06
La chaleur écrasait le sol comme un couvercle de fonte sur une marmite. Les oiseaux avaient déserté les quelques rares oliviers, brûlés de soleil et de vent, pour poursuivre vers des régions plus fraîches leur éternelle ronde d’amour et de mort. Même les cigales paraissaient lasses de chanter.
La nuque moite et le pas lourd, le vieux Jacotin et son fils rentraient au village, en suivant cette route de Barcenette qui zèbre la campagne de son long trait gris.
— Il est pas loin de midi ! constata le père en regardant son ombre presque verticale qui courait devant lui.
— Déjà ! s’étonna Thermogène. Ô pètan, et on n’est pas encore rendu !
— T’es pressé ? Alors pourquoi que t’es venu ?
— Pour t’accompagner.
— Bougre de fada ! Tu crois que je suis pas assez grand pour marcher tout seul ? Dis plutôt que tu voulais « tailler l’école ».
Sans doute pour appuyer cette opinion, il s’arrêta, regarda son rejeton dans le fond des yeux et cracha sa chique. D’un geste machinal, il se passa sur le cou un mouchoir noir de crasse et parfumé de négligence, puis, changeant d’épaule la faux qu’il venait d’acheter au Bourg, il reprit sa marche pesante.
Il allait maintenant, depuis un quart d’heure, suant le silence et l’ennui, lorsqu’il éleva de nouveau la voix. Généralement, ses réflexions étaient lentes et empesées, comme ses mouvements, et lorsqu’il avait un mot à dire, il le rabâchait en lui-même avant de s’y décider. Il tâtait ses paroles, non pas pour en mesurer l’effet par avance, mais par pure paresse. Avec son fils, il réagissait différemment, du fait que ses propos se bornaient toujours aux mêmes reproches.
— « Tailler l’école ! » grogna-t-il. Veux-tu que je te dise… Tu déshonores la famille… Mais tu l’auras ton Certificat, quand je devrais te faire rentrer l’ « autographe » dans la tête, à coups de pied au cul !
Thermogène ne répondit pas. Par expérience, il savait que les discussions avec son père ne lui apportaient jamais rien, sinon un « pastisson ». Le cou tendu, il se contenta d’allonger le pas.
Àtravers le scintillement de chaleur que renvoyait la terre surchauffée, il cherchait vainement à découvrir les premiers toits des Mouillettes.
Comme ils atteignaient le haut d’un raidillon, il aperçut enfin le clocher de la petite église qui ondulait dans la vapeur brûlante.
— Papa ! hasarda-t-il, en coupant par Salignac, et en courant, je peux, peut-être, arriver avant la fin de la classe !
— Tu veux courir ? Ma parole, tu es complètement jobastre !
— C’est pour qu’on m’indique les leçons à préparer pour tantôt !
— Et qu’est-ce que ça peut te foutre, puisque tu les apprendras pas ? Tiens, tire-toi ! Tu m’énerves ! Ô fan de pied ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour me fabriquer un pareil « bon à rien » ?
Thermogène était déjà loin. Sans se soucier du goudron, ramolli par le soleil, qui fléchissait sous ses espadrilles, il galopa jusqu’à la ferme des Chanustes. Là, prenant à travers champs, il s’élança, tout droit, vers la carrière.
Quand il y parvint, essoufflé, trempé de sueur, la chemise collée à la peau, il y trouva toute la bande qui l’attendait.
On ne lui laissa pas le temps de reprendre haleine. Hurlant, riant, parlant tous à la fois, les uns le tirèrent par la manche, d’autres par la ceinture ; tous l’entourèrent avec la frénésie d’une horde de rats se disputant un bout de lard. C’était à qui raconterait le premier l’aventure de la charrette à la Blanchut.
Devant le danger que couraient ses vêtements et ne comprenant rien à tous ces cris, Thermogène avisa Puding qui seul se tenait à l’écart.
— Viens, toi ! fit-il. Raconte-moi ce qui s’est passé.
— Ce qui s’est passé ! Pauvre de moi ! C’est encore mes fesses qui vont prendre ce soir !
— Tes fesses ?
— Oui, peuchère !… J’en avais gros sur la patate de voir tout ce lait perdu, alors je suis revenu… Comme il en restait encore un peu dans un bidon, je me le suis tapé. La Blanchut m’a vu et elle prétend que c’est moi qui ai fait le coup…
— Mais quel coup ? coupa Thermogène.
Le gros gamin raconta alors de quelle façon La Mouche s’était vengé de la laitière.
Ce fut une explosion de joie. Bouche d’Égout riait de toutes ses dents en quinconce, Pipermint se comprimait le ventre à deux mains, comme s’il entendait cette histoire pour la première fois, Pisse-huile en faisait autant, mais pour une toute autre raison.
Thermogène se tourna vers le héros du jour.
— Très bien, Marigal !… Tu es un homme et je te redonne ma confiance.
Il mentait effrontément, persuadé que La Mouche avait agi uniquement par méchanceté et qu’il convenait, plus que jamais, de le considérer comme un faux-jeton.
L’autre avait rougi jusqu’aux oreilles, non tant parce que les félicitations du Chef lui avaient été adressées devant tous les copains, mais parce que celui-ci ne l’avait pas appelé par son surnom.
— Qu’est-ce que t’as vu à Barcenette, Thermo ? demanda enfin Pâte à Reluire.
— Ce que j’ai vu ? Té, la fête qui se prépare, puisque j’y suis allé pour ça.
— C’est joli ?
— Pour être beau… c’est beau !
— Il y a les manèges ?
— Oui, même que les cochons, ils sont vernis à neuf.
— Et les balançoires ? fit Pasodoble.
— Il y a toujours les petites de l’année dernière, et puis aussi, des nouvelles, des grandes, où on peut monter à quatre.
— Et les marchands de nougat ? s’inquiéta Puding, l’œil gourmand.
— Ils étaient pas encore là… Mais t’en fais pas, vaï, c’est pas avec l’argent du « clube » que t’attraperas une indigestion de berlingots… pas plus d’ailleurs que, vous autres, vous userez vos culottes sur les chevaux de bois !
— Pourquoi ? s’étonna Petit-Peu.
— Pourquoi ! C’est simple. Il paraît que les prix, ils ont augmenté.
— Encore ! s’exclama Bouche d’Égout.
— Et vous savez combien on a de sous, à présent ?… Cent vingt-sept francs… Dis-leur, toi, Pâte à Reluire. T’es le trésorier.
— C’est vrai ! Cent vingt-sept francs, confirma laconiquement le fils du châtelain.
Du coup, les rires tombèrent. Une pénible atmosphère de tristesse flotta dans l’air. Bouche d’Égout chercha, en vain, au bout de ses doigts, un morceau d’ongle à ronger, Pipermint gratta la terre du pied, Puding avala péniblement sa salive que l’idée de berlingots avait amenée sur sa langue, Pasodoble tripota ses billes qui s’entrechoquèrent dans sa poche avec un bruit énervant, Pisse-huile ne changea en rien son comportement coutumier.
— Il n’y a qu’un miracle qui peut nous sauver, dit Thermogène.
— T’y crois, toi, aux miracles ?
— Pas trop ! mais ça arrange bien les choses.
Tous les mômes levèrent la tête, cherchant dans les yeux du Chef, un espoir de salut.
— Écoutez, les copains ! poursuivit celui-ci. J’ai calculé qu’il nous fallait mille francs, pour le moins… Moi, si on les a pas, je reste à la maison… Je veux pas faire le ridicule.
— Mais on a encore dix jours devant nous, affirma Pipermint.
— C’est pas de reste.
— Et si on en mettait un coup, ajouta-t-il, on pourrait, peut-être y arriver, à tes mille francs ! Pour ma part, je crois qu’on doit pas abandonner…
— Qu’en pensez-vous ? demanda Thermogène.
— Il a raison ! répondirent les autres.
— Alors ! chacun de son côté et que tout le monde fasse le plus possible… On verra bien.
— Bravo ! Vive le Président ! Vive Thermo !
La jeunesse oublie vite ses peines : aussi vite que ses joies, d’ailleurs. De nouveau, la gaîté rayonna sur tous les visages.
— C’est pas tout ça ! coupa Thermogène. Moi, j’ai encore du boulot. Il faut que j’aille chez le curé.
— Pour lui demander un miracle ? s’esclaffa Pipermint.
— Tais-toi, vaï ! Tu déparles !… Marius, j’ai besoin de toi !
— Présent, Chef ! répondit le négrillon.
Redressant sa petite taille, Marius agita sa tête crépue en signe de contentement, cependant qu’un sourire, blanc comme une tranche de noix de coco, fendait sa face d’ébène.
— Et moi, tu m’emmènes pas un petit peu ? demanda le caganis.
— Non, jeune, pas pour cette fois.
— Tu pourrais quand même dire ce que tu vas y foutre chez le cureton ! s’indigna Bouche d’Égout… T’es le Président, d’accord ! Mais t’as pas le droit de nous faire toujours des cachotteries !
— Et ta sœur ! Quand elle va chez le pharmacien, pendant la sieste, est-ce que je te demande si c’est pour se faire analyser les urines ?
Bouche d’Égout se troubla et baissa le nez, car l’inconduite de sa sœur aînée était notoire.
— Allez, viens, Marius ! enchaîna Thermogène. Et vous, les autres, ne l’oubliez pas ! Mille balles ! Il nous faut mille balles avant la fête.
— T’en fais pas ! On les aura ! clamèrent les gosses d’une seule voix.
― Vous le jurez ?
— On le jure.
Le Président cracha par terre, et, tous, la main tendue, prêtèrent serment.
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