23
Thermogène était assis sur un banc de pierre, à la porte du cellier. La brise fraîche du matin jouait à faire des tourbillons de poussière. Dans la cour, le soleil n’avait pas encore gagné sur l’ombre.
Armé d’une vieille pointe de couteau, le gamin récurait les gros souliers du père. La boue sèche du dimanche précédent s’amoncelait déjà, entre ses jambes, en petits tas sales.
Mirette jappait, de-ci, de-là, gênée par sa panse trop grasse. De temps à autre, elle s’arrêtait net au milieu de ses folles gambades et lançait vers son jeune maître un coup d’œil compatissant et inquiet. Elle semblait étonnée de le voir soucieux et si peu disposé à partager ses jeux. Elle finit par s’étendre à ses pieds, s’étira, écartela ses griffes, et pointa, entre ses pattes, ses babouines humides.
Thermogène resta comme hébété, la chaussure du père posée sur ses genoux, le regard perdu dans le vague.
Les idées se bousculaient furieusement dans son crâne sans qu’il soit capable d’y mettre bon ordre.
La situation était grave.
La veille, il avait assisté, depuis la grotte, au sauvetage du caganis. Il avait vu le grand Piquebèche, accouru du bout des champs, se jeter à l’eau et être assez heureux pour ramener presqu’aussitôt le petitou : il est vrai que, à l’endroit où la « plate » avait abordé, le courant se trouvait très atténué par une sorte de baie, profondément creusée dans les terres. Depuis, Thermogène était sans nouvelles.
De toutes façons, l’aventure était finie et elle se terminait plutôt mal ! On ne manquerait pas d’interroger le caganis, de lui demander où il avait passé ces dernières nuits, où il s’était caché, qui l’avait nourri ! Que répondrait-il ? La vérité, peuchère. Il n’avait pas d’autre solution.
Thermogène frissonna à la perspective de la « torgnole » magistrale qui les attendait, lui et les membres du « clube ».
Soudain, il entendit son père et le garde-champêtre qui discutaient à voix basse, dans la cuisine.
— Ça y est ! pensa-t-il. Pour que le Vignasse se soit dérangé le matin, c’est qu’il se prépare un drôle de « saton » !
Le conciliabule dura un grand moment et déjà Thermogène envisageait de se cacher ou de chercher dans la fuite un répit momentané, lorsque la porte s’ouvrit.
Son père sortit sur le seuil. Il paraissait calme, trop calme. Il n’avait pas ce maintien voûté et sévère, précurseur des grandes crises de colère. Il ne penchait pas la tête en avant, le cou tendu, l’œil luisant derrière la broussaille de ses épais sourcils. Son front n’était pas barré par cette ride noire, présage de coups : coups de gueule et coups de pieds au derrière, l’un n’allant jamais sans l’autre. Il n’essuyait pas les deux côtés de sa main sur le devant de sa chemise, ainsi qu’il en avait la manie, comme s’il avait voulu l’affuter pour donner plus de précision à la gifle qui lui démangeait la paume. Arrêté sur la marche, il dit d’une voix tranquille :
— Tu te mettras propre et tu monteras au Château, petit… On veut te voir.
Devant une attitude aussi inattendue, le gosse en demeura le souffle coupé.
Sans hâte, il s’habilla, et la tête toujours bourdonnante d’idées extravagantes, il se dirigea vers le manoir.
Sans savoir pourquoi, il se voyait déjà accablé de représailles, par le châtelain, beaucoup plus que de félicitations, certes, aussi est-ce d’un geste craintif qu’il tira sur la sonnette du portail.
— Bonjour Adèle ! Monsieur de Saint Fébrier est là ? demanda-t-il à la vieille servante venue lui ouvrir.
Il la connaissait bien, l’Adèle, tout le village des Mouillettes la connaissait : il n’y avait pas femme plus brave, mais aussi plus bavarde dans la région.
— Elle va peut-être me donner des nouvelles ! pensa le gamin.
Hélas, il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche que celle-ci, le regardant par-dessus ses lunettes cerclées de fer, plissa ses joues ratatinées en une grimace qui aurait bien voulu être un sourire et déclara sur un ton où perçait toute la malice méridionale :
— Monsieur est très occupé… mais, entre quand même !
Il suivit donc la vieille domestique à travers le hall immense, marchant avec précaution et étonnement sur des tapis moëlleux où ses pas s’enfonçaient comme dans le goudron de la grand’route aux heures chaudes de la journée.
Après avoir gravi un escalier, plus large que le préau de l’école, il fut introduit dans une immense chambre.
— Il dort, dit Adèle, en mettant sur ses lèvres ridées un doigt déformé par les rhumatismes. Ne le réveille pas.
Puis, silencieuse, elle disparut.
— Il dort ? Qu’est-ce qu’elle me raconte ? murmura Thermogène en essayant de percer la demi obscurité qui régnait dans la pièce.
Lorsque ses yeux se furent enfin habitués à la pénombre, il découvrit alors un énorme lit, au centre duquel, sur les draps bien blancs, reposait une petite tête brune. Il s’approcha doucement.
C’était le caganis.
Thermogène sentit un grand chaud au cœur, tandis que le sang affluait à ses joues.
Un instant, il se tint immobile, ému, ne sachant quelle conduite adopter. Pour un peu, il aurait oublié les recommandations d’Adèle, il aurait réveillé le petitou, tant il avait envie de l’embrasser, mais surtout de lui parler, de savoir. Néanmoins, il jugea préférable de maîtriser son impatience. Après une telle histoire, ne valait-il pas mieux faire preuve de soumission !
Pour tuer le temps et tromper sa nervosité, il se mit à examiner la chambre. Son regard ne cessait de s’émerveiller devant tous ces objets luxueux qu’il distinguait dans les coins sombres.
— C’était plein de meubles et de tentures, devait-il raconter plus tard à ses copains. Il y avait des tapisseries avec des fleurs peintes, tellement bien, ô petan, qu’il fallait les toucher pour voir qu’elles étaient pas pour de vrai !
Enfin, fatigué de tourner en rond, il alla contre la fenêtre et attendit.
Depuis un moment, il louchait sur les évolutions d’une mouche virevoltant, à l’extérieur, autour de la tache grasse que dessinait son nez écrasé sur la vitre, lorsqu’il eût l’impression que quelqu’un pénétrait dans la pièce. Il se retourna. C’était Monique de Saint Fébrier.
Toujours radieuse et fraîche, avec cette allure décidée que lui donnait sa tenue de cavalier, elle portait un plateau sur lequel fumaient, entourés de brioches bien dorées, deux grands bols de chocolat au lait.
— Bonjour, Thermogène ! dit-elle à voix basse, avec un gentil sourire.
— Oh, Mademoiselle ! balbutia le gamin légèrement troublé. Bonjour !
Évitant de faire du bruit, la fille du châtelain déposa les déjeuners sur un guéridon.
— Eh bien, Thermogène ! Tu es content ?
— Moi, Mademoiselle !… Je sais plus… j’y comprends rien… Je sais plus quoi penser !
Elle le prit gentiment par le bras et le poussa dans un angle de la pièce où deux chaises se faisaient vis à vis.
— Assieds-toi ! fit-elle.
Le gosse posa timidement le bout de ses fesses sur la soie délicate du siège. Monique s’installa en face de lui.
— Je ne veux pas te faire languir plus longtemps, commença-t-elle. J’ai trouvé une famille pour Petit-Peu.
Cette fois, Thermogène laissa échapper une exclamation de joie. Puis, il tourna vivement la tête vers le lit, craignant d’avoir réveillé le caganis, mais celui-ci continuait à dormir avec sa figure d’ange.
— Plus exactement, ajouta la jeune fille, c’est Petit-Peu qui s’est trouvé un père.
Thermogène la regarda avec des yeux égarés.
— Écoutez ! chuchota-t-il. Expliquez-moi vite, parce que je sais plus, moi, si j’ai envie de rire ou de pleurer.
— C’est pourtant simple ! Le petitou, il a un papa, maintenant.
— Mais qui c’est, ce père ?
— Le mien.
— Votre… Monsieur de… Ô Bonne Mère !
Et Monique de Saint Fébrier expliqua comment s’était terminée l’aventure de la veille.
On avait repêché Petit-Peu sans trop de mal, mais, à la suite de son bain prolongé, de l’eau qu’il avait absorbé malgré lui, de la fatigue des jours précédents, il avait besoin de repos, aussi avait-elle voulu que, sur-le-champ, il soit transporté au château. Là, elle avait raconté à son père de quelle façon courageuse le caganis lui avait sauvé la vie. Plus troublé qu’il n’aurait voulu le paraître, Jean de Saint Fébrier avait serré affectueusement sa fille dans ses bras. C’est alors que Monique, guidée par son instinct, avait tout avoué, depuis la rencontre, au « clube ». les 500 francs, le « kidnaping », ses propres démarches pour trouver une famille au petitou et jusqu’à la fuite éperdue vers la grotte des Roches-Brunes.
— Je ne t’ai jamais rien demandé, papa, avait-elle soupiré pour conclure, mais je crois que ce pauvre gosse…
— Tais-toi, Monnie !… Tu es comme ta mère ! Elle aussi ne demandait jamais rien… elle exigeait !… Alors !
Puis, après un grand silence, il avait ajouté très simplement :
— Ça te ferait tellement plaisir ?
Pour toute réponse Monique avait sauté au cou de son père, tandis que de grosses larmes chaudes glissaient le long de ses joues.
Thermogène écouta ce récit bouche bée, incapable de prononcer une parole.
— Allons ! Thermo. Tu le vois. Tout s’arrange bien ! fit-elle.
Le gosse renifla un grand coup, sans doute pour dissimuler son émotion, puis il marmotta enfin :
— Mais alors… pourquoi qu’on m’a fait venir, moi ?
C’est Petit-Peu. Hier soir avant qu’il ne s’endorme, papa lui a dit : « Qu’est-ce qui te ferait le plus plaisir, Pierrot ? ». Il a répondu sans hésiter : « Voir Thermogène ! »… Évidemment, il a fallu expliquer que tu t’appelais « Thermogène » et Gaétan « Pâte à Reluire »… Il a beaucoup ri pour « Thermogène »… mais beaucoup moins pour « Pâte à Reluire »… Enfin, il a envoyé Vignasse chez ton père… Et voilà.
— Et Pâte à Reluire, où est-il ?
— Depuis ce matin, il court le village… Papa l’a chargé de prévenir ses petits copains qu’il les invitait tous, à la fête de demain, à Barcenette.
— Ô Bonne Mère des Anges, soupira le gosse, j’aurais jamais cru qu’on pouvait être aussi heureux !
Monique sourit et se leva.
— Il est grand temps de réveiller Petit-Peu ! Sinon son déjeuner va être froid. Bien entendu, tu vas le partager avec lui, hein !
— Merci, Mademoiselle.
— C’est du bon chocolat avec du bon lait.
Àces mots, Thermogène eut un regard tellement ennuyé, et comique, à la fois, que la jeune fille s’en étonna :
— Tu n’aimes pas ça ?
— Moi, si… mais le caganis, le pauvre, ça fait trois jours qu’il ne mange que du chocolat et qu’il ne boit que du lait !
Petit-Peu venait d’ouvrir les yeux.
Thermogène se précipita. Les deux gosses tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
En poussant des cris d’allégresse, ils sautaient sur le bord du lit pour en éprouver l’élasticité.
— Petan, fit le plus grand, avec un plumard comme ça, tu vas drôlement ronfler !
— Ça, c’est rien. Thermo ! Mais c’est le silence qu’il y a ici… Au moins là, j’entends pas chanter les chouettes !
— Qu’est-ce que tu racontes ? s’écria l’autre en pâlissant.
Ces mots venaient d’être pour lui une révélation.
— Et oui, reprit le caganis. Chez moi, ou aux Chanustes, j’étais réveillé tout le temps par une chouette qui devait nicher près du puits Grostrou.
— Mais alors, la nuit du « kinaping », elle a dû chanter aussi !
— Elle avait pas de raison pour être triste, vaï, ce soir-là !
— Ô fan de malheur ! Je comprends maintenant pourquoi Marius, il a fait aboyer le cabot !
— Quel cabot ?… Écoute Thermo, voilà que tu recommences à « parler étranger » !
Thermogène allait tout expliquer au pitchoun, lorsque des coups discrets furent frappés à la porte.
Monique, qui achevait de servir le déjeuner aux deux enfants, alla ouvrir et l’abbé Moret entra dans la chambre.
— Bonjour Monsieur le curé ! fit-elle.
— Bonjour tout le monde… Oh ! Oh ! ajouta le prêtre. Belle réunion de famille.
— Té, vous le savez déjà ! s’exclama Thermogène, tellement étonné qu’il en oublia de le saluer.
— Tout le village est au courant et ne parle que de ça ! En ce qui me concerne, je te félicite pour ta narration sur l’ « Assistance Publique ».
Le gamin baissa la tête, un peu gêné.
— Tu n’as pas fait une seule faute d’orthographe, Thermogène.
— Vous savez aussi que les autres, ils m’appellent « Thermogène » !
Dans son coin, Monique riait malicieusement.
Et je sais bien d’autres choses ! reprit le prêtre.
Avec un geste plein d’onction, il lui tendit alors sa barrette.
— Comment appelles-tu ça ?
— Un chapeau de curé !
— Non !… C’est une boîte aux lettres !… Tiens, Monique, regarde !… Tu peux y jeter un coup d’œil, toi aussi ! L’intérieur doit t’intéresser ! ajouta le brave homme, augmentant ainsi malicieusement la confusion de la jeune fille.
Jugeant alors qu’il avait suffisamment plaisanté, il poursuivit d’une voix aimable :
— Vous fatiguez pas, allez ! La poste est fermée… J’ai fait coudre le cuir par Céline… quand j’en ai eu assez de jouer au facteur.
Pour la première fois de sa vie, Monique de Saint Fébrier se sentit une toute petite fille. Elle perdit son assurance et se troubla.
— Je vous demande pardon, Monsieur l’abbé… C’est très mal ce que j’ai fait… Je vous jure que je ne recommencerai plus…
— Ah ! Tu vas pas m’embêter avec cette histoire-là ! bougonna l’homme de Dieu, d’un ton faussement sévère, tout en se laissant tomber dans un fauteuil… Depuis ce matin, je ne fais qu’en discuter avec ton père !
— Avec papa !… Vous lui avez dit…
— Il m’avait demandé de venir pour parler de l’adoption de Pierrot… alors, comme j’ai vu qu’il était de bonne humeur… j’en ai profité pour lui parler aussi de… de l’adoption de Ginot…
― Vous avez…
— Enfin, j’ai raconté tout ce que je savais sur l’instituteur… et sur toi.
— Ce n’est pas possible !… Qu’est-ce que je vais devenir…
L’abbé se renversa en arrière pour rire plus à l’aise.
— Ce que tu vas devenir ? fit-il… Tu ne connais pas ton papa… Il a accepté… Il est brave… Mais va vite le retrouver… Des fois qu’il changerait d’avis !
D’un bon, Monique sauta au cou du curé et l’embrassa sur les deux joues, sans que celui-ci en parut offusqué le moins du monde, au contraire.
— Allez ! allez ! casse-toi vite, comme dirait Thermogène, ajouta-t-il en souriant et en la poussant vers la porte.
Elle disparut dans l’escalier, tandis que le prêtre joignait les mains et murmurait une prière avec une expression de béatitude. Pendant ce temps. Thermogène détournait la tête pour cacher la tristesse qui assombrissait soudain son front ! Quant au caganis, de la confiture jusqu’au bout du nez, il s’empiffrait de chocolat avec une joie sans mélange.
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