03
En d’autres circonstances, Thermogène et Petit-Peu auraient pris, à travers champs, par les prés de Montfort-le-Bel. C’est si amusant d’escalader les talus verdoyants, de dévaler les pentes, de sentir le foin coupé craquer sous les pieds, de lever perdreaux et lapins, d’aller à droite, d’aller à gauche, d’être son maître enfin ! Sans compter que l’on gagnait une bonne demi-heure de marche à éviter l’invraisemblable fantaisie des chemins ! Mais, ce jour-là, le premier soin de Thermogène, en quittant la cabane, fut de rejoindre la Marie.
— Pourquoi que tu l’as tirée cette sonnette ? lui demanda le Chef.
— Té, parce que j’ai vu venir un étranger !
— Qu’est-ce que tu me racontes ?
— Parfaitement ! Un étranger au « clube » !… La « demoiselle ».
C’est ainsi que les gens du pays appelaient Monique de Saint Fébrier.
— Elle grimpait la côte avec sa charrette, poursuivit la fillette. Seulement, à la Croix du Jard, au lieu de continuer sur le château, elle a pris à main droite par le sentier du bois, comme si elle venait chez nous. Alors, j’ai tiré la corde.
— Mais où est-elle passée ?
— Elle a arrêté son cheval derrière la haie.
— Ça tombe bien ! J’ai justement à lui parler ! dit Thermogène, voulant peut-être épater ses copains.
Le « caganis » leva des yeux pleins d’admiration sur son camarade. Il allait « causer » à la demoiselle ! Il en avait de la veine !
Satisfait de l’effet obtenu, l’autre allongea aussitôt ses grandes jambes et s’élança vers la Croix du Jard. Il avait, d’ailleurs, assez d’allure, avec son pull-over rouille et ses pantalons ! Il était le seul de toute la bande à porter des pantalons longs et il ne s’en montrait pas peu fier !
La gamine trottinait à ses côtés, le regard fixé sur lui, au risque de trébucher à chaque pas. Quant au « caganis », il traînait à deux mètres en arrière. Tout à coup, ce dernier commença à se plaindre !
— Oh ! Thermo ! Je suis escaguassé ! Tu pourrais pas aller un petit peu moins vite.
— Faut toujours que tu râles, peuchère ! T’as qu’à courir, si tu peux plus marcher !
— C’est bien ce que je fais depuis un moment !… Dis !… La « demoiselle », tu la connais ?
Thermogène s’arrêta et le toisa de toute sa hauteur.
— Bien sûr, répondit-il. Qu’est-ce que tu crois ?… J’ai déjà eu des conversations avec elle !… Du reste, tu vas voir !
Et il repartit de plus belle.
Soudain, à un détour du chemin, ils tombèrent pile sur la voiture, un joli tonneau en bois verni clair. Sous les harnais de cuir fauve, un cheval alezan piaffait d’impatience. Debout, devant le siège, Monique de Saint Fébrier, une ravissante brunette de 18 ans, au type sud-américain très prononcé, scrutait l’horizon.
Gauchement, Thermogène tourna sa casquette entre ses doigts. Ne sachant trop comment lui adresser la parole, il la contempla, bêtement intimidé.
Sur le moment, Monique resta surprise devant ces trois gosses arrêtés devant elle, bouche bée, et dont le plus grand la regardait en rougissant. Elle eut néanmoins un charmant sourire à leur égard. Puis, comme ils n’avaient pas l’air disposé à partir et que l’aîné mettait une insistance croissante à la dévisager, ses réactions se firent plus violentes : un léger rictus plissa sa lèvre supérieure. Soudain, s’asseyant brusquement, elle saisit les rênes et d’un vigoureux claquement de fouet, elle enleva son attelage en direction de la pinède.
— Au revoir, les enfants ! cria-t-elle.
— Adieu, Mademoiselle Monique, répondit Thermogène un peu éberlué.
Déjà la voiture disparaissait dans le tournant.
― Bou Diou ! fit Petit Peu. Si c’est là toutes tes conversations, tu dois pas avoir soif !
Thermogène haussa les épaules et enfonça sa casquette sur sa tête.
— Les filles, murmura-t-il, il faut les connaître ! La Monique, elle s’est sentie un peu gênée de voir que je n’étais pas seul !… Tant pis pour elle !
Dissimulant sa déconvenue, il reprit sa marche vers les Mouillettes sans se soucier à nouveau de la Marie et du « caganis » qui couraillaient dans son ombre. Il allait, le front bas, mâchant rageusement un brin d’herbe arraché au bord du fossé.
— Je suis fada ! pensait-il… Pourtant !… Ô fan de pute ! Si jamais… Qu’est-ce qu’ils en baveraient les copains !… C’est quand même une « belle pétoule » !
Il fut arrêté dans ses pensées grivoises par le cri que poussa la Marie.
— Mare ! Mare ! Le pion !
En effet, à vingt mètres devant eux, Ginot, l’instituteur, montait la côte, en baissant la tête, accablé par la chaleur.
Thermogène étendit le bras pour barrer la route au caganis qui n’avait rien vu, tout occupé qu’il était à donner des coups de pied dans les cailloux.
— Nom de Dieu ! grogna-t-il. Nous sommes bons pour l’amende !
Déjà, il se préparait à faire demi-tour, en entraînant ses camarades, lorsqu’une pierre lancée par Petit Peu roula jusque dans les jambes de l’instituteur. Celui-ci leva le nez et aperçut les trois gamins.
Àla grande surprise de Thermogène, ce fut lui, le pion, qui rebroussa chemin, et partit à travers champs, sans se retourner.
— Ah ! ça alors ! fit l’aîné des gosses… Qu’est-ce qui lui prend ?
Il attendit encore un moment pour s’approcher de la haie, puis il regarda à travers les branches.
Le Ginot courait maintenant, tout en se cachant derrière les maïs.
— Il a le feu au cul !… Ô Bonne Mère ! Mais il va à la pinède !
— Bou Dieu ! Pourvu qu’il trouve pas la cabane ! soupira la Marie.
— Bougez plus !… Vé ! C’est pas la charrette de Monique qui est arrêtée là-bas, au coin du bois ?
— À qui veux-tu qu’elle soit ! reprit la gamine. Y a que la « demoiselle » qui en a une aussi belle !
Thermogène fit entendre un sifflement, comme s’il venait de trouver la solution à un problème qui l’intéressait fort !…
— Allons, les « gosses » ! rentrez chez vous… Moi, il faut que j’aille voir !
Laisse-moi t’accompagner ! supplia le caganis. Rien qu’un petit peu !
— Non, ces machins-là, c’est pas pour les « minots ». Allons, rentrez !
Les trois gosses se séparèrent.
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