16
L’ombre maussade s’appesantissait sur la campagne. Déchirés par des éclairs de chaleur, des nuages de plomb barraient l’horizon. Le mistral s’était levé et soufflait puissamment, obligeant les grands arbres noirs à le saluer au passage.
Dans la carrière, Pipermint, Marius, La Mouche, Puding, Pasodoble, Bouche d’Égout et Pisse-huile discutaient à voix basse et s’étonnaient de l’absence du Président.
— Pourvu qu’il se soit pas fait choper, dit le fils du cabaretier ! Il a « taillé l’école » aujourd’hui !
— Penses-tu ! répondit Bouche d’Égout. Celui qui le possédera, il est pas encore né !
La Mouche eut une petite moue dédaigneuse.
— Pourquoi, il a pas voulu que les autres, ils viennent avec nous ? demanda Puding.
— Probable que ce qu’il a à nous raconter, c’est pas pour l’oreille des « minots » ! estima Pasodoble. Si tu l’avais entendu rouspéter quand j’ai parlé d’amener Toutengueule !
— Et Pâte à Reluire ?
— Il habite trop loin.
Soudain, dominant le bruit du vent balayant la campagne à grands coups de rafales, un aboiement se fit entendre. Instinctivement, tous les gosses regardèrent vers le haut de la carrière.
La silhouette de Thermogène émergea des buissons de genêts.
Le temps de faire le tour par le sentier, de dévaler la pente au milieu d’un nuage de terre rouge que lui disputait le mistral, il avait rejoint ses camarades.
D’avoir trop couru, la sueur dégoulinait le long de sa figure et y dessinait de noirs sillons. Le rouge de ses joues lui montait jusqu’aux yeux : il avait, d’ailleurs, grand’peine à les tenir ouverts, tout picotés qu’ils étaient par la poussière et le grand air. Dans la grisaille du soir sa tignasse flamboyait plus que jamais.
Exténué, il se laissa tomber sur le sol, entre Pipermint et Puding.
— Petan, on commençait à se faire un brave mauvais sang ? dit Pasodoble. Et d’où que tu viens ?
Reprenant lentement sa respiration, Thermogène ne répondit pas tout de suite.
— Laisse un peu souffler, vaï ! fit Pisse-huile.
— Ah ! pour souffler, il souffle ! ricana La Mouche. On croirait qu’il a avalé la forge au père Martillasse.
— Je voudrais bien t’y voir, toi, bougre de minable ! intervint Pipermint. T’es pas foutu de courir vingt mètres sans tomber du mal de macaque !… Te presse pas, Thermo !
Ce dernier s’essuya le front d’un revers de manche et renifla un bon coup.
— C’est qu’on n’a pas tellement de temps ! déclara-t-il enfin. Vous pensez bien que si j’ai pas été en classe aujourd’hui, c’est que j’avais mieux à faire qu’à écouter les conneries de Ginot !
— Et qu’est-ce que tu lui diras demain ?
— Fada, j’ai un mot d’excuse.
— De ton père ?
— Parfaitement.
— Ah, toi alors !
— Té, c’est celui de l’autre jour, quand je suis allé à Barcenette. Après l’avoir lu, le Ginot l’avait jeté au panier. Moi, je me le suis ramassé. J’aurai qu’à gratter la date.
— Mais d’où que tu viens ? insista Pasodoble.
— Bou Diou ! s’exclama Marius en appliquant une tape sur le dos de son collègue enfant de chœur, t’es plus pressé que l’extrême-onction !
Thermogène eut un regard froid du côté du négrillon.
— Blague pas avec ça, veux-tu ! Précisément, je vous ai demandé de venir parce que j’avais à vous parler de Petit-Peu !
— Comment il va le caganis ?
— Peuchère, il a pas de veine !
— Il est malade ?
— Pire.
Tous les gamins s’étaient tus. Dans leur âme d’enfant, ils pressentaient de graves événements. Bouche d’Égout, immobile, l’index figé dans la narine et stoppé dans son action de récurage, regardait son Président avec anxiété. Machinalement, le fils du cabaretier avait ramassé un peu de poussière et, de son poing serré, il la laissait glisser sur le sol en un mince filet. Marius roulait des yeux brillants dans sa peau d’ébène. Pasodoble baissait les paupières. Puding remuait lentement sa face ronde, tel un bouddha de porcelaine. La Mouche avait perdu son air sournois. Même Pisse-huile avait cessé son dandinement.
Seul le vent poursuivait, avec indifférence, sa plainte lugubre.
Assis par terre, les bras croisés sur les genoux, Thermogène rompit enfin le silence.
— Le Petit-Peu, laissa-t-il tomber tristement, on va le mettre à l’Assistance Publique… Mais, savez-vous ce que c’est que l’Assistance Publique ?
— Pas très bien ! répondit Pisse-huile.
— C’est pas un collège ? fit Pipermint.
— Penses-tu ! Moi, hier, je me suis renseigné. J’ai été interroger le curé… Ô Bonne Mère, qu’est-ce qu’il m’a raconté !… Paraît que c’est un bâtiment tout noir, où il y a jamais le soleil !… Remarquez qu’il a dit aussi que les orphelins, ils y étaient soignés avec dévouement. Mais quand même, il a ajouté, et ça, je l’ai bien entendu, qu’une maison c’était pas une mère !… Alors, j’ai réfléchi. Je me suis vu ce pauvre caganis, tout seul dans leur grande baraque !… Peuchère, il a déjà perdu la cousine, et pour le consoler, ils lui feraient perdre les copains ! Ils sont pas un peu jobastres, non ! Fan de chichourle, ils me connaissent pas ! Té, je m’appelle plus « Thermogène », si le Petit-Peu, il va là-bas.
— Il a raison, approuva Puding. Le caganis, il mérite pas ça.
— Il est brave, ajouta Bouche d’Égout.
— Vous me la foutez belle, vous autres ! Et que voulez-vous qu’on en fasse ? demanda La Mouche.
Thermogène se contenta de sourire d’un air narquois, puis, après un court instant de répit et pour bien assurer son effet, il poursuivit :
— J’ai mon idée… Pour commencer, j’ai appris, toujours par le curé, qu’on pouvait adopter un orphelin… enfin, le recueillir dans sa famille…
— Mais alors, qu’est-ce que tu nous casses les pieds ! coupa La Mouche. T’as qu’à te l’ « adoter »… et on n’en parle plus !
— Regardez-le, ce pénible : mais il faut être grand pour ça !
— Et ton curé, pourquoi qu’il se le prend pas, lui ?
— Parce qu’il faut être marié aussi !
— Vé, on l’empêche pas de s’épouser la Céline ! ricana Pipermint sur qui déteignaient parfois les opinions anticléricales de son père.
— C’est pas le moment de dire des couillonnades ! poursuivit Thermogène. Des parents, moi, je lui en trouverai.
— Toi ? railla La Mouche.
— Enfin… pas moi… mais c’est tout comme.
— Vé ! Explique-toi !
Thermogène baissa la voix et ajouta d’un ton confidentiel :
— C’est le… le « membre honoraire par la force des choses » qui va s’en charger.
— Du Pitchounet ?
— Non. De lui dénicher une famille.
— Ô coquin de sort ! T’en as des relations, toi ! s’étonna Marigal. Et qui c’est ce membre ? Le chef de la Banque de France ?
— Je peux pas le dire.
— Tu vas pas nous raconter que tu fréquentes une duchesse !
— Peut-être !… De toutes façons, il faut sauver le caganis. Vous êtes d’accord ?
— D’accord ! répondirent les gosses.
Un sourire de satisfaction s’épanouit sur la figure du Président.
— Voilà, fit-il. J’ai « taillé l’école » aujourd’hui, parce qu’il fallait absolument que je trouve le… la…
— Ta duchesse !
— Ta gueule !… Enfin, j’ai couru toute la journée… et il n’y a que deux heures que j’ai pu lui parler.
— Elle habite loin ? demanda Bouche d’Égout.
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
— C’est pour les amendes ! Parce que, pour livrer à domicile, il y a un supplément.
— Tu vas pas la fermer, « figure de pénible » ! intervint Pipermint.
D’un coup d’œil, Thermogène remercia le fils du cabaretier, puis se penchant vers ses camarades, il leur confia, d’un air important :
— On m’a promis de trouver un père au caganis, avant huit jours.
Se reculant pour mieux juger de l’effet produit par ses paroles, il poursuivit :
— On pouvait pas me refuser ce service.
Les gosses regardaient maintenant Thermogène avec admiration. C’était vraiment un chef !
Tout à coup, Marigal haussa les épaules, brossa le fond de sa culotte d’un revers de main comme s’il se disposait à partir et grogna :
— C’est pour tout ça que tu nous as dérangés ? Pétard, c’était pas la peine de faire tant de mystère
D’un bond, Thermogène se leva. Un instant, les gamins purent croire qu’ils allaient assister à une bagarre.
Le rouquin, plus grand que La Mouche, s’approcha de ce dernier debout au centre de la bande. Tout en le défiant du regard, il le poussa avec son épaule gauche, d’un air de dire « Touche un peu, là, si t’es pas un lâche ». L’œil mauvais, l’autre recula petit à petit.
— Assieds-toi ! ordonna le Président.
— Si je veux.
— Assieds-toi ! reprit-il d’une voix plus forte, en le bousculant plus violemment.
Marigal voulut faire un pas en arrière, mais, à ce moment précis, Puding tendit la jambe, si bien qu’il trébucha et se retrouva le cul dans la poussière, au milieu des rires de l’assemblée. Vexé, rouge de colère, il baissa le nez.
Thermogène reprit sa place et, calmement, enchaîna comme si rien ne s’était passé.
— Je vous disais donc qu’on allait dégoter une famille pour le Petit-Peu… mais… peut-être pas avant huit jours… Et en attendant ! Où va-t-on le mettre le caganis ?… Té, à l’Assistance Publique ! Demain on vient le prendre… C’est ça qu’on doit empêcher, parce que, pour en sortir de là-bas, bou Diou, il paraît qu’il faut un drôle de bazar… et des enquêtes… et des renseignements… et des trucs et des machins ! Ah ! Quand ils ont fermé la cage, ils se pressent pas pour l’ouvrir !
— Comment qu’on va faire ? s’inquiéta timidement Marius.
— On va le « kinaper ».
— Le quoi ? fit Pisse-huile.
— Le « kinaper ». C’est un mot étranger.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— On t’apprend rien, alors, au cinéma !… « Kinaper », ça veut dire « enlever un enfant ».
— On va enlever un enfant ! s’exclama Pasodoble. Ô pauvre, mais c’est grave ça !
— Et le petit, quand il sera bouclé, là-bas, ça sera pas grave pour lui !… Ceux qui veulent pas y faire, ça les regarde ! Mais moi, je suis bien décidé… Je croyais que vous m’auriez aidé !… Tant pis !…
— On n’a pas dit qu’on t’aiderait pas ! reprit Pipermint… On n’est pas des dégonflés… mais, on pense !
Effectivement, tous les gamins réfléchissaient. Certes, ils étaient tentés par l’aventure, mais ils n’ignoraient pas qu’ils couraient de gros risques, et que, en cas d’échec, ils ne manqueraient pas de recevoir une « drôle de correction ».
Bouche d’Égout, sans volonté précise, observait ses copains et attendait que l’un d’eux se décidât. Marius et Pasodoble songeaient aux représailles possibles, non tant de leurs parents, mais du curé. Puding se voyait « au lit sans dessert », et, par avance, se frottait machinalement les fesses. La Mouche cherchait un mensonge pour échapper à un châtiment probable. Pisse-huile était déjà victime de ses débordements.
Ce fut Pipermint qui traduisit la pensée de tous ses camarades.
— On veut pas te laisser tomber, Thermo, dit-il… seulement, si on rate notre coup, le père, lui, il nous ratera pas !
— Mais, bougre de grand fada, puisqu’on ne risque rien ! On nous verra pas.
— Tu veux te rendre invisible ! ricana La Mouche.
— Non. Mais tu crois pas qu’on va y aller en plein midi ! Nous enlèverons le caganis, cette nuit.
— Cette nuit ?… Et où qu’on le mettra ?
— Au « clube », momentanément… Je vous ai demandé de venir, à vous autres, parce que vous êtes les plus débrouillards !
Les gosses saluèrent cette appréciation avec un petit sourire plein de fierté.
— Maintenant, s’il y en a qui marchent pas… ou qui peuvent pas, parce qu’ils sont pas assez marioles pour s’échapper une heure ou deux, ça les regarde ! On n’oblige personne… Tiens ! Toi, Pipermint, par exemple ! Avec le bistro, tes parents, ils se couchent tard. ! Alors ?
— Oh ! mais moi je peux ! répondit aussitôt le fils du cabaretier.
— Et moi aussi ! enchaîna Bouche d’Égout.
L’élan était donné. Les autres gamins ne tardèrent pas à suivre le mouvement. Puding marqua quelques hésitations, prétextant le sommeil léger de sa mère, mais il accepta quand même. Ce fut La Mouche qui se décida le dernier. Toutefois, pouvait-il être le seul à refuser de participer à cette expédition ! Il ne se sentait déjà pas très copain avec le Chef : ce n’était pas le moment d’envenimer les choses.
L’ombre d’inquiétude qui avait assombri un instant toutes ces petites frimousses s’était vite dissipée. La joie renaissait dans la bande.
Thermogène se leva.
— Alors, vous êtes tous d’accord ? demanda-t-il.
— Plus que jamais !
— On peut pas abandonner le pitchoun !
— Ni lui, ni toi ! fit Pipermint.
— Vive le Président ! hurla Marius.
— Hurrah ! répondirent les autres.
— Vous faites plus de boucan que pour les championnats de pétanque ! s’écria Thermogène en riant, tout heureux d’avoir gagné la première manche.
Il dut attendre, néanmoins, un grand moment avant de pouvoir reprendre la parole, car chaque gosse se voyait déjà un héros et le démontrait bruyamment.
— Ce soir, annonça enfin le Chef, on se retrouvera tous à onze heures au « chemin vert »…
— Comment je ferai pour savoir qu’il est onze heures ? demanda La Mouche. J’ai pas de montre.
— T’auras qu’à te « casser » dès que t’auras fini de manger : une fois là-bas, t’attendras les autres.
— Tout seul ?
— À moins que tu te fasses accompagner par la fanfare ! gouailla Pisse-huile.
— Ça va ! ça va ! coupa Thermogène. Si t’es pas là, on se passera de toi. Pour ceux qui viennent, le cri de ralliement, ce sera… la… le… la chouette !
— Je sais pas imiter la chouette ! avança timidement Puding. Je pourrais pas faire le chien, moi ?
— La nuit ! T’es pas un peu fondu ? Tous les cabots te répondraient ! T’amuses pas à ça, eh !
— Bien ! admit le gosse.
— Et quand on sera au « chemin vert » ? s’inquiéta Marius.
— On se réunira en conseil de guerre et je déciderai… Ah ! Mettez-vous tous une blouse noire… enfin quelque chose qui se voit pas dans l’ombre !
— Té, le Marius, il aura qu’à se foutre à poil ! fit Bouche d’Égout.
Les yeux remplis d’admiration, Pipermint regarda le Chef.
— Tu penses vraiment à tout, toi ! s’exclama-t-il.
— Oh ! J’ai pas encore fini, répondit ce dernier… « Kinaper » le caganis ! c’est rien. Mais après… après il faudra le nourrir, ce petit !
Du coup, Puding en eut le souffle coupé.
— Le nourrir ! répéta-t-il en ouvrant démesurément les yeux. Et avec quoi ?
— Avec ce qu’on lui amènera… Chacun de nous devra porter quelque chose, à la cabane : du pain, de la confiture, du saucisson… tout ce qu’on pourra.
— Moi, je peux « escaner » du pastis à mon père ! proposa Pipermint.
— Pas question ! coupa Thermogène… Défense d’ « escaner ». On doit rien pouvoir nous reprocher. C’est le membre honoraire qui l’a dit !… Et puis… tu vois pas qu’on saoule le pitchounet !
Imaginant Petit-Peu titubant dans la pinède, les gosses se mirent à rire. Seul, le gros Puding faisait grise mine. Décidément, cette entreprise entraînait trop de privations pour être de son goût !
— Alors… mes tartines, bougonna-t-il… mon chocolat… mes oranges…
— Plus y penser ! Tout ça c’est réservé ! Et même, si on est obligé, on tapera dans la caisse de l’A.M.C.
— Dans la caisse ! Et la fête, alors ! s’indigna La Mouche.
— On verra plus tard. Pour l’instant, c’est le petitou qui nous préoccupe.
Évidemment, la perspective de ne plus aller à Barcenette, était pour ces gamins un gros sacrifice, une véritable catastrophe, mais Thermogène sut se montrer à la hauteur de la situation, Il trouva si bien les mots appropriés que, bientôt, les réticences de La Mouche et de Puding disparurent, et que tout ce petit monde applaudit à ses projets.
Huit heures sonnaient.
— Vé ! Le Bon Dieu allume déjà ses cierges ! fit Marius en désignant le ciel. Faut pas lambiner.
— Et c’est pas le moment de se faire choper pour des couillonnades ! surenchérit Puding. Dépêchons-nous !
La bande joyeuse se hâta vers le bourg.
Comme Pipermint marchait en tête, à côté du Chef, il lui demanda soudain :
— Thermo ! Pourquoi que la Blanchut, elle le recueille pas, le Petit-Peu ?
— Tu fais bien d’en parler. Le « membre honoraire » est allé le lui proposer, et sais-tu ce qu’elle a répondu ?
— Non.
— Elle a dit : « merde » !… ou quelque chose comme ça !
— La vache ! Eh bé, nous, on montrera qu’on est meilleurs que cette vieille garce… Qu’est-ce qu’elle va faire de tous ses ronds ? Elle les mangera pas, non !
— Ô coquin de sort ! sursauta Thermogène. Pipermint, tu viens de me donner une idée… Ah ! La Blanchut, elle en a pas voulu du caganis ! Eh bé, elle le nourrira, malgré elle !
Et c’est alors que le village des Mouillettes vécut la plus extraordinaire des aventures.
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