21
— Je vais te faire devenir fada, Thermo ! murmura Petit-Peu d’une voix triste.
— C’est rien ! Te manges pas les sangs ! répondit l’aîné en risquant un œil inquiet à travers l’épais feuillage.
Serrés l’un contre l’autre, comme des moineaux sous l’orage, les deux gosses se tenaient tapis sous un buisson de chèvrefeuille. Ils venaient de traverser la pinède, en courant, tout d’une traite. À bout de souffle, ils avaient dû s’arrêter, un instant, dans ce coin touffu, pour reprendre haleine, et surtout, pour décider de l’avenir. Des gouttelettes de sang s’allongeaient en chapelet sur leurs mains et leurs jambes, attestant de leur fuite éperdue au milieu des fourrés et des ronces.
Depuis un moment, Thermogène demeurait silencieux, immobile, l’oreille aux aguets, attentif au moindre bruit. Quant au caganis, lui qui d’habitude ne parlait pas beaucoup — moins que Pasodoble pendant la messe, disait Marius —, il devait avoir le cœur bien angoissé, car il ne cessait de bavarder, sans doute pour se donner du courage.
— Si jamais je me fais prendre, Thermo, c’est toi que tu iras en prison, pour avoir volé un enfant ! chuchota-t-il.
— Bou Diou ! J’ai quelqu’un qui m’en sortira ! se décida à répondre Thermogène.
— Le membre honoraire par la force des choses ?
— Peut-être !
— Il m’a toujours pas trouvé un père ?
— Il cherche.
— Moi, hier, à un moment… j’ai pensé aller voir Vignasse…
Thermogène bondit. Se tournant vers Petit-Peu, il lui mit brusquement la main sur la bouche.
— Veux-tu te taire ! T’es pas fada !
Le caganis leva sur son camarade un bon regard, plein de tendresse et de reconnaissance.
— C’est que… je voudrais pas qu’on te punisse pour moi, même rien qu’un petit peu !… Aussi, je me demande souvent, si ça serait pas mieux que j’aille à l’Assistance…
— Tu te rends pas compte que tu déconnes, non !… C’est à la grotte que je vais t’emmener, moi.
— Ô pétan ! C’est loin ! soupira le pitchoun.
Effectivement, la grotte était un abri, creusé dans le rocher, tout là-bas, à vingt mètres en amont du moulin des Roches-brunes. Thermogène avait déjà envisagé de l’y conduire la nuit du « kidnaping », mais il avait vite abandonné ce projet. L’endroit, bien que pratiquement inaccessible se trouvait beaucoup trop loin du village et beaucoup trop près de la route nationale. Mais, pour l’instant, y avait-il une autre solution ?
— Il faudra contourner le Miredoux pour éviter les Chanustes et l’école, reprit le Chef, puis, après, on redescendra sur la Jague, par la carrière…
— On y arrivera jamais avant la tombée de la nuit !
— Sûrement pas ! Parce que la rivière, on doit la traverser !
— Où ça ?
— Je me le demande… Il n’y a que deux ponts !… Celui des Mouillettes ! Vaut mieux pas y compter… Quant au Pont des Lierres, avec la grand’route qui passe dessus, c’est dangereux.
— On pourrait prendre une « plate » ? proposa le caganis.
— Pour passer inaperçu, c’est pas indiqué !
— Et si on plongeait ?
— Toi, oui !… Tu nages comme une murène !… Mais moi, je flotte, à peu près comme un fer à cheval !… à moins que… Té, tu viens de me donner une idée !… T’as raison !… Tu vas te foutre dans le jus, et moi, j’irai à pied… Si on me voit, ça n’a pas d’importance… Je t’attendrai sur l’autre rive, avec tes vêtements, comme ça, ils seront secs…
— Tu veux que je me baigne à poil ?
— Ça sera pas la première fois ! T’as peur de faire rougir les poissons, maintenant ?
Après s’être assuré qu’aucun danger ne les menaçait à l’horizon, les deux gamins s’élancèrent à travers la campagne, contournant les fermes et les terres labourées, utilisant les moindres boqueteaux, les sentiers creux, les replis de terrains, les herbes hautes, les murs, les haies, etc…
C’était pourtant une de ces belles journées, où les fleurs des champs tendent avidement les lèvres de leur calice à la chaude caresse d’un soleil aimable, moins méchant que d’habitude, où les abeilles virevoltent avec un bruit d’usine, où les papillons titubent dans le ciel, ivres de liberté, où des milliers d’insectes folâtrent aux portes de l’infini, où les arbres frémissent de plaisir au bord de l’eau qui pétille, et où enfin, les gens du Midi croient qu’ils ont envie de travailler. Mais de tout cela, Thermogène et Petit-Peu ne se souciaient guère.
Ils allèrent longtemps, sans un mot, avec une hâte fébrile.
Les ombres fraîches s’étiraient déjà paresseusement, sur la terre encore tiède, les hommes, traînant les pieds, rentraient des champs en criant grossièrement de vagues encouragements à leurs bêtes harassées et blanches d’écume, les vaches dodelinaient béatement de la clochette, les carrioles gémissaient de leurs essieux, quand les gamins aperçurent le Trou du Bac, l’endroit choisi par Thermogène pour franchir la rivière. Ils allongèrent le pas. Soudain le Chef, qui marchait en tête, n’eut que le temps de pousser le caganis dans le fossé et de s’y précipiter à sa suite.
— Qu’est-ce qui arrive ? fit le petitou affolé. Les gendarmes ?
— Non… Un pêcheur. Je crois que c’est le père à Pasodoble ! Je l’avais pas vu, il est assis !
— Attendons un petit peu ! Il partira sûrement avant la nuit !
— Ça m’étonnerait !… C’est l’heure où ça mord !
— Qu’est-ce que tu veux faire, alors ?
— Alors !… Je vais le mettre en fuite ! Planque-toi bien et regarde !
Thermogène se redressa et, l’allure désinvolte, les mains enfoncées au plus profond de ses poches, il se dirigea vers le pêcheur, tout en sifflant, à pleins poumons, un air qui aurait bien voulu être une farandole.
L’organiste, car c’était lui, se retourna, rouge de colère.
— Tu vas te taire, bougre de morpion ! Tu fais fuir le poisson !
— Le poisson !… Ah ! Parce que vous pêchez !
— Tu vois bien que je joue pas aux boules !
— Non, mais la friture, il y a longtemps qu’elle vous attend plus !
— Avec ton boucan ! C’est pas étonnant !… Si encore tu sifflais juste.
— Mais, dites, vous avez jamais attrapé quelque chose, ici ?
— Comment ! J’ai ramené trois kilogs avant-hier !
— Et avec quoi que vous appâtez ?
— Avec des vers de vase.
— Bou Diou ! Eh bé, alors… c’est qu’ils les aiment plus… parce que les poissons, ils sont tout partis plus haut, à trois cents mètres du village, pas loin des saules… Michemolle s’y est déjà installé, lui, et, il y a une heure, il avait déjà ferré huit kilogs de gardons !
— Tu galéges !
— Allez-y voir si vous me croyez pas !
Dans ce sport, la pêche à la ligne en rivière, qui pousse davantage à la méditation qu’au développement des abdominaux, l’organiste n’avait qu’un concurrent digne de ce nom, le boulanger.
En une seconde, il eut plié ses lignes, ses canevelles et son banc, puis, d’un pas que la colère et la précipitation rendaient sautillant et désordonné, il remonta la Jague vers l’endroit où il croyait trouver, et son rival, et une pêche miraculeuse.
Thermogène n’en attendit pas davantage pour faire signe au caganis. Celui-ci accourut, tout en ôtant sa blouse. Arrivé sur la berge, il laissa tomber rapidement sa culotte, enleva ses espadrilles, puis, sans bruit, il se glissa dans l’eau.
Debout sur la rive, son camarade le regarda s’éloigner avec admiration.
Petit-Peu nageait d’une façon extraordinaire, étonnante chez un gamin de cet âge, rasant les fonds comme une anguille, remontant à la surface pour y puiser un peu d’air pur et disparaissant à nouveau, sans jamais laisser derrière lui qu’un remous à peine perceptible.
Lorsqu’il eut disparu dans la grisaille du soir, Thermogène ramassa vivement les pauvres hardes du gosse et se mit à courir pour descendre jusqu’au pont, le traverser et essayer d’atteindre l’autre bord, en amont, en même temps que le caganis. Peine perdue ! Il eut à faire un tel détour que lorsqu’il rejoignit le « minot », celui-ci l’attendait déjà depuis dix minutes, claquant des dents, tremblant de peur et de froid, et dissimulant, tant bien que mal sa nudité derrière les feuillages.
Sur la grand’route, à cinq mètres au-dessus de sa tête, les automobilistes déchiraient l’air, avec un bruit de soufflerie.
— Si jamais un touriste s’était arrêté pour pisser, j’étais pris comme un rat ! dit-il.
— T’as eu la pétoche ? lui demanda Thermogène en lui tendant ses vêtements.
— Pardi !… Si Vignasse m’avait trouvé, ça aurait fait du bruit… mais s’il m’avait « chopé » à poil ! Ô Bonne Mère des Anges !… Je préfère pas y penser !
Quand le caganis fut rhabillé, ce qui n’exigea que peu de temps, étant donné la simplicité de son costume, les deux fugitifs reprirent leur chemin, en suivant la rive. Ils durent d’abord s’engager sous le pont aux Lierres, ce qui n’allait pas sans quelque danger, premièrement, parce que le seul passage, formé par un épaulement du tablier, était couvert d’une mousse humide et glissante. Or, ce n’était pas le moment de tomber dans l’eau, car la rivière à cet endroit s’agitait et bouillonnait, autant que les idées de Machinou un soir de paye. Cet obstacle franchi, ils n’eurent plus qu’à se faufiler parmi les rochers.
Épousant fidèlement la même fantaisie, la Jague et la route nationale courraient, côte à côte, vers l’horizon, ne laissant à Thermogène et à Petit-Peu, qu’un couloir, étranglé et restreint.
Ils parvinrent néanmoins sans encombre à la grotte. Il était temps… Déjà, les martinets pirouettaient dans l’azur et fonçaient sur leur proie invisible, avec un cri strident ; le soleil fermait son œil hépatique derrière le Mont Bezague, une étoile perçait le velours gris de la nue et accueillait la lune de son premier clignement d’œil complice.
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