05
Le soleil atteignait paresseusement la fin de sa course, dessinant sur les rochers chauves des ombres inquiétantes. Le mistral soufflait rageusement, parsemant le ciel d’envols de feuilles séchées.
Ce soir-là, tapis dans la grisaille et dans le vent, au fond d’une carrière abandonnée creusant sa plaie béante dans le fond décharné du mont Bezague, quelques-uns de nos gamins venaient de se réunir. Ils avaient coutume de se regrouper dans ce coin sauvage, assez rapproché du village mais aux abords faciles à surveiller, les jours où ils ne disposaient que de trop peu de temps pour s’aventurer à la pinède. Or, pendant la classe, Thermogène avait fait circuler ce message inattendu :
« Tou é changé. Y a du pet a la cabane. Réunion 7 heure à la cariaire. Fé passé. »
Seuls ceux dont les parents cultivaient la terre, jusqu’aux dernières lueurs du jour, avaient pu répondre à cet appel. Il y avait là Petit-Peu, assis timidement derrière Thermogène, la Nichette qui serrait le bras de Pipermint d’une main que la peur rendait fébrile, Bouche d’Égout qui grignotait ses restants d’ongle, Pasodoble qui faisait le guet tout en haut du talus, et le négrillon Marius, bien difficile à distinguer dans le noir, qui le secondait un peu plus loin.
L’inquiétude et la consternation régnaient sur la troupe. Primitivement, rendez-vous avait été pris pour 5 heures au « clube », où on devait attendre le retour de La Mouche et de Puding, partis pour une expédition importante ; aussi, ce changement, à la dernière minute, ne présageait-il rien de bon.
Depuis un instant, Pipermint essayait, en vain, d’arracher quelques explications à Thermogène, mais ce dernier avait ce léger défaut, inhérent au prestige d’un chef : il aimait s’entourer d’un certain mystère.
Bouche d’Égout finit par se fâcher.
— Si tu dis pas pourquoi on est pas monté là-haut, moi je me tire ! J’en ai marre.
L’autre se décida, enfin, à parler.
— Eh hé, voilà, dit-il, on peut pas aller à la cabane, pourquoi il y en a qui ont pris notre place !
— Ils manquent pas de culot ! s’indigna Bouche d’Égout. Et qui c’est, ceux-là ?
— Je vous raconterai plus tard…
— Mais, fan de pute, on peut quand même savoir qui sont ces « minables » qui vont chez nous !
Indiscutablement, Thermogène estima qu’il en avait trop dit, car il détourna aussitôt la conversation.
— En attendant, cela fait un bon moment qu’on poireaute, et La Mouche vient toujours pas !
— Moi, « je me casse », s’entêta le « pas beau ».
— Attends encore un petit peu, proposa le caganis.
— D’accord ! Mais tout ça, ça me paraît pas très catholique ! J’ai l’idée que ce mouchard nous a bourré le crâne ! Oh malheur ! Je me « l’escaguasse » !
Pour la dixième fois, Thermogène allait émettre quelques doutes sur la loyauté de Marigal, lorsqu’un caillou le frappa à l’épaule. Instinctivement, il leva la tête.
Se détachant sur l’horizon, Pasodoble, debout, les jambes écartées, tendait les bras vers le ciel, les paumes des mains en avant. C’était le signal.
Effectivement, quelques minutes ne s’étaient pas écoulées que La Mouche dévalait la pente, dans un nuage de poussière ocre et rejoignait le petit groupe.
— T’es seul ? s’étonna Thermogène.
— Vé, tu le vois bien ! répondit l’autre, encore tout essoufflé, en remontant sa culotte de velours.
— Et alors ?
— Raté.
— Comment ça ?
— C’est pas ma faute ! J’ai pourtant fait tout ce que tu m’avais recommandé… Quand on s’est amené, le Vignasse, il faisait son « pénéqué ».
— Et Puding ?
— Attends, Thermo. J’y arrive… Moi, je suis allé « espincher » sur la route. Pendant ce temps, le Puding, il s’est approché avec la paire de ciseaux de sa tante… Doucement, tout doucement, il a visé la barbe… Remarque que c’était pas facile, pourquoi le garde il ronflait et qu’en ronflant il bougeait la tête, et qu’en bougeant la tête il remuait le menton, et qu’en remuant le menton les poils suivaient le mouvement…
— Et alors ! Tu y viens ? s’impatienta Thermogène.
— Mais, Bonne Mère, t’énerves pas comme ça !… Je te disais donc que le Puding, il visait la barbe… À ce moment…
— À ce moment ?
— Eh bé, té ! La Blanchut, cette garce, elle a débouché avec sa carriole et elle a réveillé la Vignasse…
— Tu l’avais pas vu venir ?
J’ai pas eu le temps.
— Et le Puding ? Tu l’as prévenu ?
J’ai pas eu le temps !
— Salopard ! Dégueulasse !
Hors de lui, Thermogène bondit sur Marigal et le saisit par l’oreille. L’autre se sentit aussitôt secoué comme un olivier un jour de tramontane. Il se mit à pleurnicher.
— C’est pas ma faute ! C’est pas ma faute !
— Pas ta faute ! Bougre de mange-merde !… Tu vas voir ton cul si c’est sa faute !
Les autres gosses n’avaient pas dit un mot.
La Mouche parvint enfin à se dégager. En vain, il cherchait autour de lui, il ne rencontra que des visages hostiles. Alors, prudemment, il s’adossa contre la paroi rocheuse.
— Et le Puding ? Qu’est-ce que t’en as fait ? continua Thermogène, d’un ton toujours menaçant.
D’une voix entrecoupée de sanglots, Marigal continua le récit de sa triste odyssée.
— Té, le garde, il a ouvert les yeux et le Puding, il est resté tout couillon, avec ses ciseaux à la main… Peuchère, il a pas pu expliquer ce qu’il voulait en faire… Alors… le vieux…
— Quoi, le vieux…
— …Il l’a embarqué… Il l’a emmené chez son père.
— Ô pètan ! dit la Nichette. Chez son père ! À l’heure d’à présent, il doit avoir les fesses toutes rouges.
— Mais enfin, oui ou non, Vignasse s’est-il rendu compte qu’on voulait lui couper le bouc ? demanda Thermogène.
— Pour ça, sûr que non !
Le Chef poussa un soupir de soulagement. Il se gratta mélancoliquement le crâne et hocha la tête d’un air de dire « Ô malheur ! quelle histoire ! », puis, lentement, il s’approcha de La Mouche, le saisit à nouveau par les deux oreilles et lui parla les yeux dans les yeux : en d’autres circonstances, il n’aurait jamais commis pareille imprudence, car l’autre se tapait gaillardement un oignon cru, chaque matin, en guise de petit déjeuner.
— Tu entends bien, bougre de rapporteur ! fit-il. Si jamais le garde-champêtre il apprend pourquoi le Puding il avait des ciseaux à la main… je te coupe les « basaquettes ».
— Pourquoi veux-tu que je le dise ?
— Parce que t’es une saloperie !… Et que tu aurais été bien content de faire « choper » Puding !… Et que c’est toi qui a réveillé Vignasse…
— Mais puisque c’est la Blanchut, cette garce ! Oh, celle-là, si un jour je me la rencontre, cette vache pourrie, cette…
— Tais-toi ! intima le Chef en lançant un coup d’œil du côté du caganis.
En effet, Petit-Peu, à la mort de son père et de sa mère, avait été recueilli par sa seule parente, une cousine, Angèle, femme très pauvre, mais bien brave qui se serait, certes, passé de ce surcroît de charge. Par contre, la propre marraine de l’orphelin, la mère Blanchut, fermière riche et sans famille, avait carrément refusé de venir en aide au malheureux gosse qui n’était pas de son sang.
Cette attitude n’avait surpris personne. Maigre, le visage anguleux, l’œil sournois, la lèvre mince, les mains longues et sèches, toujours vêtue du même vêtement pisseux et fripé par le temps, la Blanchut était renommée pour son avarice sordide.
— Elle a même économisé ses seins pour ne pas porter de soutien-gorge ! se plaisait à ricaner Machinou le cantonnier.
Un jour que Mlle Marie, l’infirmière, était venue lui demander l’aumône d’un peu de lait pour un vieillard agonisant, elle avait répondu acariâtre :
— Pas d’argent, pas de lait !
Tant de méchanceté et d’égoïsme avait fait déborder la coupe, et la Blanchut était vite devenue la bête noire des Mouilletois et surtout de tous les gamins du village.
Thermogène n’ignorait pas ces détails qui avaient valu à la laitière une réputation solide et méritée. Petit-Peu non plus, d’ailleurs, mais malgré tout, le caganis avait conscience que cette mégère était quand même sa marraine et, chaque fois qu’on lui parlait d’elle, il baissait la tête et rougissait.
Donc, sur l’injonction du Chef, La Mouche s’était tue. Au fond de lui-même, il sentit monter une rage sourde, car il n’avait pas tout à fait menti. Certes, il avait été surpris par la Blanchut, mais c’était sa propre nature vicieuse qui l’avait incité à ne pas prévenir son camarade du danger qui le menaçait. N’importe ! Sur-le-champ, il jura, devant les autres, de se venger de la fermière. Quand cela ne serait que pour fortifier ses assertions d’innocence, il devrait le faire.
L’occasion se présenta, plus tôt qu’il ne l’espérait, le lendemain.
C’était l’heure où le soleil parvenait encore à se glisser sous les arbres. L’air n’avait pas encore cette lourdeur brûlante qui assèche le gosier, mais, déjà, sous la brise matinale, les feuilles des platanes n’avaient plus le courage de s’agiter.
Aux Mouillettes, ceux qui travaillaient aux champs, étaient depuis longtemps courbés sur leur peine, tandis que les heureux, retenus au village par leurs occupations, secouaient sans hâte, une molle énergie, derrière des volets clos.
Soudain, trois gamins débouchèrent dans la rue du Goulet. Bouche d’Égout, les mains dans les poches et la gouaille aux lèvres, La Mouche le front soucieux et l’œil méchant, et Puding, tout penaud, qui suivait en traînant ses espadrilles dans la poussière. Bien qu’ils fussent d’une heure en avance sur l’ouverture de la classe, ils allaient à grands pas.
— Réveille-toi, La Mouche, dit Bouche d’Égout. T’as encore les yeux bordés de maigre de jambon !
— J’ai pas dormi. J’ai passé la nuit à chercher ce qu’on pourrait faire à la Blanchut.
— Et t’as trouvé ?
— Pas encore. De toutes façons, elle commence sa tournée par le marché. On verra bien !
― Et toi, Puding ; ça va mieux ?
— J’ai faim !… Et puis… j’ai les fesses comme des poires tapées.
— Mange-te-les ! ricana La Mouche.
— Ô Bonne Mère ! s’exclama Bouche d’Égout. Je t’ai gardé ma tartine de ce matin, et j’allais l’oublier.
Le gosse tira de sa poche un paquet graisseux et le tendit à Puding. Celui-ci se jeta sur la tranche de pain, voracement, sans se soucier des traces noirâtres que les doigts de son camarade avaient laissées sur le beurre.
— Il a frappé fort, ton père ?
— Comme jamais ! Il s’est arrêté quand il avait mal aux mains.
— T’as rien dit ?
— J’ai gueulé !… ça, pour gueuler, je peux dire que j’en ai mis un coup ! Mais j’ai pas avoué pourquoi j’avais les ciseaux.
— Ça valait mieux !… Et après ?
— Quand il a vu qu’il perdait son temps, il m’a foutu au lit sans bouffer.
Tout en discutant, les trois gamins étaient parvenus sur la place du Marché.
— Ça roupille dur dans le coin ! constata Puding la bouche encore pleine.
En effet, seul Michemolle, le pâtissier, avait levé ses rideaux. Une bonne odeur de pain cuit flottait dans l’air. De temps en temps, quand les moineaux cessaient de crier leur joie de vivre, on entendait le boulanger, dans sa cave, qui écorchait une chanson provençale, tout en suant dans son pétrin.
— Oh ! La Mouche ! demanda Bouche d’Égout. Tes vieux, ils se servent chez Michemolle ?
— Non. Pourquoi ?
— C’est une veine ! ajouta l’autre en riant. Et la Blanchut ?
— Sûrement.
— Alors, moi, je t’ai déjà un peu vengé.
— Comment ça ?
— Té, le matin… Oh ! c’est pas souvent que ça m’arrive… le matin, quand je passe de bonne heure devant la pâtisserie, j’ouvre la porte pour agiter le carillon, mais je rentre pas dans la boutique… et pendant que Michemolle fait le tour par derrière, pour remonter de sa cave, moi, par le soupirail, je pisse dans le pétrin.
— T’es plutôt dégueulasse ! grogna Puding avec une moue de dégoût.
— Et qu’est-ce que ça peut de foutre, à toi ! T’habites à côté de la boulangerie coopérative, et elle… elle a pas de soupirail !
Àce moment, les sabots d’un cheval claquèrent gaiement sur la route. Les gamins sautèrent de joie. C’était l’attelage de la Blanchut. Sans trop savoir ce qui allait se passer, ils disparurent derrière les platanes.
— Ho !… fit la laitière en tirant brutalement sur les guides, alors qu’elle arrivait à hauteur de la maison Michemolle.
Le pauvre cheval s’arc-bouta sur ses quatre pattes, baissa la tête, puis l’agita désespérément pour se dégager du mors qui le blessait à la commissure des lèvres. Un instant encore, il piaffa sur place, montra les dominos jaunes de ses dents, gratta le sol et se tint finalement tranquille.
Saisissant deux bidons pleins jusqu’aux bords de bon lait crémeux, la Blanchut descendit de voiture et s’engouffra dans le magasin.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Puding.
— On lui fout son lait en l’air ! proposa Bouche d’Égout.
— Attendez ! fit La Mouche.
Le cheval, en nage, énervé par les mauvais traitements que lui faisait subir sa maîtresse à longueur de journée, venait d’essayer d’avancer, malgré les freins serrés de la carriole. Cette tentative infructueuse avait aussitôt éveillé une idée diabolique dans l’esprit du gosse.
— Bouche d’Égout, dit-il, tu t’y connais en canasson ?
— C’est moi que je les attelle à la maison.
— Bon ! Tu vas caresser celui-là pour pas qu’il bouge, moi, je ferai le reste.
— Et moi ? demanda Puding.
— Toi ! Regarde… Aujourd’hui, t’es l’espectateur.
Sans bruit, Bouche d’Égout s’élança, attrapa l’animal, par la bride, et gentiment lui passa sa petite main sur les naseaux.
Pendant ce temps, La Mouche, avec une rapidité et une précision étonnante, défit, une à une, toutes les boucles du harnachement. Il ne laissa que les brancards enfilés dans les arceaux de façon à ce qu’ils maintinssent la charrette en équilibre. Ensuite, il cala les roues avec des pierres.
— Ça y est ! murmura-t-il à Bouche d’Égout… Viens ! maintenant, il n’y a plus qu’à se planquer !
Cachés derrière les arbres, leur attente fut brève. Sans méfiance, la Blanchut ressortit. Elle jeta bruyamment ses bidons vides au fond de sa carriole et se hissa sur le siège. Saisissant alors les rênes, elle desserra les freins.
— Hiop ! Hue ! lança-t-elle à pleine voix en enveloppant sa malheureuse bête d’un violent coup de fouet.
Le cheval bondit en avant… mais tout seul. Bloquée par les pierres, la voiture resta sur place. Les brancards glissèrent dans les arceaux, et la carriole, que plus rien ne retenait, bascula sur ses essieux, projetant sur le sol les bidons, le lait et la laitière.
Aux Mouillettes, on en rit encore.
⁂