les rosiers grimpants. Seul, un massif de géraniums en garnissait le centre. Durant ses promenades solitaires, le vénérable curé en faisait inlassablement le tour. Il méditait. Plus exactement, il laissait voguer ses pensées vers des sujets qui, la plupart du temps, n’avaient rien à voir avec le Mystère de l’incarnation. De toutes façons, il se serait bien gardé d’y lire son bréviaire. Pendant quinze ans, il avait parcouru ce petit livre de prière inséparable de l’habit ecclésiastique tout comme le sac à main complète la toilette féminine. Il en connaissait le mot-à-mot, et eut été capable d’en réciter, en commençant par la fin, toutes ses oraisons.

— Tout ça, c’est de la foutaise ! pensait-il. À force de manger de la viande, on finit par n’en plus distinguer le goût ! À force de marmotter ces litanies, les lèvres récitent et le cœur n’y est pas !

Par contre, il avait une prédilection marquée pour son chapelet. Non pas que le contact de ces petites boules amenât en lui une réaction mystique, mais il avait calculé qu’un « Notre père » ou un « Je vous salue, Marie » correspondait à un tour complet du massif de fleurs. Il savait qu’à chaque passage devant le gros mimosa du fond il devait être parvenu exactement à un « Ainsi soit-il », et par conséquent faire glisser, du bout du pouce, une des graines d’ivoire. Lorsqu’il était en retard, il allongeait le pas ; lorsqu’il avait de l’avance, il ralentissait l’allure. Cela, direz-vous, n’a rien à voir avec la religion ! Évidemment, et l’abbé Moret partageait cet avis, mais, ce souci de régularité apaisait sa conscience.

En effet, tandis que cette prière mécanisée occupait son esprit, si ses idées n’étaient pas anesthésiées par le recueillement, du moins, elles ne s’abandonnaient pas aux visions grivoises, généralement provoquées par le climat amollissant et aggravées par l’abstinence.

Certain jour, qu’il avait reçu la visite d’un jeune prêtre basque, champion de « pala », il avait exposé son procédé à ce dernier.

D’abord étonné, puis enthousiasmé, le confrère avait voulu en tenter l’expérience. Il s’était donc placé sur l’un des côtés du massif de géraniums cependant que l’abbé Moret lui faisait vis-à-vis. Mais, alors qu’ils tournaient tous les deux dans le même sens, le tempérament sportif du joueur de pelote avait pris le dessus, et le jardin du presbytère avait vite menacé de ressembler à un vélodrome, si bien que le curé des Mouillettes avait arrêté la compétition.

Donc ce dimanche, le brave prêtre provençal poursuivait son périple monotone.

Il avait dégrafé sa soutane et son rabat. Par dessous sa barrette, les quatre coins d’un mouchoir, étendu sur son crâne pour en éponger la transpiration, pendaient comme des lambeaux de perruque. Il s’apprêtait à enlever le dernier « Je vous salue, Marie », dans un sprint de grande classe, lorsque résonna la clochette de la cure.

Arrêté dans son élan, il eut un geste d’impatience.

— Quel est l’enfant de péché qui vient m’embêter à cette heure-là ! murmura-t-il.

Il se pencha légèrement et aperçut sa bonne, Céline, qui, par la fenêtre de la cuisine le regardait, les yeux ronds, et paraissait attendre des ordres.

Depuis onze ans, Céline, une authentique Landaise, était au service de l’abbé Moret. Caméléon mystique, à force de vivre avec le saint homme, elle s’était adaptée si étroitement à sa personnalité, qu’elle avait fini par réagir comme lui.

Pour le moment, les bras graissés jusqu’aux coudes, car elle préparait de ce bon pâté qui faisait le régal de son maître et aussi le sien, elle se tenait immobile.

— Céline, va ouvrir !… Si ce n’est pas pour le denier du culte, réponds que je suis à Saint-Pierre de Rome ! ajouta-t-il en criant, et sachant pertinemment que le visiteur ne pouvait pas manquer de l’entendre.

La servante essuya ses mains sur son tablier, et en roulant ses lourdes épaules, elle se dirigea vers l’entrée.

Au bout d’un instant, elle était de retour et grommelait entre ses dents :

— Y a personne, Monsieur le Curé ! J’ai regardé par le judas…

— Mais, coquin de sort, l’interrompit l’abbé. Je t’ai déjà répété, mille fois, qu’on ne disait pas le « judas »… Le judas… sur la maison du Bon Dieu ! A-t-on jamais vu ça !

Il allait reprendre son tour de piste lorsque la sonnette tinta de nouveau.

— Ah ça ! c’est trop fort ! fit-il. Attends, Céline, je vais aller voir, moi-même.

En deux bonds, il traversa le jardin et pénétra dans le petit vestibule qui donnait directement sur la rue.

— Je me demande ce que fait le Pape, dans son Vatican, grogna-t-il. Pourquoi ne se garde-t-il pas les cloches quand on les lui envoie pour Pâques.

S’approchant de la porte, il l’ouvrit d’un seul coup.

Thermogène était devant lui.

— Jacotin ! s’étonna-t-il. Et qu’est-ce que tu veux ?

— Excusez-moi, Monsieur le curé. Tout à l’heure, quand Céline est venue jusque-là, je me suis bien haussé sur la pointe des pieds, mais elle pouvait pas me voir ! J’atteignais pas le trou !

— Comment se fait-il qu’aujourd’hui dimanche tu ne joues pas avec tes camarades ?

— Je viens de les quitter. Je voulais vous parler.

— Oh ! Oh ! Je t’écoute, mon enfant.

L’abbé prit familièrement le gosse par le cou.

— Allons dans le jardin, nous serons plus à l’aise ! ajouta-t-il.

Céline était repartie à sa cuisine et à ses fourneaux.

— Je te félicite pour ta piété, remarqua le prêtre, tout en approchant une chaise de fer près de son fauteuil préféré. Tiens ! assieds-toi… Déjà, la semaine dernière, tu es venu, chaque soir, au presbytère !

En d’autres circonstances le gamin eut souri, car ses fameuses visites n’avaient eu pour but que d’intercepter les billets doux de l’instituteur.

— Allons ! explique-moi ce qui t’amène, Jacotin ! poursuivit le brave homme en ôtant sa barrette et en épongeant son crâne. Tu as fait quelque chose de mal ?

— Oh ! non.

— Pourtant lorsqu’on vient chez le Bon Dieu, c’est rarement pour lui dire qu’on a gagné à la loterie !

Thermogène se balançait sur son siège, ne sachant comment poser la question qui lui brûlait les lèvres.

Habitué à arracher les confessions de la bouche de ses pénitents, le prêtre pensa l’aider et continua de l’interroger.

— C’est un de tes camarades qui s’est mal conduit ?

— Non plus !

— En somme, si je comprends bien, tu n’as pas commis de péché… personne n’a commis de péché ! Mais, Bonne Mère ! Si ça continue, je vais être obligé de m’inscrire au chômage !

— C’est que…

— Tu n’oses plus parler devant moi ? Préfères-tu te confesser ?

— Pas la peine !

— Eh bé ! Tu es plus fermé qu’un tabernacle ! Quand tu imites le corbeau pendant la messe, tu te sens plus à ton aise ?

— C’était pas moi.

— Tss ! tss ! raconte pas d’histoire ! Je t’ai vu. Mais enfin ! C’est pas pour ça que tu es venu ?

— Non ! Mais c’est difficile !

— Tu as quelque chose à me demander ?

— Oui, Monsieur le curé.

— Ah ! Nous y arrivons !

Comme toujours, Thermogène se sentait intimidé devant les grandes personnes, mais cette impression d’infériorité ne durait jamais très longtemps, elle laissait bientôt la place à un sans-gêne, à une audace faite plus de nécessité que d’impolitesse et que les enfants, les généraux et les cinéastes appellent du « culot ».

— J’aurais voulu un petit renseignement, dit-il.

— Et c’est pour ça que tu fais tant de manières ?

— Vous savez ce que c’est, vous, l’Assistance Publique ?

— L’Assistance Publique ! s’étonna le brave homme… Bien sûr.

— Vous y êtes allé ?

— Oh ! non, mon enfant.

— C’est loin ?

— Mon Dieu ! Il y en a dans toutes les régions de France, je crois !… Mais pourquoi ces questions ?

— Pour rien ! Pour savoir !

— Drôle de curiosité !

Le gosse se frotta le nez, réfléchit une seconde, puis se décida :

— Qui c’est qui habite là-bas ?

— Mais enfin, où veux-tu en venir ? s’écria l’abbé Moret, en écartant les bras. Tu ne penses pas y être envoyé ! Avec des parents comme les tiens, tu ne risques rien, vaï ! Ton père est un drôle de « balesse » ! N’aie pas peur ! C’est pas pour toi.

— Peur ! Pourquoi « peur » ! On y est méchant ?

— Pas le moins du monde ! Mais ce ne sont pas des enfants comme toi qu’on y envoie. Non ! L’Assistance Publique est une très belle œuvre de bienfaisance qui a pour mission de recueillir les orphelins.

Thermogène baissa la tête. Un gros chagrin attrista subitement sa frimousse d’ordinaire si éveillée. Ainsi, la Marie avait dit la vérité ! Petit-Peu n’avait plus de parents. Il allait être confié à l’Assistance.

— Alors, mon bonhomme, continua le prêtre, c’est tout ce que tu voulais savoir ?

— Presque.

Le curé des Mouillettes enleva ses lunettes, souffla sur les verres, les essuya avec un coin de son mouchoir, plissa ses petits yeux malins et murmura, d’un air entendu :

— Je comprends maintenant… Monsieur Ginot vous a donné un devoir de narration sur l’Assistance Publique !

Le gamin leva sur l’abbé ses grands yeux clairs.

Cet instituteur est un laïque impénitent, pensa l’homme de Dieu, tout à l’idée qui venait de surgir dans son esprit. Il se montrerait un pédagogue beaucoup plus avisé s’il parlait un peu à ses élèves du Purgatoire et de l’Enfer. Triste époque… Dans le fond, les religions, quelles qu’elles soient, ne sont jamais que des épouvantails que l’on agite devant les gamins pour les empêcher de faire des bêtises… Il est vrai que lorsqu’ils ont grandi ce ne sont pas les flammes éternelles qui les font reculer devant l’attrait du péché… à moins qu’ils ne deviennent un brave couillon de curé comme moi ! Le péché ! Mais pourquoi le Bon Dieu a-t-il inventé le péché ?

Le saint homme s’arrêta soudain, effrayé de constater, une fois de plus, que ses réflexions l’entraînaient encore au-delà des limites permises. Il se signa précipitamment pour demander pardon au Seigneur, puis, de nouveau, il regarda le gosse.

― Ainsi, Jacotin, fit-il, on t’a donné un devoir sur l’Assistance Publique ?

Le gamin avait eu le temps de se ressaisir et de calculer tous le bénéfice et les renseignements qu’il pouvait tirer de l’erreur du prêtre.

— Eh ! Oui, Monsieur le curé. J’y ai réfléchi, toute la nuit. Mais ça venait pas !

— Peuchère ! Il fallait me le dire tout de suite ! Qu’est-ce que tu voudrais encore savoir ?

— Eh bé !… Qu’est-ce qu’on leur z’y fait aux orphelins, là-bas ?

— On les garde… On s’occupe de leur instruction…

— Est-ce qu’ils sont heureux ?

— Mon petit, on ne remplace jamais un papa ou une maman.

— Alors ils sont à plaindre ! Moi, je crois qu’ils seraient mieux n’importe où !

— Où veux-tu qu’ils aillent ! On ne peut pas les laisser dans la rue.

— Bou Diou ! Pour pas qu’ils soient dehors, on les met dedans !

— Voilà de bien grands mots, Jacotin ! Ils ne sont pas en prison !

— Pas en prison, mais ils prennent pas de soleil !

― Ils sortent de temps en temps, en promenade !

Thermogène baissa tristement la tête.

— J’ai encore quelque chose à vous demander, Monsieur l’abbé.

— En somme, c’est moi qui fais ton devoir !… Allez ! Je t’écoute.

— Est-ce qu’ils y restent longtemps, à l’Assistance Publique ?

— Pas toujours ! Parfois, on les place à la campagne, dans une ferme pour qu’ils travaillent… Parfois, de braves cœurs en adoptent…

— Adopter ! Qu’est-ce que ça veut dire ?

― Adopter, c’est recueillir !

Thermogène eut un éclair de joie dans le regard.

— On peut adopter un orphelin ? fit-il. Et n’importe qui ?

— Ah ! non ! reprit l’abbé. Il faut être marié, de bonne moralité, etc…, etc… On fait alors une enquête avant d’accorder la garde de l’enfant ! Lorsque rien ne s’y oppose, ce dernier devient ainsi le fils légitime d’un papa adoptif.

— Oh ! Là ! Que c’est compliqué !

— Ah ! Tu peux le dire ! Ce ne sont pas des sujets de composition française à donner à des gosses !

— Je parle pas de la narration ! Alors c’est si difficile d’adopter un petit ?… Mais ça peut se faire ?

— Évidemment ! C’est un cas qui se présente trop rarement, hélas ! mais il y a tout de même quelques braves gens sur terre.

Thermogène se gratta le menton d’une main et la tignasse de l’autre, ce qui chez lui, était signe de profonde réflexion.

— Eh ! bé ! Je vous remercie bien, Monsieur le curé, dit-il au bout d’un moment.

— Tu n’as pas d’autres questions à me poser ?

— Et ça vous suffit pas, à vous ? En somme, si j’ai bien compris, à l’Assistance Publique les enfants sont élevés, cajolés, dorlotés, mais ils ne sortent pas ? Pour qu’ils soient vraiment heureux, il faut qu’ils retrouvent un père ?

— Tu as une tournure d’esprit un peu curieuse, Jacotin ! Enfin !… Quel âge as-tu maintenant ?

— Quatorze ans, Monsieur l’abbé.

— Évidemment ! conclut le curé. C’est l’époque où la chrysalide devient papillon ! Tu n’es plus tout à fait un enfant, et pas encore un petit homme.

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