20
L’aube barra le ciel d’un trait d’union d’or rose. Une dernière étoile cligna de l’œil et s’évanouit dans l’azur. Une chouette baissa les rideaux de ses paupières. Une grenouille lança un dernier adieu à la lune. Les voix de la nuit se turent. Une hirondelle troua les nues. Un coq réveilla le bedeau : celui-ci répondit, à coups de cloche, par l’angélus des matines.
Sur la route endormie, Pipermint et Puding marchaient gaîment : l’un portait un « bidon » vide de son lait, l’autre une vieille boîte de conserve. Au loin, à un détour du chemin, la ferme de la Blanchut s’offrait à leur vue.
— Ça m’épate que Thermogène, il ait pas gueulé ! remarqua Puding, après un grand moment de réflexion.
— C’est lui qui l’a dit ! « La Blanchut, elle doit nourrir le Petit-Peu ».
— Quand même, moi, je trouve que c’est du vol !
— Penses-tu ! Nous faisons de la récupération ! Dans le fond, ce qu’on lui prend, c’est elle qui aurait dû le donner !
— Je crois que le pitchoun, il a pas à se plaindre, Pipermint ! Hier, il a eu de la viande…
— …du jambon…
— Qu’on a payé avec les sous du « clube » !
— C’est pas la ruine, vaï ! Et ça lui faisait tellement plaisir !
— Aujourd’hui, jeudi, c’est fête ! Il va se régaler ! Pâte à Reluire lui a promis une surprise.
Tout en bavardant, les deux gosses étaient parvenus à proximité de la laiterie. Les volets étaient toujours clos. Au loin, une vache meuglait sans conviction.
Pipermint connaissait bien les lieux : il entraîna de suite son camarade par un sentier profond tortillant son lacis autour des bâtiments. Ils atteignirent, ainsi, les écuries, derrière la propriété. L’endroit paraissait désert. Les chiens, bercés par des tourbillons d’abeilles déjà saoules, rêvassaient au premier rayon du soleil, de l’autre côté de la maison.
Un tas de fumier puait de tous ses miasmes.
Les deux gamins se séparèrent.
Puding se dirigea vers le poulailler. Pipermint, vers les étables. Sans hésiter, ce dernier s’approcha d’une porte plus pourrie que les autres par les déjections animales. Il la poussa du pied. Les gonds rouillés grincèrent méchamment, comme des chats mal réveillés.
Le gosse sursauta, un cheval hennit, une poule caqueta, un bœuf grogna, puis tout retomba dans le silence.
— Faut faire vite ! pensa Pipermint.
Rapidement, il pénétra dans l’ombre et la puanteur. Il s’approcha alors de la Noiraude, la plus belle vache du troupeau. Un seau baillait, non loin de là, sa providence. Pipermint s’en saisit et le déposa sous les pis tendus, et gonflés à éclater, de la brave bête. Il se mit aussitôt en devoir de la traire, tandis que celle-ci, consciencieusement, écartait les mouches avec sa queue.
Il eut tôt fait de récolter deux bons litres de lait crémeux qu’il transvasa dans son « bidon ». Après avoir remis le seau en place, il caressa l’animal qui tressauta gaiement de la croupe.
— À demain, la Noireaude ! murmura-t-il. Et toujours avec les remerciements du caganis !
Tout joyeux, il rejoignit le sentier, où Puding l’attendait déjà, tenant à la main sa boîte de conserve où des jaunes d’œufs nageaient dans leur glaire.
— Et les coquilles ? s’étonna Pipermint.
Puding répondit par un sourire narquois où perçait une pointe de malice.
— Petit-Peu les digère pas ! fit-il.
— Petan, comme ça, sans emballage, c’est pas facile à transporter !
— D’habitude, tu comprends plus vite !
— Explique-toi, alors !
— Vé, j’ai pris des œufs frais au cul des poules, j’ai percé un trou à chaque bout et j’ai soufflé au lieu d’aspirer. Après, j’ai bien vite remis les coquilles là où je les avais prises.
Pipermint se tordit de rire, à en perdre la respiration.
— C’est la Blanchut qui va en faire une gueule, dit-il entre deux hoquets, quand elle s’apercevra que ses volailles pondent du vent !
— Et le coq, donc !
De leur côté, la veille, les autres gamins s’étaient bien débrouillés.
Pisse-huile avait récupéré un peu de beurre sur sa tartine du matin.
Thermogène avait dégotté dans la réserve, une assiette ébréchée, une fourchette en fer et un vieux couteau qu’il avait aussitôt astiqué avec du sable.
Bouche d’Égout, peuchère, avait donné son jeu de construction afin que le caganis puisse jouer.
Àtable, Pipette, profitant de l’inattention de sa mère, avait fait glisser son « bisfeck » dans un morceau de journal caché sur ses genoux, et s’était laissée gronder pour avoir mangé trop vite.
La Nichette avait sacrifié sa boîte de chocolat. Un si beau cadeau de son oncle !
La Mouche, pendant l’absence de ses parents, avait vidé un pot de confiture de groseilles, puis l’avait brisé sur les carreaux de la cuisine pour faire croire que la chatte était seule coupable du larcin. Mais Thermogène n’avait pas apprécié le procédé.
— Tu peux te la rapporter ta compote ! avait-il crié. T’as pas honte dégueulasse ? Tu vas faire battre cette petite bête !
— On voit bien que c’est pas toi qui l’as amenée, la confiture !
— Je suis pas voleur, moi !
— Non. Mais t’es un beau con !
— Répète !
— Oui. T’en es un.
— Tiens ! Fous-moi le camp, bordille, sinon je t’arrache les amandons !
— Essaye !
― Heu !… J’aurais peur de me salir ! Té, tu fais plus partie de la bande ! Allez ! Casse-toi !
La Mouche, l’œil mauvais et des idées de vengeance plein la tête, était retourné chez lui.
Quant à Pâte à Reluire, il était allé trouver, tout simplement, sa sœur Monique.
— Dis, Monnie, lui avait-il demandé. Tu pourrais pas me procurer un poulet ?
— Un poulet !
— Pour le manger en « campinge », comme ceux de Barcenette.
— C’est pas impossible… Nous en reparlerons.
— Je le voudrais pour jeudi.
— Pour demain !
— C’est que…
— C’est bon ! Je vais m’en occuper, avait répondu la jeune fille en masquant son envie de rire, car elle venait de réaliser à quel estomac la poularde était destinée.
— Dis, Monnie ! avait ajouté le gosse. Tu pourrais pas me le faire cuire ?
― Ah ! non ! Car je suppose que tu ne veux pas que cela se sache, sinon tu l’aurais demandé directement à papa !
— Et comment je vais me « dépatouiller » alors ?
Monique de Saint Fébrier avait réfléchi une seconde, puis devant l’embarras de son frère, elle lui avait dit en souriant :
— Tu le feras rôtir « à la ficelle ».
— À la ficelle !
— Tu n’étais pas là lorsque papa nous a expliqué comment il se débrouillait dans la pampa ?… Écoute, Gaétan, je vais te préparer un beau chapon, et puis je t’écrirai, sur un papier, le moyen de le faire rôtir en plein air, au bout d’une corde ! C’est d’accord ?
— Oh ! merci, sœurette !
Or donc, ce jeudi, les membres de l’A.M.C. se disposaient à offrir un véritable banquet à Petit-Peu. La fête aurait lieu pendant la sieste des parents. Comme il convenait de ne pas attirer l’attention des gendarmes du côté de la cabane, seuls, Thermogène, Pisse-huile, Puding, Pâte à Reluire et les filles assisteraient à cette réunion : on avait tiré au sort. Les autres iraient s’amuser et mener grand tapage, à l’opposé du village, sur le dos du Mont Bezague.
Puding arriva le premier au « clube ». Assis sur le billot de bois, il contemplait mélancoliquement sa boîte de conserve apportée le matin même avec le lait de la Noiraude.
— Je me les mangerais bien ! songeait-il en regardant les œufs.
Mais, devant la figure un peu triste du caganis qui jouait dans la poussière, avec le jeu de constructions, il secoua vivement la tête pour chasser cette idée peu charitable.
— Comment veux-tu qu’on te les fasse cuire, Petit-Peu ? demanda-t-il sans parvenir toutefois à dissimuler une ombre de regret.
— Coquin de sort ! Tu pouvais pas le dire plus tôt ! Tu vois pas qu’ils ont pas de coquilles.
— Comment qu’elles sont foutues, tes poules, alors ?
De nouveau, les prunelles de Puding brillèrent d’envie.
— Si t’en veux pas, tu sais !
Par bonheur, Pisse-huile et Thermogène entrèrent à ce moment-là.
— Salut, caganis ! fit l’un.
— Bien dormi ? demanda l’autre.
— Oui, Thermo. Un petit peu.
— Pas eu peur ?
— Plus maintenant.
— T’as faim ?
— Oh ! oui.
— Laisse courir, vaï ! Pâte à Reluire est près du chêne vert. Il te prépare un drôle de machin !
— Qu’est-ce qu’on attend, alors ?
— Les nistones. Nous sommes venus avec la Marie, mais je l’ai laissée à l’entrée du chemin pour « espincher »… La Frisette et les autres sont allées aux commissions. Elles ne tarderont plus, maintenant.
Effectivement, le signal retentissait bientôt.
Portant un paquet et toujours aussi maniérée, la Frisette entra la première, suivie de Pipette et de Nichette. Elle embrassa aussitôt le caganis avec la mine attendrie d’une lauréate du Prix Cognac, puis elle déballa son colis : une poêle encroûtée de vieux riz, de l’huile, des oignons, du sel et du poivre.
— T’as amené les œufs, Pisse-huile ? demanda-t-elle.
Le gosse lui tendit sa boîte.
— Voilà.
— C’est ça ?… C’est plutôt dégueulasse ! murmura-t-elle en jetant un coup d’œil dégoûté sur les glaires. T’en as pas trouvé des entiers ?
— Bou Diou ! Tu te manges les coquilles, toi !
— Évidemment, non ! Mais tout de même !… Enfin ! Petit-Peu, tu vas te taper une de ces omelettes !… Tu m’en diras des nouvelles !
Le caganis se passa la langue sur les lèvres, se délectant par avance du bon plat qu’on lui annonçait.
Pendant ce temps, Puding avait réuni quelques brindilles et les avait disposées entre trois pierres plates, dans un coin de la cabane.
— Frisette, veux-tu que je t’allume le feu ? dit-il.
— Laisse faire ?… La cuisine, c’est le travail des femmes… les hommes ! c’est bon à rien ! Vous pouvez vous tirer, allez ! on vous appellera !
— Oh ! Tu sais, nous autres, on a mangé ! répondit Thermogène avec un sourire malicieux… heureusement !
Puis, se tournant vers Pisse-huile et Puding :
— Venez, les copains ! Laissons-les se démerder toutes seules !
Les trois gamins sortirent en riant.
Àtravers les buissons et les taillis, ils se dirigèrent vers le chêne vert où Pâte à Reluire les attendait.
Ils trouvèrent ce dernier à cheval sur un vieux tronc d’arbre, aussi perplexe qu’un gardien de la paix devant un cadavre. Il contemplait d’un œil morne un énorme chapon, vidé et plumé, qui montrait, avec impudeur, ses chairs dodues et blêmes. D’une main, le gosse tenait une feuille arrachée à un carnet, tandis que, de l’autre, il se grattait la tête, sans doute pour y chercher de l’inspiration, avec autant d’énergie et aussi peu de succès que s’il avait fouillé le sable de la Jague pour y « pêcher une favouille ».
De plus loin qu’il aperçut ses camarades, il poussa un cri de joie.
— Fan de chichourle ! Vous faites bien de venir ! s’écria-t-il. Ma frangine m’a bien écrit comment il fallait s’y prendre pour rôtir sa volaille, mais c’est plus compliqué qu’une table de multiplication.
Thermogène s’empara du papier et, à son tour, le parcouru attentivement.
— C’est pourtant pas malin ! fit-il au bout d’un instant. T’as la ficelle ?
Gaétan sortit une longue corde de sa poche.
— La voilà. Elle est toute neuve.
Le Président lut alors, à haute voix, les instructions de Monique.
— Doubler la corde et attacher le poulet par les pattes !…
— Ça, c’est pas difficile ! approuva Pisse-huile.
— Ensuite, fixer à l’autre bout, une grosse pierre d’un poids égal à celui du poulet.
Pâte à Reluire leva les yeux sur Thermogène comme pour le prendre à témoin de cette première complication.
— Un poids égal ! On dirait un problème !
— As-tu seulement trouvé une pierre ?
Gaétan lui montra un moëllon qu’il avait arraché au mur de la cabane.
— Celle-là. Ça ira ?
— Bon… Faire passer la corde par-dessus une branche haute, de façon à ce que la volaille pende d’un côté et la pierre de l’autre… la volaille d’un côté !… et la pierre de l’autre !… Petan, c’est plus clair que le vin du curé !
— Continue ! Tu verras !
— La pierre fera contre-poids…
— Je te le disais !… « Contre-poids » ! Nous voilà encore partis dans les mesures !
— Tu vas pas la fermer, non !… « Amener le poulet à un mètre du sol, et préparer au-dessous un feu de bois… Tourner le poulet sur lui-même, le plus possible. Allumer le feu, et lâcher le poulet ; la corde en se détordant et en se tordant, imprimera à celui-ci un mouvement de rotation… de rotation ?…
— Ça ! J’avais compris ! interrompit Pâte à Reluire. Rotation… rôtir… c’est la même chose.
— Qu’est-ce qu’elle a comme instruction, ta frangine ! estima Pisse-huile.
— C’est pas fini ! continua Thermogène… « Quand la volaille est cuite d’un côté, recommencer l’opération en la pendant par le cou. Servez chaud et bon appétit C’est tout… Ô pauvre, si le certificat d’études était pas plus difficile, je serais au moins instituteur à Montfort-la-Vilaine !
— T’as raison ! Mais quand c’est moi que je me le lis, ça fait pas pareil !
— Allez ! Perdons pas de temps ! Pâte à Reluire, va me chercher du bois, et toi, Pisse-huile monte là-haut ! ajouta le Chef en désignant le chêne.
Le gamin adorait grimper aux arbres, malgré les sévères réactions de sa mère, qui le voyait souvent rentrer le soir avec une culotte déchirée et la chemise en guenilles !
De ses petits bras et de ses courtes jambes, il enlaça le tronc comme il put, et, aidé par Thermogène, il parvint néanmoins à se hisser sur une branche.
Quelques instants plus tard, après s’être conformés, mot pour mot, aux instructions données par Monique, et bien que la corde fût un peu courte, de sorte que la pierre disparaissait dans les feuillages, les gosses regardaient avec admiration le chapon qui tournait lentement sur lui-même et qui, léché par les flammes, prenait déjà une jolie teinte dorée et répandait, dans le bois, une odeur pleine de promesses.
— Les filles vont en baver de jalousie ! dit Gaétan.
— Et si on allait voir ce qu’elles foutent ! proposa Pisse-huile. Depuis qu’on les a laissées, le caganis aura eu le temps de digérer ses œufs !
— Et le poulet ?
— Tu vois bien que c’est mécanique ! ça marche tout seul.
Pâte à Reluire jeta quelques branches de bois mort dans le foyer, et, gaîment, les gosses se dirigèrent vers la cabane.
Comme ils s’en approchaient, ils aperçurent de minces filets de fumée qui s’échappaient par tous les trous du toit.
— Ô pétard, elles vont nous faire choper ! s’écria Thermogène.
— Pas possible, elles ont foutu le feu au bordel ! s’exclama Pisse-huile.
Ils se mirent à courir et poussèrent vivement la porte.
Toussotant et crachotant, au milieu des âcres volutes les mains et la figure noire de charbon, les gamines s’affairaient autour du feu.
Quant à l’omelette, ce devait être cette chose innommable qui achevait de se calciner dans la poêle.
Pendant un quart d’heure, les cuisinières improvisées durent subir les plaisanteries des garçons.
— Ça mijote drôlement ! dit l’un.
« C’est pas de la soupe, c’est du rata,
C’est pas de la merde, mais ça viendra ! »
chanta l’autre, imitant le père Vignasse.
— Comment préférez-vous l’omelette, Monsieur Petit-Peu ?
— Bien baveuse ? ricana Thermogène.
— J’ai faim, se contenta de répondre laconiquement le caganis.
Le Chef ne put que s’incliner devant le réalisme d’une telle déclaration.
— Ô pauvre ! fit-il. Heureusement que nous sommes là, nous, les hommes !… Venez, fillettes !… On va vous montrez ce que c’est que de vrais cuistots !… Parfaitement !… Petit-Peu, tu vas t’envoyer un poulet en entier.
— Un poulet ! fit le môme avec des yeux ronds. J’en ai pas bouffé depuis la Noël.
—, Allez ! Suivez-moi, tous !… Té, Pisse-huile, éteins leur fourneau.
— Avec quoi ?
— Pisse dessus !
— J’ai pas envie.
— C’est bien ça ! Quand on a besoin de toi, t’es jamais là.
— Veux-tu que je lui fasse peur ! proposa Pâte à Reluire.
Mais déjà Thermogène était dehors, suivi des gamines, la tête basse et la mine renfrognée.
Lorsque la bande arriva près du chêne, ce fut un cri de stupeur général.
Sous l’effet de la cuisson, la volaille avait perdu de la graisse et par conséquent du poids, si bien que, la balance rompue, la pierre, plus lourde, était redescendue et c’était elle qui rôtissait sur le foyer : quant au poulet, entraîné jusqu’en haut, dans les feuilles, il avait déjà fait le régal de trois corbeaux. Ceux-ci s’envolèrent à l’arrivée des gosses, avec un dernier morceau de chair dans le bec.
Le premier moment d’émotion passé, la Frisette demanda d’une voix mielleuse :
— Comment aimez-vous le poulet, Monsieur Petit-Peu ? Bien saisi ?
Penauds, les gamins s’en revinrent à la cabane, et le caganis dut se contenter, pour son déjeuner, d’un peu de lait et d’un bout de chocolat.
— Coquin de sort ! murmura Puding. C’est pas encore demain que vous monterez une auberge !
Thermogène, qui réfléchissait amèrement dans son coin, crut voir là une allusion personnelle. D’un bond, il se leva et se prépara à engueuler vertement le mécontent, lorsqu’une main énergique fit tinter les boîtes de conserve.
D’instinct tous les gosses se turent.
— On attend pourtant personne ! chuchota le Chef avec inquiétude.
Déjà des voix retentissaient dans la pinède.
— Mare ! Petit-Peu, planque-toi derrière les fagots ! Vite, vite !
Affolé, le caganis se précipita dans sa cachette, renversant son bol de lait et oubliant son béret blanc pendu à un clou contre la poutre.
La Nichette s’en aperçut, et, saisissant la coiffure, rapidement elle la fit disparaître dans son corsage.
— Tu penses que t’as pas assez de nichons ! ça va t’en faire trois ! constata Puding qui, malgré sa frayeur, trouva le moyen de plaisanter.
Quant à Pisse-huile, il était en train de répandre suffisamment de liquide pour éteindre le foyer de la cabane et même celui du chêne vert.
Les dents serrées, le front têtu, Thermogène attendait debout derrière la porte.
Poussée de l’extérieur, celle-ci s’ouvrit brutalement.
Ce fut Pipermint qui entra, tirant La Mouche par l’oreille. À en juger par les vêtements de ce dernier, le fils du cabaretier avait dû, en cours de route, lui administrer une « belle roustasse ».
Sans perdre de temps en vaines explications, il s’écria :
— Vite ! Cassez-vous ! Ce sale morveux nous a vendus !
— Vendus !
— Il a rapporté à Vignasse !… Montez à la vieille cabane, derrière la Croix du Jard, qu’il lui a dit, vous y verrez quelque chose qui vous intéresse !
— Menteur ! rugit La Mouche.
— Vache pourrie ! Ordure ! s’indigna Thermogène… Petit-Peu, viens ici. Puding, aide-le à faire son baluchon… Les autres, tirez-vous, chacun de votre côté. Pisse-huile, éteins le feu.
— C’est déjà fait.
— Pipermint, comment que tu l’as su tout ça ? continua-t-il, pendant que les filles s’en allaient, en emportant la poêle et les provisions.
— C’est ma cousine Picounette qui l’a entendu. Elle est vite venue me prévenir.
— C’est pas vrai ! hurla Marigal.
— Salaud !
Thermogène se tourna alors vers La Mouche et lui donna une gifle avec tellement de hargne et de violence que l’autre en chancela.
— Et pourquoi que tu l’as amené ici ce minable ?…
— J’ai mon plan… Pendant que le garde est parti chercher les « cognes », moi, j’ai pris le raccourci… J’ai encore vingt minutes devant moi… T’as pas une corde, par là.
— Si. Pâte à Reluire, va chercher celle du poulet.
Le fils du châtelain qui n’avait rien dit depuis le début, émerveillé par l’énergie de Thermogène et la rapidité avec laquelle il prenait ses décisions, sortit en courant.
— Thermo, emmène-toi vite Petit-Peu ! continua Pipermint. Moi, je me débrouillerai avec Pâte à Reluire et Puding ! Nous allons te l’arranger, ce dégueulasse… Ah ! Le Vignasse espère trouver ici quelque chose d’intéressant !… Eh bé, il va être servi !
Thermogène tenait déjà le caganis d’une main, tandis que, sous son bras, il portait son baluchon, la couverture et les statuts de l’A.M.C. Il revint vers La Mouche :
— Tu entends ! le menaça-t-il. Si jamais, tu racontes quoique ce soit au Vignasse… je lui dis que c’est toi qui lui as coupé la barbe !
Puis il lui cracha au visage et sortit.
Un quart d’heure plus tard, lorsque le garde-champêtre pénétra dans la cabane, précédant les gendarmes, fiers et farauds comme des paons élevés en Gironde, il trouva La Mouche, déculotté et solidement attaché le long du poteau, tremblant de peur et pleurnichant :
— Me faites pas de mal !… Me faites pas de mal !
Àses pieds, gisait un encrier à moitié renversé, celui qui vraisemblablement avait servi jadis à rédiger les statuts de l’A.M.C.
Sur un papier, épinglé à sa blouse, une main avait écrit :
« Se qui vous intéraisse »
Et au-dessous, directement sur la peau de ses fesses, un doigt trempé dans l’encre avait tracé ces mots :
« MON CU ».
⁂