‹ Le Club des 400 coupsChapitre 4 sur 24 · 04

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La classe tirait à sa fin.

Thermogène contemplait béatement la tache d’encre qui, à sa droite, souillait le mur blanchi à la chaux. Les yeux mi-clos, il essayait de lui trouver autre chose qu’une vague ressemblance avec un joueur de pétanque accroupi devant « son cochonnet ». Il la connaissait pourtant bien cette tache, depuis quatre ans qu’elle étendait ses larges flaques noires. Quatre interminables années perdues à préparer un illusoire Certificat d’études pour satisfaire l’incommensurable vanité de son père.

— Il y mettra dix ans s’il le faut, disait celui-ci en mâchant son éternelle chique, mais il le décrochera son certificat ! Je veux pas qu’il soit un « parpagna » comme son couillon de père !

Cette obstination était loin de déplaire à Thermogène, car elle cadrait admirablement avec sa nature paresseuse. Depuis longtemps, il avait réfléchi que, les ambitions paternelles satisfaites, on lui délivrerait un imprimé tendant à lui faire croire qu’il avait acquis quelques connaissances, mais que, dans le même temps, on lui mettrait entre les mains une pelle ou une pioche. Alors, finies les heures de rêveries, les flâneries dans la verte campagne, finis le « clube », les copains, les jeux, il lui faudrait transpirer sur une terre trop basse, tandis qu’un carton, orné de son nom en orgueilleuses lettres gothiques, jaunirait dans l’oubli enfumé d’une cuisine.

Soudain, il sursauta, à l’appel impératif de Ginot.

— Jacotin ! Que fais-tu ?

— Rien, M’sieur.

— Ça ne m’étonne pas !… Viens ici !

Thermogène se leva péniblement, quêtant d’un air effaré un problématique soutien parmi ses camarades.

— De quoi parlions-nous ?

— De… de…

— Évidemment ! Tu n’écoutais pas !

— De la Société, M’sieur ! lança insidieusement La Mouche.

— Très bien !… Jacotin ! Que sais-tu de la Société ?

Thermogène toussa, se gratta la jambe, jeta un regard chargé de haine sur Marigal, puis, le nez dans son pullover, il finit par dire en rougissant :

— C’est pas moi, M’sieu ! On est tous dans le coup.

— Qu’est-ce que tu me chantes ?

— Je ne suis que le Président, M’sieur ! continua Thermogène dont les oreilles prenaient, à présent, des tons pivoines.

— Le Président ?

— Oui, M’sieur.

— Ouye ! Ouye ! Ouye ! fit Pisse-huile qui sentait venir l’orage et bien d’autres choses… M’sieur ! J’peux y aller ?

Par bonheur, Pipermint s’aperçut aussi de la gaffe qu’allait commettre Thermogène. Sans y être invité, il se leva tout d’une pièce et récita d’une voix monocorde :

— La Société est l’assemblage des hommes unis par la nature et les mêmes lois. L’homme est né pour vivre en société…

— Très bien ! coupa l’instituteur… Jacotin, tu es un âne ! Va t’asseoir !

Les membres de l’A.M.C. avaient eu chaud.

— Ou bien ce garçon est inconscient, ou bien il se fout de moi ! pensa Ginot, puis, machinalement, il jeta un coup d’œil sur la pendule, veuve de son verre, brisé Dieu sait dans quelle bagarre, et qui, derrière lui, semblait surveiller la classe avec l’air hautain et désemparé d’un colonel allemand sans son monocle.

— Déjà, cinq heures moins cinq ! s’étonna-t-il.

Il ignorait que, profitant de la précédente diversion, Puding, en punition dans Te coin, avait prestement saisi la longue baguette utilisée durant la leçon de géographie pour suivre les cours des fleuves sur la carte et que, d’un geste rapide et précis, il avait avancé la grande aiguille de dix minutes. Chaque jour, d’ailleurs, un des gosses se faisait mettre au piquet pour se livrer à cette opération qui, bien que dangereuse, leur valait un bon moment de liberté supplémentaire : et, chaque matin aussi, le père Nicole, en venant balayer la classe, la remettait à l’heure en bougonnant :

— Bou Diou, cette pendule, elle fait roue libre !

Bref Ginot se leva et vint se placer devant les pupitres de ses élèves.

— Ça va barder ! souffla Bouche d’Égout qui connaissait les manies du pion.

— Je ne vous cacherai pas que je suis très mécontent de vous, commença l’autre d’un ton sec. J’aimerais en effet, que les leçons d’éducation que vous recevez ici, vous soient profitables en dehors des études. J’ai trop souvent constaté que votre conduite laissait beaucoup à désirer. Dans la rue, par exemple, il semble que vous preniez plaisir à ne plus saluer vos parents, ou à détourner la tête lorsque vous croisez Monsieur le Curé ! Quant à moi, du plus loin que vous m’apercevez, vous partez dans une direction opposée. Pourquoi ? Pouvez-vous me le dire ?… Voyons !… Pierrot ?

Petit-Peu descendit de son banc, trop haut pour ses jambes, et se tourna éploré du côté de Thermogène.

— Eh bien, Jacotin ! poursuivit Ginot… Pourquoi ne viens-tu pas au secours de ton petit camarade ?… Déjà fâchés ?… Vous aviez pourtant l’air de bien vous entendre, hier !

Un de ces silences comme on n’en trouve que dans les ascenseurs et les sacristies répondit à cette question.

Jacotin ouvrit de grands yeux étonnés.

— Il est culotté ! pensa-t-il. C’est lui qui s’est « cassé » !

— C’est bon ! reprit Ginot. Je vois que je perds mon temps !… Eh bien, je prendrai des sanctions… et ça ne tardera pas !… Vous pouvez me croire !… La classe est terminée.

Les gamins ne se le firent pas répéter. Comme de jeunes moineaux, ils s’envolèrent vers la campagne.

Trois cents mètres de route bien droite séparaient l’école de la place du Marché : elle descendait vers le village, encaissée entre le Mir, petit ruisseau qui rejoignait la Jague tout près du lavoir, et le talus escarpé de la ligne de chemin de fer. Aucune voie, aucun sentier n’y débouchait. Sans s’en rendre compte, les gosses venaient de s’engager dans un véritable traquenard.

Àpeine pénétraient-ils sur le terre-plein que Bouche d’Égout qui courait en tête de la troupe, s’arrêta brusquement.

— Merde ! le cureton ! cria-t-il.

En effet, surgissant de l’ombre, le curé s’avançait à leur rencontre, le bréviaire à la main, la barette en bataille et son éternel sourire au coin des lèvres.

— Qu’est-ce qu’il vient foutre ici, celui-là ? s’inquiéta Pipermint.

— Rassure-toi ! Il vient pas te donner une sucette !

— Tu parles ! Quand ils ont un cadeau à te faire, les curés, c’est l’absolution qu’ils te donnent.

— Je parie qu’il est venu là pour nous choper.

— Eh bé, l’aura dans le cul, pourquoi, nous on se tire ! répondit Bouche d’Égout en faisant demi-tour.

Hélas ! Ginot les avait suivis. À cent mètres derrière eux, la silhouette du pion se découpait dans le soleil et semblait danser sur la route.

— Ô pétard ! s’exclama Puding. On est marron ! Qu’est-ce qu’il va rentrer comme pognon dans la caisse !

Les membres de l’A.M.C. hésitèrent. Toute retraite leur était coupée.

De toute évidence, les gosses se montraient partisans des amendes, mais surtout lorsque celles-ci frappaient les petits copains.

— Bou Diou ! Bientôt, il faudra être millionnaire pour faire partie du « clube », gémit Pisse-huile en serrant les jambes.

Ce fut Pipermint qui se sacrifia : sacrifice qui, par la suite, lui fut sévèrement reproché par le pratique Président.

Bravement, le fils du cabaretier s’élança tout seul sur la place du Marché. Sautant et gambadant, il décrivit un large cercle et vint passer tout près de l’abbé, jusqu’à frôler sa soutane. Ôtant alors son béret avec obséquiosité, il s’écria :

— Bonjour, Monsieur le Curé ! Comment allez-vous ?

— Très bien, mon enfant ! répondit le prêtre, fort surpris d’une telle courtoisie.

C’était le moment choisi par le rusé gamin. Il avança encore de quelques pas, trébucha, fit mine de se tordre le pied, et, tout à coup, poussa des hurlements de douleur, tellement exagérés que le saint homme en resta un instant cloué sur place.

Pipermint se mit alors à gémir de plus belle, puis, clopinant, boitillant, il alla s’effondrer sur le banc accoté à la vespasienne, entraînant cette fois le brave abbé derrière lui.

— Aïe ! aïe ! aïe ! ne cessait de crier Pipermint, je me suis cassé la patte !

— Ce n’est rien, mon petit ! Montre-moi ça ! consola le prêtre, qui déjà avait oublié ses bonnes résolutions prises le matin même avec l’instituteur.

Penché sur la chaussure du pseudo-blessé, il transpirait en essayant maladroitement de dénouer les ficelles qui tenaient lieu de lacets.

Pendant ce temps, le gamin n’arrêtait pas de geindre. Lorsqu’il jugea que le pauvre homme était suffisamment absorbé par sa délicate besogne, il glissa vers ses camarades un regard malicieux et leur montra le monument d’ardoise, qui semblait glousser de joie derrière le brave curé.

Et tous les gosses de défiler devant l’abbé Moret avec un large sourire et un vaste salut qui, certes, ne lui était pas destiné.

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