‹ Le Club des 400 coupsChapitre 18 sur 24 · 18

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Sans les graves soucis permanents qui hantaient ses jours et surtout ses nuits, l’adjoint au maire Titin Béchentère, propriétaire de la ferme des Chanustes, aurait mené une vie aussi insipide et forgée dans la routine que celle de ces individus qui passent leur temps à fabriquer des confetti aux portillons du métro.

Si l’existence, au dire d’Anatole France, est une courbe plus ou moins harmonieuse qui commence à l’utérus pour se terminer dans la pourriture de la terre, celle de Béchentère prenait les apparences d’une ligne brisée en deux endroits, d’abord par son activité politique, ensuite par les débordements de Mireille, sa femme.

Que son épouse étendît les lois de l’hospitalité jusqu’aux bords de la cuvette, il en souffrait et préférait fermer les yeux, mais que sa conscience de premier adjoint fût troublée par les facéties du cantonnier Machinou, il en était malade de rage. Et pourtant, la vie politique de ce charmant village des Mouillettes aurait pu être calme et silencieuse, comme celle d’un couvent de Bénédictines, pour la simple raison que tous les habitants, depuis le maire jusqu’au plus humble administré, étaient inscrits au même parti, le R.C.M. (Républicain-Centre-Modéré)… tous, sauf un, ledit cantonnier. De cette défection devait naître la haine que nourrissait Béchentère à l’égard de Machinou.

Cela avait commencé lorsque le Maire, Cantalou, avait formé son premier cabinet.

Ce brave homme avait tenu à ce qu’il y ait, au moins, un semblant d’opposition au sein de l’hôtel de ville. Peut-on discuter utilement, si d’avance, tout le monde est d’accord ? Sans compter que, faute de contradicteurs, les édiles des Mouillettes feraient figures de pantins, aux yeux des autres communes ! Force lui avait donc été de s’adresser à l’unique représentant d’un mouvement de gauche, le cantonnier du pays. Évidemment, ce dernier n’était guère décoratif, avec ses poils hirsutes et sa chemise débraillée, mais il était fonctionnaire et grande gueule. Que demander de mieux !

Or donc, pendant un an, la Mairie des Mouillettes avait vécu des heures paisibles. La Municipalité y faisait tranquillement sa petite cuisine, se contentant, pour en relever le goût, d’une légère pointe de piment réactionnaire. Cela dura jusqu’au jour où Machinou s’aperçut qu’il criait toujours mais qu’on ne l’écoutait jamais, et que ses interventions n’étaient pas plus efficaces à l’administration du bourg qu’un seul verre de pastis à désaltérer le canton tout entier. Se foutait-on de lui ? Certain collègue, usurpant le slogan d’une grande firme commerciale, l’avait même surnommé « l’eau qui fait pschitt ». Le comparer à de la flotte, lui, Machinou, lui qui se voyait affligé d’une soif que rien n’avait jamais pu étancher ! Vraiment on dépassait les bornes. Il voulut se fâcher. Mais comment ? En hurlant plus fort ? Cela paraissait impossible.

Ce fut Ginette, la sœur de Bouche d’Égout, qui résolut la question, un dimanche où, devant les fidèles assemblés, le curé avait évoqué l’inconduite notoire de certaine fille. Il n’avait prononcé aucun nom ! Mais qui donc aurait pu se tromper quand l’abbé Moret avait parlé de ces femmes qui traînent leur vertu le long des chemins, et l’écorchent, sans vergogne, aux cailloux de la route !

Sans attendre, Ginette était partie précipitamment retrouver son amant pour lui raconter le sermon du prêtre, pas plus émue qu’une professionnelle du trottoir.

— Que vas-tu faire, maintenant ? avait demandé le cantonnier.

— Rien… C’est-à-dire… Si ! J’irai trouver le curé au confessionnal, et je lui dirai qu’il a raison, que ces filles-là, c’est des « bordilles ».

— Et alors ?

— Peuchère, si je dis comme lui, tout le monde sera d’accord !

Cette réponse avait été un éclair, une révélation, un trait de génie, pour Machinou. Dorénavant, à la Mairie, il tiendrait les mêmes propos, défendrait les mêmes opinions que ses confrères…

— Le soir même, il demandait son inscription au R.C.M. Ah ! Ce fut un beau chahut à la réunion !

— On va nous traiter de fascistes et de totalitaires ! avait clamé Cantalou.

— Et de belles fripouilles, aussi, quand nous voterons le budget ! avait ajouté Lappat.

— Machinou ! Tu peux pas nous faire ça ! avait essayé de tempérer Bricole, le deuxième adjoint. Tu vas nous foutre dans la panade !

— Je m’en balance ! Il n’y a pas plus de panade en branche que d’olive au…

Sur cette réflexion qui montre une fois encore que le Midi consomme davantage d’huile que de beurre, le cantonnier avait tourné le dos et fait mine de se retirer.

— Et vive la sociale ! avait-il crié sur le pas de la porte.

D’un appel péremptoire et pathétique, Cantalou l’avait arrêté dans sa retraite.

— Machinou ! Attends ! avait-il ordonné. Et si au lieu d’être le seul représentant d’un parti, que je respecte, quoique je ne partage pas ses opinions, si nous t’adjoignons un confrère ? Hein !

Il y avait eu un moment de stupeur dans l’assemblée. Machinou avait traduit la pensée de tous en répliquant :

— Tu trouves qu’il n’y en a pas assez d’un pour faire le couillon ?… Vive la sociale, nom de Dieu !

Mais le Maire avait poursuivi son idée avec une malencontreuse obstination.

— Enfin, si le pauvre peuple, pour faire entendre ses légitimes revendications… si ce pauvre peuple, au lieu de ne rencontrer que ta faible voix, pouvait s’appuyer, en même temps, sur celle d’un honorable confrère tel que… tel que… Béchentère, par exemple !

Le fermier avait bondi.

— Moi !… Et pourquoi pas me nommer cantonnier, tant que vous y êtes ?

— Les cantonniers te valent, eh, parpagna ! avait répliqué Machinou.

— Cocu !

— Cocu ?… Ah ! Parlons-en. Si on mettait un piège au cul de ta Mireille, ça ferait une belle mobilisation générale !

Cette première escarmouche avait été l’origine, entre les deux hommes, d’une inimitié qui dure encore.

Toutefois, l’adjoint Bricole avait proposé une solution in extrémis. Elle avait été adoptée.

On put convaincre Machinou de ne pas déserter son parti de gauche moyennant quoi, il obtiendrait certaines prérogatives. Tout d’abord, il serait largement augmenté, puis, on lui voterait l’octroi de ce vélo avec dérailleur qu’il réclamait depuis si longtemps, ensuite… on verrait.

Ah ! pour voir, ils avaient vu !

Huit jours ne s’étaient pas écoulés que ce représentant du pauvre peuple avait exigé une cabane toute neuve… avec un lit pliant pour faire la sieste, qu’il avait déclaré.

— Si j’ai pas le lit et la cabane, je m’inscris au R.C.M. ! avait-il menacé devant certaines hésitations.

Il avait eu sa cabane.

La semaine suivante, nouvelle menace, nouveau gain de cause.

— Je veux un imperméable américain, au cas où la pluie me surprendrait dans mon boulot !

— L’hiver, j’ai froid. Il me faut un braséro !

Froid ! En Provence !… Enfin ! Il avait obtenu son braséro.

Depuis ce temps-là, la Mairie des Mouillettes était sens dessus-dessous, et les édiles se demandaient anxieusement jusqu’où ce cantonnier de malheur aurait l’audace de pousser ses extravagances.

Le plus ennuyé de tous, dans cette aventure, était certainement Béchentère, plus spécialement délégué aux adjudications, d’autant que Machinou avait le culot d’aller le relancer jusque chez lui, dans sa propre ferme. Si encore il s’y était présenté tout seul ! Mais n’avait-il pas l’outrecuidance de s’y rendre avec la Ginette, ou toute autre fille aux charmes faciles ! Généralement, il attendait le passage du fermier, derrière une meule, ou même, dans la grange des Chanustes, et cela dans une position que n’eût pas désavoué le Vert-Galant devant une pucelle. Dans ces cas-là, Béchentère n’avait pas encore ouvert la bouche pour crier son indignation que le cantonnier disait d’une voix mielleuse : « Une seconde ! Je suis en conférence ! », puis, quelques minutes plus tard, il réclamait, en sa qualité de représentant de parti, soit une casquette avec visière, soit un permis de chasse, ou quelque autre objet, manifestation de sa fantaisie.

On comprendra facilement la hargne qui faisait écumer Titin Béchentère lorsqu’il entendait parler de son facétieux ennemi.

— Je me vengerai ! ronchonnait-il sans cesse. Je me vengerai !

Le jour de l’enlèvement de Petit-Peu, il crut tenir sa revanche.

Ce matin-là, il s’éveilla de fort méchante humeur.

Malgré son sommeil lourd, il avait cru entendre aboyer Boudeur et sa nuit avait été peuplée de cauchemars.

Il avait rêvé que des voisins malfaisants le dépouillaient de tout, y compris de sa femme : il marchait le long d’un sillon de terre ingrate qui s’ouvrait et s’étirait indéfiniment devant ses pas : de chaque côté, assis sur des chaises alignées comme à la parade, et à raison d’un siège tous les dix mètres, le village au grand complet le regardait passer… le village, ou plus exactement tous les mâles des Mouillettes. Chacun d’eux tenait, enlacée sur ses genoux, la fermière des Chanustes, la plantureuse Mireille, son épouse, qui se trouvait ainsi, multipliée à des centaines d’exemplaires. Et il avançait inlassablement en hurlant :

— Gardez-la cette garce, plus nuisible à l’humanité qu’un boisseau de doryphores à un champ de patates, mais rendez-moi mon argent !

Àquoi la Mireille éclatait de rire et soulignait son hilarité par un geste précis qui eût fait rougir un traité de trigonométrie.

— Allez, vaï ! Tu peux y aller, femelle ! criait alors Béchentère. C’est encore eux qui seront volés !

Il fut tiré de ce songe affreux par un bruit sournois qui eut pour effet de le faire bondir. Il se réfugia précipitamment de l’autre côté du lit, non pas pour tourner le dos à l’infidèle, mais pour préserver ses narines de putrides effluves. Ce mouvement de repli stratégique accompli, machinalement, car chaque matin la Mireille saluait le lever du jour par ce chant du coq bien personnel, Titin ouvrit un œil, puis l’autre et tendit la main par derrière lui. Il ne rencontra que des rotondités avachies par l’habitude. Il soupira, songea que le plaisir charnel n’était parfois qu’un devoir, en attendant de devenir un souvenir, et se disposa à prendre la position adéquate. Chassant alors de son esprit la vision de ces amas de chairs flasques, assez semblable à un étalage de mollusques qui, bien que gluants, trouvent toujours un acquéreur, il grogna :

— Autant moi qu’un autre ! Et puis, comme ça, elle me foutra la paix pour le restant de la journée ! Et il répéta le geste auguste du semeur…

Avec la lenteur et la satisfaction béate de l’employée des postes qui ne s’est pas trompée dans ses additions, il fit ensuite un minimum de toilette, tout comme s’il avait payé l’eau au tarif de la région parisienne, passa ses doigts dans ses cheveux gras et un pantalon sur ses jambes maigres, puis il sortit dans la cour.

Tout y était en ordre. Les coqs rôdaient autour des poules, les poules minaudaient autour des coqs. Béchentère contempla d’un regard vide cette caricature de nos manières, et se dirigea, à pas traînants, vers l’autre côté des bâtiments.

Il passa à quelques mètres de Boudeur, qui, le museau pointé entre les pattes, faisait semblant de dormir.

Béchentère, étonné de cette conduite aussi étrange que contraire à son habitude, s’arrêta au milieu de la cour.

— Qu’est-ce que t’as encore fait, Boudeur ? cria-t-il. Tu ne viens plus saluer le maître ?

Boudeur montra le bout de son oreille.

— Amène-toi, un peu, voir ! poursuivit-il.

Connaissant le tarif de la rébellion, le chien s’approcha tout penaud, en décrivant un arc de cercle, et en prenant bien soin de marcher de travers afin de s’assurer, le cas échéant, un départ plus rapide.

— T’es malade ? fit le fermier. Viens, mon gros, viens ici !

Il passa le dos de sa main velue sur le museau de l’animal.

— Et qu’est-ce que tu me racontes ! s’exclama-t-il. T’as pas de fièvre ! T’as le nez plus froid que le derrière à la Juliette.

C’était la manie de Béchentère. Chaque fois, qu’il touchait quelque chose de glacé, il le comparait aux fesses de la Juliette, une belle provençale, accorte et peu farouche, non pas que celle-ci eût cet endroit ni plus ni moins chaud qu’une autre, mais il faisait par là, une allusion peu discrète à son manque de tempérament. Pour ce même motif, d’ailleurs, il l’avait surnommée « frigidaire ».

— T’as encore fait des tiennes, sale cabot ! hurla-t-il en levant une poigne menaçante.

Boudeur rentra l’échine, poussa un gémissement craintif et prudemment prit du large.

Inquiet tout de même, Béchentère continua son inspection matinale. Une surprise autrement désagréable l’attendait. La remise était grande ouverte.

— Tiens ! fit-il. Je suis pourtant bien sûr d’avoir verrouillé la porte, hier au soir !… C’est encore ce putain de Machinou qui sera venu avec une « nistone » ! Faudrait quand même pas qu’il prenne ma grange pour un bordel ! Surtout quand le pitchoun, il dort là-haut !

Il se sentit devenir rouge de colère.

Il se précipita à l’intérieur de la remise.

Rien n’avait été touché. La paille fraîche, amoncelée dans un coin, n’avait pas été foulée. Là, deux brouettes s’étaient unies et semblaient jouer à la charrette. Dans un coin, une charrue dardait sa lame vierge de terre vers un sillon imaginaire. Ailleurs, une herse attendait patiemment l’occasion de peigner l’herbe tendre. La batteuse laissait reposer ses muscles. Le marteau dormait sur l’enclume. Tout était calme.

— Ô fan de chichourle ! se mit soudain à crier Béchentère ! Mais, j’y pense, il y plus de plumards dans mon grenier que de cocus dans Barcenette !

Cette idée subite fit prendre à son nez et à ses oreilles des colorations de « bœuf bourguignon ». Il cracha de mépris, remonta la ceinture de son pantalon et, s’emparant d’un manche de fourche, il s’élança le long de l’échelle.

— Attends un peu, le Machinou, hurlait-il. Je vais t’aider à faire tes cochonneries !

Essoufflé par l’effort, congestionné par l’émotion, il surgit dans la soupente. La lucarne n’y laissait filtrer qu’un jour avare et gris.

Surpris par cette demi-obscurité, le fermier s’arrêta un instant, sans pour cela maîtriser sa fureur.

— Où es-tu, grand dégueulasse, reprit-il, que je te caresse les côtelettes ?

Comme personne ne répondait, il se mit à fouiller la pièce lit par lit.

— Fais pas, va ! Je te trouverai, toi, et ta salope !

Tout à coup il songea de nouveau à Petit-Peu. Hébété il regarda tout autour de lui.

— Pierrot ! appela-t-il. Pierrot !… Eh ! Pierrot ?

Il tendit l’oreille. Rien. Seule une souris, égarée sur une grosse poutre transversale, détala en poussant un cri.

― Ah ! ça alors ! c’est le bouquet ! s’indigna le fermier. Il est encore venu me chercher le gosse pour me faire des ennuis ! Déjà, hier, il se l’est emmené, est-ce que je sais où, moi ! … Un bel exemple à donner à un « minot » ! Ô pétard, ça ne se passera pas comme ça !…

De rage, il renversa tous les « plumards » sur le sol, bouscula les matelas, cassa une chaise, fit voler en éclats le morceau de glace fixé au mur par deux clous retournés brisa la table et creva un sommier.

Après cet excès de violence, un peu calmé mais non satisfait, il redescendit par l’échelle et se dirigea à grands pas vers sa chambre.

Mireille était encore couchée.

Sans un mot, il décrocha, dans la grande armoire de chêne, son veston de velours, et sa casquette blanche réservée aux championnats de pétanque. Il mit les souliers qu’il avait achetés pour la noce de sa fille, ces brodequins qu’il trouvait si élégants parce qu’ils étaient garnis de clous. Et Dieu sait s’il y en avait, des clous ! Même à l’intérieur. Enfin, chose extraordinaire, il prit la peine de se peigner.

Jusque-là, sa femme l’avait observé sans broncher. Mais maintenant, voilà-t-il pas qu’il se « faisait la raie ». Du coup, elle fut incapable de tenir plus longtemps sa langue.

— Tu vas quand même pas me raconter que c’est pour mener la vache au taureau que tu te déguises en « monsieur » !

— Et pourquoi pas !

— Tu fais pas tant de manière quand tu sors avec moi !

— Oh ! Une vache en vaut une autre !

Mireille faillit s’étrangler d’indignation.

— Me dire ça à moi ! gémit-elle. Moi, qui me coupe en quatre pour lui faire plaisir ! Qui travaille comme huit…

— Et qui bouffe comme douze !… Veux-tu que je te dise ! Tu m’emmerdes ! Tout ça, c’est de ta faute !

— Qu’est-ce que j’ai fait encore, Titin !

— Ce que t’as fait ? Eh bé, le petit Pierrot, il est parti.

— Il est parti ? Et où ça ?

— Si je le savais !… Mais aussi, grande couillonnasse, pourquoi que tu as voulu le garder ?

— J’ai pas voulu !… On me l’a amené. Pour quarante-huit heures qu’on m’avait dit !

— T’aurais mieux fait de t’avaler un oursin de travers ce jour-là !

— Ô Bonne Mère ! j’en ai les sangs retournés !

— Y a vraiment pas de quoi !

Mireille s’effondra sur une chaise, les bras ballants et les yeux pleins de larmes. La voyant désemparée à ce point, Titin s’approcha d’elle et lui tapotant la joue, il murmura :

— C’est bon ! T’énerves pas !… Je sais où le dénicher, ce « minot » !… C’est le Machinou qui aura fait le coup ! J’en suis sûr !… Il a dû se l’emmener jusqu’à ce soir, en pensant à la tête que nous ferions quand la voiture de l’Assistance viendrait le chercher !… Et le gosse, innocent comme il est, il l’aura suivi !…

— Tu crois ?

— Il m’en veut, le Machinou, que je te dis !… Oh ! mais il ne connaît pas Béchentère ! Il saura bientôt de quel bois je me chauffe !

— Tu vas chez lui ?

— Moi ?… Penses-tu ! J’aurai peur de me salir… Non Je vais lui envoyer les autorités. Ah, mais !

Et il partit en claquant la porte.

L’œil en courroux, allongeant les jambes et balançant les bras comme un général sud-américain, il dévala le chemin qui mène aux Mouillettes, sans souci des ornières où il se tordait les pieds, ni de la malencontreuse pointe qui, à chaque pas, pénétrait plus profondément dans son talon.

Il parvint au village sans avoir cessé, un seul instant, de vomir des injures à l’égard du cantonnier.

Son plan était simple. Amener, bon gré, mal gré, le garde-champêtre à l’hôtel-de-ville, afin de prendre, avec le Maire, les mesures qui s’imposaient devant la disparition de Petit-Peu et le culot de Machinou.

Il trouva Vignasse sur le pas de sa porte, alors que celui-ci s’apprêtait à enfourcher sa bicyclette pour accomplir sa tournée quotidienne.

— Titin ! s’étonna-t-il. Ô Bonne Mère ! Et qu’est-ce que tu fous par là avec ton costume empesé ?

― Je viens te voir, jeune !

— Jeune !

— Vé, depuis que tu t’es coupé la barbe, t’as vingt ans Vignasse !

— Oh ! c’est pas pour faire le gigolo que je me suis rasé… mais tu comprends, comme ça, on voit mieux mes décorations.

Le fermier eut un sourire en coin, car l’histoire de la barbe du garde-champêtre avait fait le tour des Mouillettes. Le nom de Machinou avait bien été chuchoté, mais c’était l’époque où ce dernier réclamait un braséro, aussi le Maire avait-il prié Vignasse d’étouffer l’affaire.

— Vignasse ! Il faut que tu m’accompagnes chez Cantalou, reprit Béchentère.

— Chez Monsieur le Maire ?

— Oui. Il se passe quelque chose de très grave dans la commune.

— Oh ! Oh !…

— Parfaitement. Tu sais qu’on m’avait confié momentanément la garde du petit Pierrot de l’Angèle, celle qui est morte, la pauvre.

— Et alors ?

— Eh bé ! On me l’a volé !

— On t’a volé le Pierrot ! Tu rigoles ?

— On me l’a volé que je te dis ! Et je sais qui a fait le coup !

— Mais, Titin, on ne vole pas un enfant comme ça !

— Comme ça ou pas comme, ça ! Le gosse, il est plus là !

— Et où il est ?

— Avec Machinou.

— Machinou ! Ô petan, ça m’étonne pas ! Et qu’est-ce qu’il veut en faire ?

— Me rendre ridicule, pourquoi il sait que tantôt on vient me chercher le gamin pour l’emmener à l’Assistance Publique.

— C’est une plaisanterie, Titin ! Je te le retrouverai.

— En attendant, je veux voir le maire et porter plainte parce qu’il y a violation de domicile… pendant la nuit.

Vignasse ouvrit des yeux tout ronds, posa calmement son vélo contre un arbre et regarda fixement le fermier.

— Pendant… cette nuit ? fit-il.

— Parfaitement.

— Titin ! Tu te sens bien ?

— Eh ! dis, je suis pas « ensuqué » !

— Tu prétends que, cette nuit, le Machinou, il s’est introduit chez toi subrepticement et qu’il t’a enlevé le Petit-Peu ?

— Exactement.

— Écoute, Titin. C’est pas possible… J’aime pas le Machinou, mais c’est pas possible !

— Pourquoi que c’est pas possible ?

— Parce que hier au soir, je l’ai rencontré, à dix heures. Il sortait de chez Jacotin. Ô pétard, il puait l’alcool comme un alambic ! La route n’était pas assez large pour lui. Même que le mistral, qui soufflait fort, a tellement exagéré que le cantonnier s’en est retrouvé sur le cul… Moi, j’ai suivi les conseils de Cantalou. « Il faut le ménager », qu’a dit le Maire… Bref, je l’ai relevé mais quand j’ai voulu le reconduire chez lui ! Rien à faire. Il a fallu passer par le Café de l’Écu… Ah ! il était drôlement « empegué », le Machinou !… « Je veux une traction avant » ! qu’il gueulait… « et puis des gants… et puis… et puis, un chef d’entreprise pour faire le boulot ! »… Ce n’est qu’à deux heures du matin que j’ai réussi, avec l’aide de Bricole, à le tirer du bistro et à le ramener chez lui. Tu peux y aller ! Il y est encore, va ! Il risque pas de s’envoler ! Il en a jusqu’à ce soir à cuver son vin !… Alors tu comprends !

— Mais alors !… Si c’est pas lui… où est-il parti, ce petit ?… Non… c’est impossible ! Il se serait pas enfui tout seul !

— Peut-être !… En tous cas, t’as eu raison de venir me voir ! En qualité de garde-champêtre, je dois avertir le Maire de la commune qui, lui, alertera la Gendarmerie de Barcenette.

— Ô, fan de petan ! Eh bé, je suis dans de beaux draps ! se désespéra le fermier.

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