‹ Le Club des 400 coupsChapitre 17 sur 24 · 17

17

Couché tout habillé, les draps remontés jusqu’au cou, afin de parer à toute intervention inopinée de ses parents, les yeux grands ouverts pour ne pas se laisser gagner par le sommeil, Thermogène écoutait chanter la nuit. Cependant, ce soir-là, ce « nocturne » n’était pas particulièrement attrayant. Le mistral soufflait sa violence, se glissait entre les branches des oliviers, leur arrachant au passage des frémissements sinistres, les volets claquaient, les cigales bruissaient, et, dominant ce tintamarre, le père Jacotin ronflait égoïstement.

Stoïque, le gosse subissait cette compétition de stridulations entre l’ouragan, les insectes et les borborygmes paternels. Parfois, au milieu d’une accalmie, lorsque le vent reprenait son souffle et les ronflements un ton plus bas, il entendait sa mère, encore éveillée, se déplacer avec lourdeur, tirant du sommier métallique des gémissements aux intonations de catastrophe. Cette cacophonie durait depuis bientôt trois heures, c’est-à-dire depuis le départ de Machinou le cantonnier : en effet, celui-ci s’était un peu attardé devant une bonne bouteille de derrière les fagots en écoutant les élucubrations politiques de son ami Jacotin.

Et le mistral sifflait toujours, et le père grommelait sans arrêt, et la mère sursautait sans cesse, et le gamin s’énervait de plus en plus.

— Ô pétard ! Avec tout ce boucan, songeait-il, ma vieille s’endormira jamais. Sans compter qu’à force de gigoter, elle est foutue de me réveiller le vieux… Et les autres qui m’attendent !

Sa patience fut enfin récompensée. Peu à peu, les poumons du chef de famille cessèrent d’exhaler bruyamment les vapeurs grasses d’un sommeil empuanti d’alcool et les ressorts du lit étouffèrent leurs plaintes. À cette excessive manifestation de vie succéda un silence de mort.

Thermogène eut un léger frisson.

Néanmoins, il se glissa hors des couvertures, et, ses souliers à la main, il se dirigea, sur la pointe des pieds, vers la lucarne de sa chambre : celle-ci communiquait directement avec le cellier. Ce fut un jeu pour lui que de s’introduire, sans bruit, dans cette pièce voûtée où s’entassaient pêle-mêle, parmi caisses et sacs de grains, les objets les plus hétéroclites.

Connaissant parfaitement les lieux, il avança sans hésitations dans l’obscurité, et ne mit ses chaussures qu’après avoir contourné le fût de « piquette », de cette satanée « piquette » qui faisait le désespoir de sa mère. En effet, Mme Jacotin mère ne détestait pas le bon gros rouge, épais sur la langue, et chaud au ventre : or, pour réaliser une boisson économique, son homme, chaque année, bourrait de grappes de raisin bien juteux un de ses tonneaux vides, le remplissait d’eau jusqu’aux bords et laissait fermenter. Les premiers litres qu’il en tirait, malgré leur goût particulier, étaient doux au gosier ; malheureusement, il avait l’habitude, au fur et à mesure de la consommation, de refaire le plein de la barrique avec un seau, si bien que, au bout de quelques mois, la famille ne buvait plus que de la flotte.

Sans encombre, Thermogène atteignit enfin la porte de cette réserve à provisions. Certes, il ne craignait pas d’en faire grincer les gonds. Il avait saisi le coup : il suffisait d’en maintenir la poignée fortement serrée et de tirer d’un geste sec et rapide. Mais il allait avoir bien d’autres difficultés à surmonter : quand ce ne serait que la présence des chiens. D’abord, la Mirette, sa braque, aussi fidèle et affectueuse que vigilante et hargneuse à l’intrus, et plus tard, le gardien de la ferme des Chanustes, le vieux Boudeur, mélange de lévrier, de berger et de fox à poil dur. Ah ! pour être racé, celui-là était racé ! Il l’était même trop ! « Un vrai américain ! », avait dit un jour le savetier Macrou qui s’y connaissait car il avait fait les deux guerres. Enfin, il devrait se méfier de la multitude des cabots éparpillés dans la campagne qui ne manqueraient pas de faire chorus s’il prenait à l’un d’eux la fantaisie d’aboyer.

Le gosse mit sa bouche contre la serrure et siffla tout doucement, ainsi qu’il avait coutume de le faire, dans les bois, lorsque sa brave Mirette se laissait entraîner trop loin par son humeur vagabonde. Un bruit de chaîne, puis un jappement familier lui répondirent.

Entr’ouvrant prestement l’huis, il chuchota :

— Oh !… Paix la Mirette !… Chut !

Celle-ci, intelligente, comprit aussitôt ; elle retroussa ses babines, bâilla, et, les yeux pleins de brouillard, elle repartit vers ses rêves de chien.

Après une caresse amicale sur le museau de l’animal, Thermogène contourna la cour en rasant les murs, évitant ainsi de la traverser tout du long et de faire crisser les cailloux sous ses pas.

Un instant plus tard, il franchissait la barrière traîtreusement vermoulue de la ferme et avançait dans l’herbe molle.

Il s’enfonça dans la nuit.

Les premiers dangers étaient écartés.

Il poussa un long soupir et prit à travers champs.

— Décidément, le Bon Dieu est avec moi ! ne put-il s’empêcher de penser. Le ciel est plus noir que la soutane du curé… même celle des dimanches.

Il se mit alors à courir dans le vent.

De temps en temps, il s’arrêtait, et, les mains en entonnoir devant sa bouche, il imitait le gémissement de la chouette.

— Glouhou !… glouhou !… glouhou !

Hélas, seul le mistral répondait à son appel.

Afin d’atteindre plus rapidement le « Chemin Vert », il dut s’engager le long d’un maigre ruisseau, entre un champ d’avoine et un plan de vigne. Tout à coup, à quelques mètres devant lui, un chien se mit à donner de la voix comme un adjudant de quartier au départ des grandes manœuvres.

Bien qu’il n’eut aucune idée du service militaire, et encore moins du service en campagne, Thermogène se trouva soudain saisi d’une telle « pétoche » que, affolé, il se jeta dans le fossé. Il y fut accueilli par une armée de batraciens qui lui crièrent leur mécontentement à grand renfort de coassements. À plat-ventre, ne sachant plus à quel saint se vouer, il méditait sur les bienfaits de la vie de famille et se demandait si, à tout prendre, la « torgnolle paternelle » n’était pas préférable à un coup de crocs dans les mollets, lorsqu’un bruit de respiration haletante lui fit dresser l’oreille. Il leva un regard craintif, et vit deux bons yeux verts, cerclés d’or, qui l’observaient sans méchanceté.

C’était Boudeur.

Celui-ci, fidèle sentinelle, ayant décelé une présence étrangère dans les environs immédiats de son secteur, s’était élancé, ventre à terre, sus à l’ennemi. Mais, s’apercevant que l’envahisseur n’était autre que son ami Thermogène, il avait bien vite abandonné ses ardeurs belliqueuses.

Thermogène tremblait encore de peur, malgré la langue chaude et baveuse que la bonne bête passait et repassait sur sa petite main.

Devant l’inquiétude du gamin, Boudeur eut conscience de son importunité : il secoua ses poils, chassa d’une patte précise une puce plus audacieuse que les autres, alla pisser contre un arbre, sans doute pour ne pas s’être réveillé pour rien, et, tranquillement, s’éloigna en direction de la ferme des Chanustes.

Thermogène le rappela. Il venait d’avoir une idée : le cabot allait lui apporter une aide précieuse.

Fatigués d’éructer sans arrêt les deux mêmes notes, les crapauds s’étaient assoupis. Le gosse se sentit plus rassuré. Il attendit, néanmoins, un instant avant de reprendre sa course. Il passa alors sa ceinture dans le collier de Boudeur, et se glissa entre les plants de vigne.

Deux ou trois fois encore, il renouvela ses appels, sans résultat.

― Glouhou !… Glouhou !…

Il arriva, ainsi, au Chemin Vert.

C’était une sorte de sentier, étroit, profond, encaissé entre deux talus couverts de broussailles et de ronces. Les gosses aimaient bien cet endroit qui, lorsqu’ils jouaient à la petite guerre, offrait un abri sûr comme une tranchée. Il y avait même, dans un coin, un tas de pierres qu’ils avaient amassées là pour servir de munitions, le cas échéant.

Avec précaution, Thermogène avança dans l’ombre. Rien ne bougeait autour de lui.

— Les vaches ! pensa-t-il. Ils ne sont pas venus !… Ça m’étonne pourtant !… Que La Mouche se dégonfle ! Il fallait s’y attendre !… Mais Pipermint !!!

Il nourrissait une affection particulière à l’égard de ce dernier : il mettait en lui toute sa confiance parce qu’en chaque occasion, il s’était toujours montré le plus « culotté » de la bande.

Thermogène s’assit sur les cailloux, décidé à patienter encore un moment. Il ne pouvait pas croire à la défection de son meilleur ami.

Soudain le chien se mit à grogner.

— Tais-toi, Boudeur ! fit-il à voix basse. Si tu aboies, ils ne viendront jamais jusqu’ici !

Pour le calmer, il lui tapota familièrement le poitrail lorsqu’une voix demanda timidement dans l’ombre :

— C’est toi, Thermo ?

Thermogène reconnut l’accent nasillard du négrillon.

— Vé, Marius ! Et qu’est-ce que tu fous ?

— J’ai peur.

— Où es-tu ?

— Devant toi… de l’autre côté du chemin !

— Ô petan que t’es noir ! On risque pas de te voir, vaï ! Il y a longtemps que t’es arrivé ?

— Je sais pas.

— Et les autres ?

— Je suis tout seul. J’ai peur.

— Tu l’as déjà dit ! Approche-toi un peu !

Marius obéit. Lorsqu’il fut accroupi près de son aîné, il reprit confiance.

— Pourquoi que t’as amené Boudeur ? s’étonna-t-il.

— Parce qu’on va en avoir besoin.

— Il est brave ! On est collègues tous les deux ! N’est-ce pas, mon gros toutou ? continua le petit nègre en passant sa main dans les poils noirs de la bonne bête.

Celle-ci vint aussitôt lui témoigner son amitié en se frottant docilement contre sa jambe.

— Tout de même, s’inquiéta Thermogène, qu’est-ce que peuvent bien foutre les copains ?

— Je sais pas ! Il y a une heure que je fais la chouette… J’en ai mal à la gorge !

— Fallait pas te fatiguer, Marius ! Avec le vent, on entendrait même pas péter Toutengueule.

Toutengueule avait cette spécialité qui faisait la joie de ses amis. Il convient de dire qu’elle était bruyante, tonnante, éclatante mais parfaitement inodore. À l’école, il attendait toujours un des rares instants de recueillement et de silence pour manifester ses incongruités. Toutefois, c’est chez l’épicière, la mère Coquillasse, sourde comme un pot, qu’il obtenait son plus vif succès. Il entrait dans sa boutique pour acheter du coco ou de la réglisse, et se plaçait à côté de la brave femme ; là, immanquablement, il faisait semblant d’éternuer, en même temps qu’il lâchait un pet digne d’un chanoine.

— À vos souhaits ! répondait la vieille, prouvant ainsi que l’on peut être épicière mais connaître les usages.

Tout à coup, Boudeur tira du collier et se mit à grogner de nouveau.

— Les voilà ! fit Thermogène à voix basse… Paix ! Boudeur ! Eh ! Marius !… Fais la chouette, pour les prévenir.

Le petit nègre fit entendre alors une sorte de rugissement indéfinissable.

Effrayé, Thermogène l’arrêta aussitôt.

— C’est ça, ta chouette ?… Oh malheur ! Tu vas réveiller la nuit !

Mais de l’autre côté des taillis, une voix répondit :

— Cloud !… Cloud !… Cloud !

— Vé ! Tu les entends !… Elle est pas si mal que ça, ma chouette !

— Tu comprends pas qu’ils se foutent de toi !… « Cloud !… Cloud !… » C’est le hibou, ça !

— N’empêche qu’ils s’amènent !

Effectivement, Pipermint, suivi de Pisse-huile et de La Mouche, surgirent des fourrés.

— Et les copains ? demanda Thermogène aussitôt, Vous n’êtes que trois ?

— D’un peu plus, je venais tout seul, répondit Pipermint. J’ai rencontré ceux-là qui s’en retournaient à la maison.

— Je vais t’expliquer, Thermo, se hâta de dire Pisse-huile. C’est pas ma faute !… Pour sortir de chez nous, tout a bien marché, mais une fois dehors ! Té ! Je pouvais plus avancer !

— T’avais la trouille ?

— Non. Je pissais tout ce que je savais. J’étais là, contre un arbre qui paraissait moins méchant que les autres, lorsque La Mouche est arrivé en courant. « Viens-t’en ! qu’il m’a crié. Trahison ! Ils ont lâché les chiens ! » Ô petan ! Il a pas eu besoin de me le répéter !… C’est Pipermint qui nous a arrêtés plus loin.

Son explication terminée, Pisse-huile regarda le fils du cabaretier comme pour le prendre à témoin, mais celui-ci eut un sourire plein de commisération.

— T’as une drôle d’armée, Thermo ! fit-il.

Soudain, quelque chose, comme une grosse boule, dévala du talus avec fracas et ne s’arrêta qu’au bord du chemin, cependant qu’un vigoureux « Ô merde ! » s’élevait dans la nuit. C’était Puding.

— Vaï, je sais que je suis en retard, mais si tu crois que c’est facile de se tirer !

— Gueule pas ! fit Thermogène à voix basse. Tu vas nous faire repérer… et d’où sors-tu d’abord ?

— Des ronces, fit l’autre en montrant les fourrés.

— T’aurais pu venir plus tôt !

— Et comment font les autres ?

Puding haussa les épaules et renifla un grand coup.

— Je sais pas, mais moi, je peux pas sortir de ma chambre sans passer par celle de mes vieux. Bou Diou ! J’ai vu le moment où je pourrais pas foutre le nez dehors !

— Comment ça ?

— Té, comme je te l’ai dit. Pendant que le père et la mère, ils dormaient, il a bien fallu que je m’ouvre la porte et que je rentre chez eux… Dans le noir, j’y voyais que dalle !… Remarque, que je faisais pas de bruit : j’avais pas mis mes souliers, même pas mes chaussettes… Tout à coup, vlan, je me suis « embronché » sur un obstacle imprévu… J’avais posé le pied dans une bassine d’eau froide… C’est une manie qu’ils ont ! Ils peuvent pas ronfler si, avant de se coucher, ils ont pas installé à côté de leur lit, une cuvette remplie de flotte !

— Peut-être qu’ils ont soif, la nuit, suggéra Marius.

— Je me le suis cru longtemps, mais c’est pas ça !… parce que le matin, l’eau, elle est toujours pleine de savon !… T’y comprends quelque chose, toi ?

— Je sais ce que c’est, moi ! dit La Mouche… Au printemps, quand il commence à faire bon, mon père et ma mère, ils en font autant ! Pendant qu’ils roupillent, ils ont toujours un baquet à la portée de la main, et, de temps en temps, ils se lèvent et vont s’asseoir dedans… sans doute qu’ils ont le derrière qui les gratte !

— En attendant, moi, j’avais le pied dans la bassine et j’osais pas remuer, de peur de réveiller mes vieux, continua Puding. Mais, voilà-t-il pas qu’il me prend l’envie d’éternuer ! Ô Bonne Mère des Anges, j’ai eu beau serrer les lèvres et me pincer le nez, c’est parti comme une fusée !… Si vous aviez entendu mes dents, après, elles faisaient castagnettes !

— Et le père ? demanda Pisse-huile.

— Il a continué à en écraser.

Tu l’as échappé belle !

— À qui le dis-tu ? Il aurait cru que je me tirais pour aller voir une nistone !

— À ton âge ? ricana Pipermint. T’es pas un peu jobard ! Dans deux ans, peut-être !

Cette idée avait amené un pâle sourire sur les lèvres de Puding et aussi une lueur d’envie dans ses yeux.

— Vous me faites un drôle de raffut ! grogna Thermogène. Vous pouvez pas parler plus doucement !… Si jamais…

Il fut interrompu par l’arrivée de Bouche d’Égout. Ce dernier s’avançait tranquillement, les mains dans les poches. De temps à autre, il faisait « Glouhou !… Glouhou ! » avec sa voix de fausset, mais sans grande conviction.

— Té, vous êtes là ? fit-il sans s’émotionner. Je pensais que vous seriez partis !

— Heureusement qu’on t’a attendu ! remarqua La Mouche. Tout seul, t’aurais eu la « pétoche ». !

— La « pétoche », moi ! Et de quoi ?

Sa bouche se fendit jusqu’aux oreilles, avec une expression qui aurait bien voulu être de la joie. Montrant ses dents en forme de grille, il ajouta :

— Avec une gueule comme la mienne, je ferai peur à un fantôme !

— Comment ça se fait que tu t’amènes si tard ? demanda Pipermint.

— Té, je couche dans la même chambre que ma frangine, la Ginette, et chaque soir, elle attend que je roupille pour « se casser »… or moi, ce soir, j’attendais aussi qu’elle ronfle ! Ça pouvait durer longtemps !

— Et alors ?

— Alors ! On s’est arrangé !… On a fait semblant de pas se voir.

Depuis un instant, Thermogène ne prenait plus part à la conversation, il se tenait à l’écart et réfléchissait. Soudain, à voix basse, il appela ses camarades auprès de lui.

— Quand vous aurez fini de déconner dit-il, on pourra peut-être s’occuper du caganis !… Approchez que je vous explique.

Tous les gosses l’entourèrent en silence. Il avait posé une grosse pierre carré devant lui, et, avec un bâton, il en suivait le contour.

— Voilà le plan de bataille ! fit-il sur un ton de conspirateur… ça, c’est la ferme des Chanustes… Dans ce coin, là où j’ai mis ce petit caillou, c’est la remise où couche le pitchoun… c’est la Marie qui me l’a dit… Dans le coin opposé, là où il y a un brin d’herbe, c’est la maison des maîtres… Vous avez compris ?

— Oui, chef ! répondirent les gamins d’une seule voix.

— Chut ! Faites pas tant de bruit !… L’expédition qu’on va entreprendre, ça s’appelle un « commandant ».

Vraisemblablement, il voulait dire « commando ».

Le front plissé, tous l’écoutaient maintenant avec plus d’attention que s’ils avaient assisté à un cours d’histoire de France.

— On va se séparer en trois groupes, poursuivit-il… Dans le premier, Bouche d’Égout, La Mouche, Puding et Pisse-huile. Dans le second, Pipermint et moi. Dans le troisième, Marius.

— Je suis encore tout seul ? fit le négro avec inquiétude.

— De quoi te plains-tu ? remarqua La Mouche en riant. T’es chef de groupe.

— Maintenant, écoutez-moi bien ! enchaîna Thermogène. Bouche d’Égout et les autres seront les sentinelles ; ils vont « espincher » autour des bâtiments. Vous avez compris ?

— On n’est pas complètement fondus, vaï !

— Pipermint et moi, nous serons les troupes de choc…

— Et moi, alors ? s’inquiéta de nouveau le négrillon.

— Toi, tu seras, en quelque sorte, un parachutiste isolé.

— J’aime pas beaucoup ça !

— Eh, tu risques rien… Tu seras parachuté loin des Chanustes… et avec Boudeur, en plus !… Du reste, voilà le plan.

Sentant que l’instant décisif approchait, tous les gosses se serrèrent autour de leur chef, attentifs et sérieux.

— Pendant que Pipermint m’attendra dans la cour, c’est moi que j’entrerai dans la remise.

— Tout seul ? fit Marius, les yeux agrandis par l’admiration.

— Tu penses pas que je vais lancer des invitations ?… Vous autres, les sentinelles, vous bougerez pas, vous surveillerez l’horizon…

— On y voit rien ! objecta La Mouche tout en roulant au-dessus de ses genoux, ses culottes trop longues.

— Alors, vous écouterez le silence… Si tout se passe bien, je me prends le caganis, et hop ! je me l’emmène… Après, on se retrouve tous, ici, au Chemin-Vert.

— Et si ça rate ? fit timidement Pisse-huile.

— Ça peut pas rater ! S’il y a le moindre bruit, ou même seulement un peu de lumière aux fenêtres, les sentinelles feront la chouette pour prévenir Marius.

— Et c’est Marius qui viendra à notre secours ? s’étonna Puding.

— Non. Le Marius, il s’en ira… il fuira…

— Comment ça ?

— Il fuira avec Boudeur… Il énervera le chien pour le faire aboyer, tant que ça peut…

— Il va réveiller tout le monde !

— Eh, fada, le monde il sera déjà debout, fit observer judicieusement Thermogène, puisqu’on aura vu de la lumière, ou qu’on aura entendu du bruit !

— Moi, j’y comprends rien ! bougonna le négro.

— Attends !… T’agaces le cabot. Bon !… Quand il gueule, mais alors quand il gueule bien fort, tu te tires en l’entraînant avec toi, très loin, du côté opposé… Que font les fermiers ? Ils te courent après, et moi, pendant ce temps, j’emmène quand même le petitou !… T’as compris ?

— J’ai compris que s’il y a du pé, c’est moi que je prendrai du plomb dans le cul.

— Penses-tu ! Ils te verront pas dans le noir ! Même que c’est pour cette raison que je t’ai donné cette mission de confiance.

— Et après, où que j’irai ?

— Quand ils en auront assez de cavaler, ils te laisseront, vaï !

Toute la bande approuva, à l’exception de Marius qui estimait que son rôle comportait vraiment trop de risques.

— Et c’est toi qui as imaginé tout ce bazar ? demanda Puding qui avait ouvert son couteau et, dans l’ombre commençait à tailler consciencieusement, des copeaux dans une branche d’arbre.

Thermogène le considéra avec étonnement, puis laissa tomber d’un ton ironique :

— Tu crois pas que je vais demander des conseils au père Vignasse, non ?… Et puis, d’abord, qu’est-ce que tu fous, là, avec ton bâton ?

— Té, je me fabrique un sabre.

— Un sabre !… Non, mais, t’es pas un peu « ensuqué » ?… Tu t’imagines pas qu’on joue à la petite guerre !… C’est grave, ça, un « commandant », un « kinaping » !… Tu vas me balancer ton bout de bois, et tout de suite !… Tu finirais par me faire regretter de t’avoir emmené !

Le gamin hésita une seconde. Une si belle arme qui s’annonçait bien droite, blanche, solide ! Mais devant l’attitude réprobative de ses camarades, il la jeta à contre-cœur, par-dessus les buissons.

Profitant de cet incident qui lui avait fourni, une fois de plus, l’occasion de prouver son autorité et de s’assurer du respect et de l’obéissance de sa jeune troupe, Thermogène annonça d’une voix ferme :

— Allez ! Tous en file indienne, derrière moi !… Et en silence !… Je veux même pas vous entendre vivre. En avant !

Suivi de toute la bande, il s’élança dans la nuit. Marius et Boudeur fermaient la marche.

Les grands arbres noirs s’agitaient sur leurs têtes. De temps à autre, une bête fuyait sous leurs pieds. Des ombres menaçantes rampaient sur le sol. Le mistral soufflait toujours.

Depuis un moment, ils avaient abandonné l’abri encaissé du Chemin Vert. Courbés en deux, ils rasaient maintenant un petit mur de clôture à moitié éboulé. Tout en se cachant, ils devaient aussi prendre garde à ne pas trébucher dans les grosses pierres qui jonchaient le terrain. Parfois, lorsqu’une brèche trop large les obligeait à s’arrêter soudainement, il s’en suivait un à-coup qui se répercutait jusqu’au bout de la colonne, pour la plus grande frayeur de Marius : invariablement, celui-ci allait donner du nez dans le dos de Pisse-huile.

— Tu pourrais prévenir ! chuchotait le négro.

— Tu veux pas que je me mette un feu rouge au derrière, non ! râlait l’autre.

Àvrai dire, Pisse-huile n’était pas très rassuré, et, n’eût été la présence de Thermogène, il y avait longtemps qu’il aurait fait demi-tour.

Devant lui, La Mouche marchait sur la pointe des pieds : ce dernier, non plus, ne brillait pas par le courage. Malgré les allures de Cheyenne sur le sentier de la guerre qu’il affectait pour épater les copains, il s’efforçait de penser à toute autre chose. Pour l’instant, il s’abîmait dans la contemplation du fond de culotte de Puding.

— Tiens ! disait-il. Dimanche dernier, son pantalon avait pété à la fesse droite ! Aujourd’hui, c’est au tour de la gauche ! Comme ça il y aura pas de jaloux !

Puding, lui, avançait en baissant la tête. Il boudait. Il songeait à son sabre de bois. Il allait sans aucun égard pour Bouche d’Égout dont il écrasait les talons, à chaque pas.

Celui-ci, d’ailleurs, s’en fichait éperdument. Les mains dans les poches, la gouaille aux lèvres, il était ravi. Il n’avait qu’une idée en tête : « Il avait découché, tout comme sa sœur ». Par avance, il savourait tout l’intérêt qu’il pourrait tirer de cette escapade, en laissant planer devant la Ginette quelques doutes grivois sur les motifs qui l’avaient entraîné.

Pipermint et Thermogène étaient vraisemblablement les deux seuls à être conscients de leur lourde responsabilité. Les feuillages noircis de nuit ne les effrayaient pas, mais ils ne pouvaient dissiper cette impression de faiblesse qui courbait leurs frêles épaules. Toutefois, un sentiment de fierté les ranimait. Ils ne devaient pas laisser deviner leur angoisse.

Le mur qu’ils côtoyaient depuis un quart d’heure, s’éteignit brusquement, comme certaines gens fatiguées d’une vie sans horizon.

Thermogène leva le bras. Pipermint l’imita. Bouche d’Égout fit de même, et pour la dixième fois, peut-être, Marius bouscula Pisse-huile en grognant.

Le ciel venait de s’éclaircir par endroit, et la lune, glissant un œil sournois par ces déchirures, baignait les champs de ses pâles rayons.

— Pas de chance ! fit le chef laconiquement.

Par bonheur, le mistral pourchassait furieusement les nuages, et, à ces courtes éclaircies, allaient succéder de lourdes masses d’ombres.

— On va attendre le noir ! dit Thermogène d’une voix à peine perceptible. Le ferme est à cent mètres… Tout est éteint, sans ça, on la verrait !… Puding ! Toi, reste ici.

— Bien, chef, répondit le gosse.

— Tu regarderas dans cette direction. Derrière cet arbre, il y a juste la fenêtre des fermiers. Aussitôt que t’aperçois une lumière, tu me fais la chouette.

— Entendu !

— Planque-toi bien, surtout !… Vous autres, tenez-vous prêts ! Vous allez me suivre en courant, mais si jamais la lune revient, vous vous jetez à plat-ventre et vous attendez. Compris ?

— Compris !

On eût dit que le ciel voulait les aider dans cette rocambolesque aventure. Thermogène avait à peine donné ses instructions qu’un nuage épais glissa au-dessus de leur tête.

Tous les gosses s’élancèrent, à l’exception de Puding qui se retrouva plus seul que jamais. Ils devaient traverser un assez vaste pré où, durant tout le jour, des vaches lymphatiques venaient gravement promener leur indolence et leurs mouches. Ils allaient, penchés sous le vent, piétinant impitoyablement l’herbe tendre et, par la même occasion, les galettes non moins tendres dont les ruminants avaient grassement parsemé les environs.

Thermogène, plus grand et plus agile que les autres, avait déjà atteint un petit bois, à l’extrémité du terrain découvert, lorsque le ciel se dégagea d’un seul coup, tenant la campagne comme sous les feux d’un projecteur.

Fidèles à la consigne donnée, les gamins se précipitèrent sur le sol avec un ensemble qui eût fait tressaillir de joie un producteur de films de guerre américains.

Soudain, alors que tout paraissait immobile aux alentours, une vague forme noire se détacha, à l’autre bout du champ et fonça vers le bosquet avec une rapidité surprenante. Cette masse indistincte glissait sur le sol, en épousant implacablement les moindres replis du terrain.

— Qu’est-ce que c’est que ce machin ? se demanda Thermogène.

Il en eut bien vite l’explication.

Bientôt, il voyait arriver, à plat-ventre, et dans quel état, le jeune Marius, désespérément cramponné au collier de Boudeur et impuissant à maîtriser les ardeurs de ce dernier.

En effet, avant cet exercice de vagues d’assaut, le négrillon, que ses camarades avaient laissé loin derrière eux, courait tant bien que mal, fort occupé à retenir le chien et à l’empêcher d’aboyer. Comme les autres, il s’était bien jeté à terre au moment voulu, mais Boudeur ne l’avait pas entendu de cette oreille, et, continuant sa course folle, il l’avait traîné à travers les mottes de terre et les bouses.

Marius se releva péniblement, mais, bonne nature, il riait de son malheur tout en s’essuyant avec une touffe d’herbes.

— Petan, fit-il, j’ai l’impression que mon parachute il s’est pas ouvert.

De nouveau la lune se cacha et le groupe put se reformer.

Bien à l’abri sous les arbres, la petite troupe arriva rapidement à quelques mètres de la ferme.

— C’est maintenant qu’il faut se séparer, dit Thermogène à voix basse… On va cerner le bâtiment… Vous voyez ce coin ? Eh bé, c’est la remise. C’est là où dort le caganis… Alors toi, Bouche d’Égout, tu vas te planquer dans le fossé… À ta droite, tu as le Puding et, à ta gauche, à l’autre bout de la ferme, on va mettre La Mouche et Pisse-huile pour « espincher ».

— Et pourquoi que t’en mets deux à faire la mare, là-bas ?

— Parce qu’il y a deux routes à surveiller.

La vérité était tout autre. Thermogène se méfiait de la franchise du premier et de cette malencontreuse incontinence d’urine qui pour un oui ou pour un non coupait les jambes du second.

— Marius les accompagnera, avec Boudeur, jusqu’au croisement, ajouta-t-il.

— Et après ? demanda le négro.

— Après, tu prendras sur ta gauche et tu fileras au puits Grostrou, avec le chien.

— Tout seul ?

— T’as peur de te faire bouffer par les cigales ?… Allez ! en route ! Faites vite et, surtout, n’oubliez pas ! À la moindre alerte !… La chouette !… Et toi, Marius, dès que t’entends la chouette ! Le cabot ! C’est compris ?

— C’est compris.

Précédés de La Mouche, Pisse-huile et Marius s’éloignèrent par le bois, cependant que Thermogène et Pipermint se glissaient vers le bâtiment.

Le cœur un peu serré, les deux amis pénétrèrent dans la cour.

Ils s’arrêtèrent un instant et tendirent l’oreille.

Ils ne perçurent aucun bruit si ce n’est la triste chanson du vent.

Procédant par bonds successifs, rasant les murs, profitant des moindres recoins d’ombre, ils parvinrent sans encombre, à la remise.

D’un coup d’œil circulaire, Thermogène examina les lieux.

C’était là-haut, sous les toits, que dormait Petit-Peu, dans un grenier à foin, transformé en vaste chambre à coucher pour y loger la main-d’œuvre supplémentaire pendant la saison des vendanges. Cette soupente où l’on ne pouvait accéder de l’intérieur, que par une échelle squelettique, promue au rang d’escalier, était aérée par une lucarne.

Au-dessus de cette sorte d’œil-de-bœuf, cinq ou six vieilles voitures achevaient de pourrir.

— Vé, les bagnoles sont toujours là ! pensa Thermogène. La Marie m’a bien renseigné ! Elle est brave, cette petite ! Dommage qu’elle soit si jeunette !

Mais il n’avait pas parcouru les champs en plein mistral pour se livrer à un calcul problématique sur ses relations futures avec les filles des Mouillettes. Il avisa donc un char-à-banc archaïque qui tendait désespérément, vers le ciel, ses deux brancards vides. L’un de ceux-ci reposait précisément contre l’embrasure de la fenêtre.

— Tiens bons la carriole ! dit-il à voix basse à Pipermint. Je vais grimper par là !

— Fais pas le con, Thermo, tu vas te casser la gueule ! Passe par la porte !

— Comment veux-tu que je me trouve l’échelle dans le noir, je risquerai de m’ « embroncher »…

Aidé de Pipermint, il monta sur la voiture.

— À tout de suite ! murmura-t-il. Et t’énerve pas. Il va falloir convaincre Petit-Peu, et ça, ça peut demander du temps !…

— Tu veux que j’aille avec toi ?

— Non. Il faut qu’un de nous reste dehors, au cas où les autres, ils donneraient le signal.

Empoignant le brancard providentiel, Thermogène se hissa dans la place. Il y régnait une forte odeur de lavande et de romarin.

— Ça pue bon ! se dit-il. Mais, fan de pétan, qu’il fait sombre !

Comme il s’avançait avec précaution, son genou heurta soudain quelque chose de dur. Il réprima un cri de douleur et se rendit compte qu’il s’était cogné sur un lit métallique.

— Petit-Peu ! fit-il aussitôt d’une voix étouffée.

Personne ne répondit.

— Petit-Peu ! insista-t-il.

Même silence.

Inquiet, il fouilla l’ombre. Les draps étaient vides.

— Oh ! merde ! Il s’est déjà tiré ! murmura-t-il… Eh bé, me voilà bien ! De quoi je vais avoir l’air devant les autres !

Des larmes de rage montèrent à ses yeux. Assis sur le matelas et la tête dans ses mains, il se laissa aller à sa déception.

Tout à coup, un appel lointain perça le silence.

— Qui est là ?

— Petit-Peu ! s’exclama Thermogène aussitôt.

— Thermo ! C’est toi ?

— Eh oui ! reprit l’autre tout joyeux. Vé, mouche ton nez et dis bonjour à l’homme !

— Thermo ! Et qu’est-ce que tu fous aux Chanustes ?

— D’abord, où es-tu ? J’y vois rien ! Il fait plus noir que dans le trou du cul à Marius !

— Là… tout au fond !… Attention ! Il y a au moins vingt plumards avant d’arriver au mien !

— Ô pauvre, mais t’attends du monde ! répliqua Thermogène.

— Bouge pas ! J’ai une bougie, je vais l’allumer.

— Parle pas de malheur ! Tu ferais gueuler les chouettes !

— Les quoi ?

— Rien. Je t’expliquerai plus tard.

Guidé par la voix de l’orphelin, Thermogène s’approcha à tâtons.

— C’est pourtant vrai ! songeait-il en trébuchant de ci, de là, la Marie avait raison ! C’est un vrai dortoir ! Et moi, je suis un brave couillon ! Je me l’étais oublié !

Il rejoignit enfin Petit-Peu.

Contrairement à son attente, celui-ci ne pleura pas. Il sembla même trouver tout naturel que son camarade soit venu le voir.

— Ah, toi alors ! Tu me la copieras, caganis ! Comment ! Je me fais cinq kilomètres, en pleine nuit, dans le vent et au milieu des grenouilles pour te « kinaper », et tu me reçois aussi calmement que l’absolution !

— L’absolution !… Les chouettes ! Les grenouilles ! Me… « inaper » !… Écoute, Thermo ! Je comprends rien à ton histoire ! Explique-toi un petit peu, au moins !

Thermogène sombrait dans la plus profonde désillusion.

— Mais, malheureux, commença-t-il à s’énerver, on t’a pas dit qu’on allait t’enfermer ?

— M’enfermer !… Et où ça ?

— À l’Assistance Publique.

— Ah !… à l’Assistance !… Eh oui ! fit le gosse tranquillement.

— Et c’est tout l’effet que ça te produit !… Ô Bonne Mère ! Mais tu sais pas ce que c’est ?

— Comment veux-tu que je le sache ! J’y suis jamais allé.

— Et t’iras jamais ! C’est pour cette raison que je suis venu te « kinaper ».

— Encore ! Mais, fan de pied, explique-toi une fois pour toutes, avec ton… canapé !

Thermogène mit son petit camarade au courant de ses projets. Hélas ! il avait compté sans la timidité naturelle de ce dernier. Craignant les conséquences graves que pourrait entraîner son geste, celui-ci refusa tout net de s’enfuir.

Le président de l’A.M.C. ne se tint pas pour battu. De la réussite de l’entreprise, dépendait sa réputation. Il lui fallait absolument persuader le « pitchounet ». Il dépensa alors des trésors d’éloquence, accumula mensonges sur mensonges, et, surtout, il brossa un tableau si effroyablement sinistre, et faux d’ailleurs, de l’Assistance Publique, que le gosse sentit son entêtement faiblir rapidement.

— Tu seras bien avancé, termina Jacotin, lorsqu’on t’aura bouclé dans leur baraque toute noire, sans soleil, sans copains !

Les copains, les amis du « clube ». C’était là son argument majeur : argument qu’il avait intelligemment gardé pour la fin.

— Évidemment, ajouta-t-il, les copains, toi, tu t’en fous ! Pourtant, eux, ils pensent à toi… et beaucoup plus que tu ne crois !… La preuve, c’est qu’ils sont venus te chercher, avec moi !

Le caganis fut tellement abasourdi par cette nouvelle inattendue qu’il en resta sans réponse. Le pauvre gosse avait déjà de la peine à réaliser tout ce qui lui arrivait, depuis la mort de sa cousine Angèle. Trop d’idées, trop de complications se bousculaient, tournaient, s’entassaient dans sa petite tête.

Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il murmura machinalement, mais d’une voix émue :

— Ils sont venus ! Pisse-huile… Puding… Pipermint ?

— Eh oui, reprit Thermogène… Et Bouche d’Egout, et Marius, et même La Mouche ! Ils t’attendent dehors. Nous avons cerné la ferme.

— Vous avez cerné la ferme ? répéta Petit-Peu avec étonnement.

— On a fait un « commandant », quoi ! crut expliquer Thermogène, de l’air désinvolte d’un chef qui a l’habitude de ce genre d’opération.

— Un « commandant » ?… Mais, petan, tu parles plus comme avant !

— Remarque, reprit Thermogène sur le même ton, que la ferme, on aurait pu la prendre d’assaut, mais nous avons préféré la prudence. C’est pourquoi, moi, je suis venu tout seul, pendant que Pipermint, il m’attend dans la cour et que les autres, « ils espinchent » autour des bâtiments. Ça, c’est des amis !

Le petitou était bouleversé. Déjà il ressentait quelques picotements sous les paupières, non pas parce que ses yeux étaient encore embués de sommeil, mais parce que de grosses larmes commençaient à y poindre.

— Et après, où que je vais aller, alors ? demanda-t-il timidement.

— À la cabane.

Toute la vie ?

— Et non, fada !… Une semaine… Fais confiance ! Entre temps, on va te dégoter une famille, un père, une mère, une maison… enfin, tout ce que t’aurais pas eu dans leur établissement ! Le chocolat bien chaud le matin, le « quatre heures », le soleil, les caresses, le beurre, est-ce que je sais moi !… Et puis, tiens-toi bien, c’est nous autres, les membres du « clube » qui te nourriront.

Il n’en fallait pas davantage. La partie était gagnée. Incapable de maîtriser plus longtemps son émotion, le caganis s’effondra en sanglotant dans les bras de son grand camarade.

Quelques minutes plus tard, la porte de la remise s’entre-bâillait et deux ombres d’enfants se glissaient dans la nuit.

— Bou Diou, j’ai cru que vous arriveriez jamais ! fit une voix.

— Pipermint ! s’exclama Petit-Peu.

Le fils du cabaretier l’attrapa à bras le corps et l’embrassa sur les deux joues.

— Faites pas tant de boucan ! Et puis, dépêchez-vous ! conseilla Thermogène qui voyait fuir le temps avec inquiétude.

Tout à coup, alors qu’ils venaient à peine de sortir de la ferme, un vacarme épouvantable retentit du côté du puits Grostrou. Des aboiements rauques, des grognements furieux accompagnés de cris inhumains déchirèrent la nuit. Ces hurlements, que les collines renvoyaient d’échos en échos, prenaient dans la campagne endormie des proportions catastrophiques.

Surpris, les gosses se tinrent un instant immobiles et affolés.

— Mare ! dit enfin Thermogène. Mare ! C’est Marius ! Cassons-nous ! Nous sommes cuits !… Pipermint ! File de ton côté. Moi, je prends le caganis et on se retrouve au « Chemin Vert », comme convenu ! Allez ! Vite !

Ce fut une belle galopade à travers les bois et les champs.

Bien que gêné par la course hésitante de Petit-Peu et les embûches d’un terrain piétiné tout le jour par un troupeau de ruminants, Thermogène traversa le pré, à découvert, en un temps record, tout en traînant le gosse par la main.

— J’en peux plus, Thermo ! Arrête un petit peu ! dit ce dernier alors qu’ils atteignaient le vieux mur.

Thermogène essaya de porter le pitchoun sous son bras, mais avec les pierres qui roulaient traîtreusement sous ses pieds, il n’avançait plus assez rapidement.

— Monte sur mon dos. Ça ira mieux ! conseilla-t-il en se baissant.

L’autre se hissa à califourchon, mais ses jambes trop courtes se refusaient à le maintenir en équilibre. Entourant alors le cou de son camarade, il ferma les yeux et serra de toutes ses forces.

C’est dans cet équipage qu’ils parvinrent au « Chemin Vert ».

Puding, Pipermint et Bouche d’Égout les attendaient avec anxiété.

Àl’horizon, les aboiements de Boudeur n’avaient pas cessé, bien au contraire.

— J’ai une drôle de « pétoche » ! confessa Puding après avoir embrassé le caganis.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Pipermint.

— Rien. On attend les autres, répondit Thermogène.

Bientôt Pisse-huile et La Mouche les rejoignaient, à bout de souffle.

— Planquons-nous dans les fourrés et ne bougeons plus ordonna le chef.

Au loin, la bagarre continuait toujours. Dans la campagne environnante, d’autres chiens répondaient, maintenant, à la voix de Boudeur, avec un entêtement progressif de tousseurs dans une salle de spectacle.

Peureusement glissés sous les ronces, tassés les uns contre les autres, les gamins se tenaient immobiles sur la pente du talus.

Soudain, Bouche d’Égout se mit à s’agiter de façon anormale.

— Remue pas comme ça ! reprocha Pipermint. T’as la grattouze ?

— Non. J’ai des inquiétudes. Je suis juste au-dessous de Pisse-huile.

— Te plains pas ! dit Puding. Moi, j’ai le nez en plein sur les fesses à La Mouche.

— Qu’est-ce que tu dirais, si c’était celles de Toutengueule ! reprit Pipermint.

Ils auraient bien continué, ainsi, leurs bavardages, quand cela n’eût été que pour se donner du courage, mais, poussé par un souci de sécurité bien compréhensif, Thermogène y mit bon ordre.

— Écoutez ! coupa-t-il… on dirait que le bruit s’éloigne.

En effet, fatigués de hurler à la lune, tous les cabots du voisinage s’étaient tus et les aboiements de Boudeur ne parvenaient plus que très affaiblis.

— Ce Marius, c’est vraiment un champion ! estima Puding.

— Té ! C’est pas malin ! grogna La Mouche. Noir comme il est, il passe entre les ombres.

— Fermez donc vos gueules, bande de poupres ! se fâcha Thermogène.

Le mistral n’avait pas cessé de manifester sa violence, et les feuilles des arbres luttaient toujours contre son impétuosité avec un bruissement de satin froissé. C’est à peine si, de temps à autre, on percevait les lointains appels du chien des Chanustes.

— Cette fois, je crois que nous sommes sauvés !… soupira Thermogène avec un certain soulagement… Le Marius, il est, au moins, à Salignac…

— Comment va-t-il faire pour rentrer ? s’inquiéta Pisse-huile.

— Il a un autocar, tous les dimanches ! railla La Mouche.

— Assez blagué ! reprit le chef. Allez ! En route !… On n’a plus de temps à perdre.

Tant bien que mal les gosses se laissèrent glisser le long du talus. Tandis qu’ils secouaient leurs vêtements pour en faire tomber les croutes de terre, Thermogène annonça le moment venu de se séparer.

— Non, mais, des fois ! s’écria Bouche d’Égout. Tu penses pas qu’on va te laisser à toi tout seul, l’honneur d’accompagner le caganis, chez lui, à la cabane ! Et nous, alors !

— C’est qu’il est tard !

— On s’en fout… J’ai pas sommeil !

— Moi non plus ! firent les autres.

Thermogène ne pouvait pas leur refuser ce plaisir, et les priver de cette dernière étape qui venait couronner joyeusement leur équipée nocturne. Il accepta.

— En avant ! Marche ! fit-il. Nous allons passer par les carrières, c’est plus long, mais il n’y a jamais personne dans le coin.

La petite troupe s’ébranla.

Le nez au vent, les mains dans les poches, ils avançaient crânement, sans prononcer une parole, et cependant, grande était leur envie de crier leur bonheur.

Le sentier, très encaissé, qu’ils avaient pris, leur offrait un abri certain, et la vigilance de Pipermint, parti en éclaireur, les rassurait pleinement. Ce fut un véritable retour triomphal.

Thermogène les précédait avec un sourire de général d’armée au soir d’une grande victoire.

Tout à coup, alors qu’il se remémorait, une à une, toutes les péripéties qui avaient marqué cette extravagante équipée, son visage s’assombrit. Lequel d’entre eux avait donné l’alerte à Marius ! venait-il de penser soudain. Dans l’émotion de cette fuite éperdue, et l’énervement de l’attente sous les fourrés, il avait totalement oublié de s’en informer.

— C’est toi, Bouche d’Égout, qui a fait la chouette, à la ferme des Chanustes ? demanda-t-il.

— Non. Ce doit être La Mouche !

— T’es pas fada ! fit l’autre. Moi, j’avais rien vu… ni Pisse-huile !

— C’est pourtant pas Pipermint. Je l’aurais entendu ! À moins que ce ne soit Puding.

Thermogène se retourna pour interroger ce dernier, mais ce qu’il aperçut lui coupa la respiration.

Puding s’était armé d’un long bâton, en haut duquel se balançait le béret blanc du caganis. Le regard droit devant lui, il allait avec la gravité d’un ancien combattant.

— Non mais, t’es pas fada ! s’indigna Thermogène. Tu veux pas un cheval et qu’on te chante la Marseillaise ?

— Pourquoi ? s’étonna le gosse.

— Veux-tu me foutre ça en l’air tout de suite !… Comment ! On prend des chemins creux pour pas se faire repérer et toi, tu déploies les étendards !

D’un coup sec sur la hampe improvisée, il fit tomber le béret.

— Mets ça dans ta poche, pinson ! ajouta-t-il.

Le gamin en eut pleuré de rage. En silence, il jeta son bâton et ramassa la coiffure de Petit-Peu.

— Alors, reprit Thermogène, tu m’as toujours pas dit pourquoi que t’avais fait la chouette devant la ferme ?

— La chouette ! C’est pas moi, Thermo.

— Comment ! C’est pas toi qui as donné le signal ?

— Non.

— Alors pourquoi que le chien, il a aboyé ? Ô malheur, pourvu qu’il soit rien arrivé à Marius !

Selon son habitude, Thermogène passa ses doigts dans sa tignasse, comme si le fait de se gratter le crâne avec les ongles eût pu lui éclaircir les idées. Son front se rembrunit, ses traits se creusèrent, il serra les dents. Mais le moment n’était pas venu de faire part de ses inquiétudes aux copains. Il les voyait déambuler devant lui, si gais, si heureux, si fiers d’avoir réussi l’enlèvement du caganis qu’il n’aurait pas voulu, pour rien au monde, ternir leur joie. D’ailleurs, quels que soient les motifs qui aient poussé le négrillon vers cette fuite éperdue, il était trop tard maintenant pour lui porter secours.

D’un geste nerveux de la tête, il chassa ces réflexions pessimistes. N’allait-il pas imaginer, à présent, que Marius s’était laissé prendre !

— C’est impossible, murmura-t-il, il est malin comme un singe et il court plus vite qu’une mauvaise nouvelle !

Par bonheur, ils approchaient de la cabane. Encore une centaine de mètres et Petit-Peu serait en sécurité.

Une surprise les attendait à l’intérieur de la baraque. Pâte à Reluire, trop surveillé par son père pour pouvoir s’échapper la nuit, avait été chargé de couper de l’herbe pour que le pitchoun puisse s’étendre. Mais, dès que les gosses eurent poussé la porte, ils ne purent retenir un cri d’admiration. Thermogène lui-même ne fut pas le moins étonné. Au fond, contre le mur, bien à l’abri du vent, un véritable matelas, confectionné avec un sac bourré de foin, et sur lequel s’étalait une couverture, s’offrait à leur vue. Un morceau de papier y était épinglé.

« Bone nui caganis. Demin je te porterais mon chocola.

Pâte à Reluire. »

L’émotion était à son comble. Petit-Peu pleurait. Puding reniflait. Bouche d’Égout souriait aux anges. La Mouche n’en croyait pas ses yeux. Pipermint félicitait Thermogène, qui, lui, embrassait le petitou. Pisse-huile pissait.

Cette minute émouvante, pendant laquelle chacun manifesta selon ses propres réflexes ses sentiments différents, fut hélas trop courte.

La joie qui pétillait dans le regard des gamins s’effaça pour laisser place à une profonde consternation.

— Les amis, il est temps de partir ! venait d’annoncer Thermogène.

— Vous allez pas me laisser tout seul ? s’écria le caganis affolé.

— Mais, Petit-Peu, il faut bien qu’on rentre chez nous, dit gentiment Pipermint.

— Je vais avoir peur, moi !

— Tu roupillais bien tout seul, dans la remise.

— Oui, mais il y avait pas les bois tout autour !

Thermogène était furieux contre lui-même. Il avait pensé à tout, sauf au manque de hardiesse du caganis. Il avait tout préparé, tout calculé, tout pesé, et il avait fallu qu’il oublie le principal !

— Écoute-moi, se décida-t-il enfin. Tu as raison ! Pour la première nuit, je vais rester avec toi, jusqu’au lever du jour…

— Ô merci, Thermo !

— …mais demain et toute la semaine, comme tu seras habitué à la cabane, tu dormiras tout seul.

— Et si tu te fais choper, en rentrant, Thermo ! objecta Pipermint.

— Je me démerderai, vaï !… Mais c’est pas une raison pour qu’on soit tous dans le pétrin… et c’est ce qui vous pend au nez si vous attendez pour foutre le camp.

Il n’eut d’ailleurs pas besoin de faire de grands discours pour les persuader. La fatigue se faisait sentir et déjà Puding, appuyé contre la poutre, dodelinait de la tête.

La bande se sépara, avec quelques regrets néanmoins et chacun des gosses emprunta une direction différente pour redescendre aux Mouillettes.

Petit-Peu se retrouva seul avec Thermogène. Le caganis ne se sentait pas très rassuré et son compagnon n’était pas très fier. Ce dernier eut toutefois une pensée amicale pour Monique, qui le réconforta. N’était-ce pas elle, le « membre anonyme par la force des choses », qui, après le passage de son frère Gaétan, avait apporté un sac pour en faire un matelas, et une des couvertures de son cheval Ziki pour préserver Petit-Peu de la fraîcheur de la nuit !

Mais les deux gosses tombaient de sommeil. Ils s’étendirent sur la paillasse et s’endormirent, le plus petit, en « chien de fusil », et un doigt dans sa bouche, le plus grand, avec la figure tourmentée d’un avocat qui attend un verdict.

Ce fut une voix hurlant de l’extérieur qui les réveilla.

— Drelin ! Drelin ! Voilà le laitier !

Poussée d’un violent coup de pied, la porte grinça sur ses gonds et Pâte à Reluire entra.

— Ça roupille, là-dedans ? cria-t-il.

Dans l’ombre, Thermogène fit entendre un grognement et se dressa sur son coude après avoir repoussé doucement le caganis qui reposait, la tête dans le creux de son épaule.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il la voix rauque et les yeux clignotants.

— Bonjour, grand-père !

— Ah ! C’est toi, Pâte à Reluire ! reprit Thermogène, qui lentement reprenait conscience et réalisait vaguement les motifs de sa présence au « clube ». Quelle heure est-il ?

— Il est l’heure de rentrer chez toi, si tu veux pas avoir les fesses comme du « fromage rouge » !

D’un bond, le Président de l’A.M.C. se redressa.

— Ô pétard de sort ! Il fait grand jour !… Qu’est-ce que je vais prendre !

— En courant bien vite, tu as encore le temps de rentrer avant que tes vieux ouvrent l’œil. Allez ! File !

— Et le caganis ?

— T’occupe pas, Thermo ! J’ai une boîte d’allumettes et une casserole ! Je vais lui réchauffer son café au lait. File !

— À tout de suite, alors !…

— Tu nous rejoindras à l’école ?

— Peut-être !… Si tu crois ce que dit le curé, prie pour mes fesses, parce que si le père me voit ! Ô pauvre de moi !

— Mais fous le camp au lieu de blaguasser comme une fillasse…

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