22
Durant de longues années, Petit-Peu devait se souvenir de cette horrible nuit passée dans la grotte. Il se tirait déjà les poils du nez — chacun se tire les poils qu’il peut, selon son âge et son sexe — qu’il y pensait encore avec des frissons dans le dos.
D’abord, il eut beaucoup de mal à s’endormir. Il avait froid. Sa maigre couverture, tissée de trous, s’était vite révélée aussi impuissante à le réchauffer qu’à l’isoler des embûches d’un sol hérissé de cailloux. Il avait peur. L’eau suintait tout au long des parois et claquait, en tombant sur la pierre humide, avec la régularité d’un pilon d’unijambiste : à ce bruit lancinant s’unissait le sourd grondement de la cascade des Roches-Brunes dont l’impétuosité bouillonnait furieusement, quelques instants des ombres démesurées, échevelées, fantastiques, qui volaient, rampaient, sautillaient et allaient jusqu’à le frôler de leurs souffles glacés.
La fatigue aidant, il sombra finalement dans un sommeil peuplé de cauchemars.
Àminuit, il fut réveillé par un fracas épouvantable, comme si la caverne s’éboulait sur sa tête. C’était l’orage, un orage puissant, soudain, monstrueux. Brutalement, l’entrée de la grotte se découpa sur un écran lumineux.
L’obscurité était revenue que l’éclat de cette lueur métallique dansait encore devant ses yeux affolés.
Des nuages bas, noirs, pesants, roulèrent alors leur colère sur la campagne environnante : leur voix menaçante se répercuta de rocher en rocher, fouillant les moindres anfractuosités avec un entêtement de fourmi rouge. Des masses d’ombres se pourchassèrent dans le ciel, se bousculèrent, se déchiquetèrent, tandis que des éclairs fulgurants piquaient dans le tas, sans relâche.
Blême, grelottant, Petit-Peu s’assit sur le sol et mit sa couverture sur sa tête, sans parvenir, hélas, à préserver ses pauvres paupières rougies de ces traits de feu qui l’aveuglaient à travers la toile.
Puis, ce fut une pluie, lourde, épaisse, qui s’abattit sur les arbres et les champs et les martela de sa violence.
Avec un battement sourd d’ailes mouillées, un oiseau nocturne vint chercher refuge dans la grotte. Un lézard s’enfuit en zigzaguant. Une chauve-souris s’accrocha dans la nuit avec un bruit mou.
Le caganis, suant la peur, crut sa dernière heure venue. Figé dans l’obscurité, il n’osa plus bouger, cependant que de grosses larmes glissaient le long de ses joues. Combien de temps demeura-t-il dans cette effrayante immobilité ? Le malheureux gosse serait bien incapable de le dire.
Par bonheur, la tornade alla déverser sa mauvaise humeur plus loin, du côté des montagnes. Le rapace ouvrit alors un œil rond et repartit vers ses domaines, la chauve-souris resta dans le sien, Petit-Peu s’assoupit et reprit ses cauchemars au point où il les avait laissés.
Dans ses rêves cahotés, il se vit, fuyant devant un Vignasse gigantesque qui le menaçait d’une énorme paire de ciseaux, se débattant contre une affreuse chouette qui, au lieu de hululer, venait le railler en empruntant la voix et les expressions de La Mouche, implorant Béchentère, le fermier des Chanustes qui le dévisageait durement à travers d’énormes barreaux de prison, ou bien encore, acceptant de La Blanchut, sa marraine, des gâteaux qui, au moment de les manger, n’étaient plus que de durs cailloux. Par moment, toutefois, une apparition merveilleuse surgissait dans ce monde d’épouvante : une jeune fille, ravissante, au bras d’un Thermogène, tout beau, tout neuf dans un costume de dimanche, lui tendait aimablement la main. Il s’avançait pour la saisir, mais, aussitôt, le couple reculait, fuyait, s’évanouissait dans un étrange brouillard opaque. Il voulait courir, mais ses faibles jambes s’y refusaient ; il avait l’impression de flotter dans l’air. Tout, alors, se mettait à tourner autour de lui, comme un vieux manège qui moud sa rouille en brinqueballant, tandis que des cris perçants agaçaient ses oreilles.
— L’aura pas !… L’aura pas !… L’aura pas !…
— Glouhouhou !… Glouhouhou !… J’ai coupé la barbe ! Tu as coupé la barbe ! Il a coupé la barbe ! Nous avons coupé la barbe !…
— Petit-Peu !… J’en veux pas… Petit-Peu !… J’en veux pas…
— Hou !… En prison… prison… prison…
Lorsqu’il s’éveilla de nouveau, le soleil barrait l’entrée de la caverne d’un large ruban d’arc-en-ciel.
Dans l’ombre, à ses côtés, Thermogène le regardait en silence.
Le caganis se frotta les yeux et se jeta au cou de son grand ami.
— Thermo ! fit-il en sanglotant. Il y a longtemps que tu es là ?
— Dix minutes, murmura ce dernier. Mais, petan, tu peux dire que tu gigotes quand tu ronfles !
— Si tu savais ce que j’ai eu peur !
— Ô pauvre, j’y ai pensé toute la nuit, quand j’ai entendu le cyclone !… Tiens ! Bois ! ajouta-t-il en lui tendant une bouteille. C’est du café. Il est froid, mais j’ai pas pu le réchauffer. Tout est mouillé dehors.
La voix de Thermogène, d’ordinaire joyeuse quoique légèrement autoritaire, paraissait empreinte d’une profonde nostalgie.
— Quelle heure est-il ? demanda Petit-Peu.
— Onze heures.
— T’as « taillé l’école » ?
— Tu sais bien que c’est fête aujourd’hui… jusqu’à lundi.
— C’est vrai !… Et c’est après-demain que vous allez à Barcenette.
— On y est pas encore !
— Vous avez perdu les sous ! s’inquiéta le petitou.
— Non, peuchère. Mais on va, peut-être en avoir besoin pour autre chose.
— Vous avez changé d’idée ?
— Pas moi, mais eux !
— Qui ça, eux ? La bande ?
— Oui. Ils ont la « pétoche »… Hier, après l’arrivée de Vignasse, pendant que nous venions ici, ils se sont tous réunis.
— Et alors ?
— Ils ont peur, je te dis, avec ton « kidnaping » !… Ah ! ce putain de Marigal, il peut se vanter d’avoir mis un drôle de « pati »… Remarque qu’il n’a rien avoué quand les cognes l’ont trouvé le cul à l’air !
Un pâle sourire illumina un instant la figure de Thermogène. Il raconta alors, en détail au caganis l’aventure de La Mouche et de quelle façon Pipermint et Pâte à Reluire l’avaient « arrangé » après leur départ de la cabane.
En toute autre circonstance, Petit-Peu eut éclaté de rire.
— Tu disais qu’ils avaient la trouille ? fit-il.
— Eh oui, té !… Un gendarme, c’est pas si tellement couillon ! La preuve, c’est que ce matin, Poileau est allé discuter avec les vieux des uns et des autres. Il se doute !…
— Tu crois ?
— À moins qu’il soit complètement « ensuqué » ! Mais ça, je m’en fous ! Seulement, les copains, eux, ils osent plus sortir !… Pourtant, une « rouste » de plus ou de moins, c’est pas la mort d’un homme !
— Qu’est-ce que je vais devenir !
— Ils sont braves, quand même, té, poursuivit le Chef. Ils ont décidé que l’argent du « clube », on devrait s’en servir pour que tu manges.
— Faut pas, Thermo !… Tu vois ! J’avais raison ! Je ferais mieux de rentrer aux Chanustes ! J’inventerai que j’ai été enlevé par des romanichels !
— Fada ! D’abord, ça prendra pas ! Ensuite, je te le défends !
— Je peux pas rester tout seul !
— Et moi, je suis de la merde ! Et Pipermint ! Nous autres deux, on t’abandonne pas !
— Pourquoi qu’il est pas venu avec toi, Pipermint, alors ?
― Pour pas qu’on nous repère !… Je suis passé par le même chemin qu’hier, et lui, il a pris par la route. Il descendra par le sentier du haut !
— Par en haut ! Il va se casser la gueule !
— Penses-tu ! Il est trop malin ! Il sera là vers les midi ! Il te porte du lait et du chocolat…
— Encore !
— On peut pas te faire cuire de la viande ! Tu sais bien que la grotte, elle donne sur la Jague et qu’on l’aperçoit de loin !
En effet, la caverne, creusée à flanc de rocher, surplombait, à pic, la rivière. À trois mètres au-dessus de l’eau, son entrée formait une sorte de promontoire, de terrasse. Avare de ses feuilles, un buisson, accroché au roc, ne la masquait que très faiblement.
Le caganis leva vers son aîné un pauvre regard de bête traquée.
— Tu disais qu’à l’Assistance, on voyait jamais le soleil… mais ici, peuchère, on risque pas l’insolation !
— Te biles pas, vaï ! T’es pas là pour longtemps ! J’ai rencontré quelqu’un ce matin…
— Le membre honoraire ? fit Petit-Peu avec un élan de joie.
— Lui-même. Il se démène ! Il en a vu des gens !…
— Tu penses qu’il réussira ?
— Ô Bonne Mère ! S’il y arrivait pas, je me sentirais déshonoré !
Bien qu’un doute persistât dans son esprit, le gosse malgré tout, ne demandait qu’à croire son grand camarade. S’approchant de lui, il le prit gentiment par la main.
— Alors, attendons encore un petit peu ! murmura-t-il.
— Et puis… quand tu t’ennuieras de trop, t’iras mettre ton nez à la fenêtre ! reprit Thermogène d’un ton faussement désinvolte, en désignant la tache de lumière qui brillait devant eux.
— Et les gendarmes ! Ils me verront !
— Pas de danger, si tu te caches bien derrière le buisson ! Viens ! Tu vas te rendre compte !
Les deux gamins, accroupis, se glissèrent derrière les maigres feuilles qui se découpaient en noir sur le ciel bleu.
Dès qu’il fut dehors, le caganis respira, avec une satisfaction évidente, l’air pur qui coulait frais au fond de ses poumons.
— C’est rudement joli, d’ici ! dit-il, en s’installant à plat ventre aux côtés de Thermogène.
En effet, de leur observatoire, ils découvraient un magnifique panorama, scintillant, sous le soleil, de mille gouttelettes d’argent. C’était un vaste damier de terres rouges et brunes, où, par endroit, quelques bosquets, cirés de pluie, piquaient une note gaie. De ci, de là, des paysans pliaient déjà sur leur peine, comme pour fertiliser les champs de leur sueur. À droite, le Pont aux Lierres, drapé dans son manteau de feuillage dru, enjambait gracieusement la Jague, sur une dentelle de remous. La rivière, sans doute grossie par l’orage, roulait des eaux tumultueuses. Plus loin, à gauche de la caverne, elle s’appesantissait, pour disparaître brusquement derrière le barrage des Roches-Brunes. Tombant d’une hauteur de sept mètres, elle rebondissait dans un majestueux jaillissement d’écume et allait menacer un frêle moulin aux tuiles jaunes, qui, dans l’ombre humide, paraissait avoir été posé là, pour la beauté du paysage.
Soudain, l’attention des gamins fut attirée par une barque que le courant entraînait, irrésistiblement, vers le pont.
Les deux pieds arc-boutés sur le fond de la « plate », une jeune fille tirait sur les avirons et luttait courageusement contre cette eau furieuse qui la giflait de lambeaux de bave.
— Elle y arrivera pas ! estima Thermogène, en connaisseur. Elle devrait se laisser porter !… Passé le pont, il y a autant de courant, mais moins de remous.
Tout à coup, l’embarcation se mit en travers et pencha dangereusement.
La jeune fille poussa un cri.
Elle voulut la redresser, mais, par manque d’expérience, elle fit une fausse manœuvre : l’un des avirons sauta hors de la « dame » et fut emporté par le courant comme un fétu de paille sur ces vagues folles.
Désemparé, balloté, le canot partit à la dérive. Happé par les tourbillons qui se le renvoyaient de l’un à l’autre, tel un bouchon de buis, il tourna sur lui-même, tangua, embarqua quelque peu, se redressa, évita de justesse un bloc de rocher qui se dressait écumant de menaces, roula de nouveau, et, finalement, se retrouva de l’autre côté de ce passage dangereux où les eaux semblaient plus calmes peut-être, mais tout aussi rapides.
La jeune fille lâcha alors le banc de bois sur lequel ses deux mains étaient crispées et, ramassant une sorte de chapeau informe, elle commença à « écoper » la barque.
— Monique ! s’écria tout à coup Thermogène, en serrant le bras de Petit-Peu au point de lui faire du mal.
C’était, en effet, Mademoiselle de Saint-Fébrier. Depuis qu’elle avait été surprise dans la cabane, en compagnie de l’instituteur, elle avait l’habitude de donner rendez-vous à ce dernier, bien en amont du Pont-aux Lierres, et d’emprunter la « plate » du père Nicole pour traverser la Jague. Mais, ce jour-là, elle avait compté sans l’abondance des pluies tombées sur les sommets et la violence du courant.
— Monique ! reprit Thermogène atterré… Ô malheur ! Mais c’est pas possible !… Elle en sortira jamais !
Au loin, on entendait gronder la voix mauvaise du barrage.
La jeune fille regarda, avec effroi, son aviron qui s’éloignait de plus en plus. Consciente du danger qui se précisait, elle se mit alors à appeler au secours. Hélas ! le rugissement de la chute couvrait ses cris de détresse. Les Roches-Brunes attendaient impitoyablement leur proie.
De la grotte, les gamins pouvaient, maintenant, distinguer nettement le visage de Monique. Thermogène demeura, un instant, comme pétrifié de saisissement, puis, à son tour, il poussa des hurlements de frayeur.
Soudain, alors que, ne sachant plus à quel saint se vouer, il se tournait vers le caganis, il s’aperçut que celui-ci ôtait calmement sa blouse et ses espadrilles.
— Qu’est-ce que tu fous ?
— Rien. Je vais plonger.
— D’ici ? Tu veux te tuer !
— Penses-tu !
— Et si l’on te voit !
— Tant pis ! répondit laconiquement le petitou, en s’avançant jusqu’à l’extrême pointe du rocher.
— Fais pas le couillon, je te dis ! Quelqu’un d’autre viendra bien, tout de même !
— Eh bé ! On sera deux !… Elle sait nager, la demoiselle ?
— Je crois pas.
— Tu vois bien qu’il faut que j’y aille !
— Mais tu es trop petit ! Tu pourras rien y faire !
Écoute, Thermo ! Je te reconnais plus !… On n’a pas le temps de discuter.
Et Petit-Peu « piqua une tête ».
Les dents serrées, le teint blême, Monique, à présent, essayait de « godiller » avec son unique aviron. Hélas, son inexpérience aggrava davantage sa périlleuse position.
Dix mètres seulement séparaient l’embarcation des Roches-Brunes quand, soudain, la jeune fille aperçut le caganis qui, au risque d’être emporté par le courant, nageait courageusement vers elle.
— Petit-Peu ! s’écria-t-elle.
— Bougez pas, Mademoiselle !… Laissez la rame !… J’arrive ! Mais surtout ne faites rien !
Rapidement, le gamin contourna la « plate » et, de toutes ses forces, il essaya de la maintenir à contrecourant.
Tout de suite, il se rendit compte de l’inutilité de ses efforts.
Jugeant alors froidement la situation, il abandonna le bateau pour rattraper l’autre aviron qui flottait plus loin. Il l’atteignit en quelques brasses, et le ramena.
Il était temps. La barque arrivait presqu’au bord du gouffre.
Une lutte âpre, dure, émouvante, s’engagea. Monique ramait avec une énergie désespérée. Petit-Peu, accroché par les mains, tentait, en faisant des battements de jambes, de pousser la « plate » vers la rive.
— Prenez le courant de biais ! hurlait-il… Là ! Comme ça !… Allez-y fort, maintenant !…
Centimètre par centimètre, la barque gagna enfin sur la rivière.
Lorsque Monique et Petit-Peu abordèrent la berge, ils étaient à bout de souffle.
Alertés par les cris de Thermogène et par ceux de Pipermint qui, de la route, avaient assisté à la fin du drame, quelques paysans les attendaient. Parmi eux se trouvait Vignasse, le garde-champêtre.
Lorsque le caganis le vit, il se mit à pousser de tels cris que les précédents appels au secours de Monique eussent parus bien faibles à côté.
Il voulut faire demi-tour et regagner, en nageant, la falaise et la grotte, mais, épuisé, ses forces l’abandonnèrent. Il eut l’impression que tout chavirait au-dessus de sa tête. Il s’enfonça dans un grand trou noir et s’évanouit.
⁂