07
Dès le lendemain, les gosses se mirent en campagne, chacun selon ses moyens, son intelligence, son astuce.
La Mouche, gonflé d’orgueil par les précédents événements, se croyait déjà le caïd.
— Si jamais je réussis un deuxième coup comme celui de la charrette, pensait-il, le Thermogène, il fera figure de minable à côté de moi… Ô fan ! si j’arrivais, pour de vrai, à couper la barbe au Vignasse !
Sa décision fut rapidement prise et son plan nettement établi. Certes, du fait de son premier échec, la partie semblait plus difficile à jouer, mais il ne se rebuta pas pour si peu. Guidé par son instinct précoce et averti par l’expérience, il ne s’adjoignit, cette fois, que des filles, la Pipette, la Marie et la Frisette.
C’est ainsi que, à cinq heures de l’après-midi, après la classe, il conduisit sa petite troupe vers la maison du garde-champêtre.
Chemin faisant, il regardait attentivement une grande paire de ciseaux qu’il tenait à la main.
— J’en ai jamais vu d’aussi pointus ! dit-il… Ô Frisette ! Ils coupent si bien que ça, les ciseaux à ton père ?
La gamine, qui marchait en avant, tous muscles tendus, comme une vraie petite femme, se retourna avec un joli mouvement de tête, en digne et coquette fille de coiffeur.
— Ils sont tout frais repassés ! minauda-t-elle.
La Mouche eut un sourire égrillard.
— Viens ! Je vais les essayer sur tes poils.
Pipette s’arrêta et haussa les épaules avec un air narquois.
— Penses-tu ! Elle en a pas encore ! Elle est comme les autres !
— Et même si j’en avais ! reprit la Frisette vexée.
— Oh ! tu sais ! Je disais ça pour rigoler, fit alors le gamin en remettant les ciseaux dans sa poche, parce que moi, les poils des « nistones » ça m’intéresse pas ! J’ai entendu mon frère aîné qui en parlait avec des copains ! Petan, il paraît que ça pue drôlement.
La Mouche, comme tous les gosses du Midi, n’avait pas besoin de suivre des cours d’éducation sexuelle, il lui suffisait d’écouter et d’observer autour de lui pour savoir que les enfants naissent dans des endroits qui ne sont pas précisément des choux.
Ils arrivèrent ainsi devant la maison du garde-champêtre. Celle-ci, simple et claire, était posée comme un jouet en bordure de la route nationale. Un jardin l’entourait, où, parmi géraniums et pivoines, le vieux fonctionnaire cultivait, avec une patience de pédicure, des tomates, des concombres, des poivrons, du piment, de l’ail, etc… etc… enfin tout ce qui peut contribuer à l’euphorie d’un estomac méridional. Une tonnelle de vigne vierge au feuillage roux, s’avançait accueillante sur le pas de la porte.
Ce jour-là, comme tous les autres, d’ailleurs, Vignasse attendait, assis sous cette véranda de verdure, que la nature, écrasée de chaleur, ait repris confiance. Écroulé dans son fauteuil d’osier, en bras de chemise, la barbe fièrement étalée sur la poitrine, il s’était assoupi : sans doute, rêvait-il que la commune l’avait motorisé, car il ronflait comme une motocyclette !
Dès que les gosses l’aperçurent, cachés derrière la haie, ils furent désagréablement surpris. Le sommeil du vieillard contrecarrait sérieusement leurs projets.
— Merde ! grogna La Mouche. On avait pas prévu ça !
— Allons-y quand même ! conseilla Pipette à voix basse.
— Pour recommencer comme l’autre jour ! Je suis pas bon !… Tant pis ! Faut le réveiller.
— Il va gueuler !
— Non… la Frisette lui fera du charme !
— Je marche pas ! protesta la fille du coiffeur. Il sent l’ail et le gros rouge !
— Tu crois pas que, plus tard, ton mari il bouffera que des savonnettes !… Allez ! en avant ! ajouta le chef de l’expédition… Moi, je fais le tour par derrière pour enjamber le mur !… Le vieux doit pas me voir !… Et puis, c’est ça qui était convenu, alors y a pas de raison pour changer.
Passives et obéissantes, les gamines pénétrèrent dans le jardin et intentionnellement, se mirent à courir et à jouer bruyamment.
Le garde-champêtre ouvrit un œil, puis l’autre et sourit aimablement à ces trois frimousses. Il adorait la jeunesse.
La Frisette, qui, déjà, avait commencé à se tortiller, voulant imiter en cela les artistes qu’elle avait admirés au cinéma, n’eut pas à déployer des trésors de ce qu’elle croyait être de la séduction pour amener Vignasse à participer à leurs ébats.
— On va faire à « colin-maillard » ! s’écria-t-elle soudain.
L’autre riait béatement, comme un dindon devant une couvée de poules.
Prestement la gamine prit le mouchoir qu’elle avait préparé avant de partir et qu’elle portait, en foulard, autour du cou et le noua sur les yeux du vieillard.
— Eh ! serre pas si fort ! cria celui-ci. Tu « m’escaguasses ».
— Faut pas qu’il puisse voir ! dit la Marie. Allez ! Vas-y ! On commence !
Pipette posa alors ses petites menottes sur les grosses pattes velues et demanda en contrefaisant sa voix !
— Qui c’est ?
— C’est… c’est… La Marie !
— Perdu. À une autre !
Cela dura dix bonnes minutes, puis l’inquiétude commença à les gagner, car La Mouche ne revenait pas et Vignasse donnait des signes d’impatience. Pour un peu, il aurait réclamé un autre jeu !
Pipette fut envoyée en reconnaissance.
Elle trouva son compagnon à cheval sur le mur, qui, anxieux, roulait des yeux en « chat de faïence ».
— Et qu’est-ce que tu fous là-haut ? T’attends les vacances ? lui demanda-t-elle.
Tu vois pas que je peux plus descendre ?
— T’as accroché ton pantalon ?
— Non… regarde par terre… Il y a un crapaud !
— Dépêche-toi, vaï ! Il te mangera pas ! Il aime pas le cochon !
Elle prit néanmoins un bâton et chassa le batracien qui s’en alla cahin-caha, non sans avoir craché tout son mépris.
— Saute, maintenant ! reprit-elle. Le vieux s’énerve… il en a marre ! On sait plus quoi lui dire !
La Mouche se laissa glisser le long du mur et courut se cacher derrière un fusain.
Les deux autres gamines, pendant ce temps, s’étaient époumonées à faire du bruit, mais, à la longue, leurs cris avaient fini par manquer de sincérité. Heureusement l’arrivée de Pipette leur redonna de la vigueur.
— Qui c’est ?
— Qui est là ?
— Trouvera… trouvera pas…
Profitant du vacarme et jugeant le moment propice, La Mouche s’avança sur la pointe des pieds.
— C’est Frisette !… C’est Marie !… C’est Pipette !… hurlaient maintenant les trois gosses dans l’oreille de Vignasse.
Le garnement sortit alors les ciseaux de sa poche, et, la main légèrement tremblante, il faut bien le dire, il coupa les poils convoités.
Muni de son précieux trophée, il s’éloigna comme il était venu, sans bruit, pendant que les autres continuaient leur joyeux tintamarre.
Lorsque les gamines eurent estimé que La Mouche avait mis une appréciable distance entre lui et le garde, elles unirent leurs voix dans un dernier effort. On eut cru qu’une main sanguinaire écorchait d’un seul coup tous les cochons des Mouillettes.
Un peu à l’écart, la Frisette frappait dans ses mains, comme si elle recevait des claques, cependant qu’elle criait :
— Aïe ! Aïe ! Aïe !… Brute !… Arrêtez-le !… Arrêtez-le !
Vignasse arracha son bandeau.
— Que se passe-t-il ? dit-il affolé.
— Arrêtez-le… Il est parti par là !… continuait l’autre. Il m’a battue !
— Mais qui ça !
— Lui… il est parti ! pleurnicha Pipette.
— Il m’a giflée ! sanglota La Frisette.
— Il l’a coupée ! larmoya la Marie.
— Qu’est-ce qu’il a coupé ?… Mes géraniums ?
Instinctivement, le garde passa sa main dans sa barbe ainsi qu’il avait coutume de faire dans les cas difficiles.
Sa réaction fut terrible, immédiate.
— Oh ! Nom de Dieu ! rugit-il.
Puis, il déborda en un flot d’injures qui eut fait rougir une chevronnée de la rue Bouterie. Les mots sortaient de sa gorge, par bouffées, comme des relents d’égout.
— Quel est le fumier, le vandale… demanda-t-il enfin, entre deux hoquets.
La fille du coiffeur lui expliqua alors qu’un homme, un grand, bossu, mal rasé, chauve, pas beau, qu’elle voyait pour la première fois, avait surgi comme un diable, les avait frappées et lui avait coupé la barbe.
Pendant ce temps, La Mouche détalait à toutes jambes sur la route, sans perdre de temps à retenir sa culotte qui lui battait les mollets.
C’est en nage et à bout de souffle qu’il arriva au village.
Il trouva le cabaretier derrière son bar. C’était l’heure creuse et le père de Pipermint en profitait pour fabriquer son pastis.
L’arrivée du gamin fut si soudaine qu’il faillit en lâcher sa bonbonne d’alcool.
— Bougre de salaud d’enfant de putain de cochon de drôle ! s’écria-t-il. Tu m’as fait peur !… Qu’est-ce qui m’a foutu un morveux pareil !
Interloqué par une telle réception, La Mouche, sur le pas de la porte, n’osait plus ni avancer, ni reculer.
— Alors ! Parle ! Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est… c’est… ça ! répondit timidement le gosse, en montrant le restant de barbe qu’il tenait à la main.
— Quoi ça ? poursuivit le cabaretier toujours aussi furieux, et sans reconnaître la nature de l’objet.
— Je sais pas ! fit La Mouche, se rendant compte que ce qu’il lui restait à faire était beaucoup plus compliqué que tout ce qu’il avait imaginé.
Ce fut le cabaretier qui le tira de cette pénible impression.
— Ô Bonne Mère ! s’écria-t-il tout à coup en saisissant les poils soyeux et roux… Mais… mais c’est le bouc à Vignasse !… Ô fan de pute !
Et il éclata d’un rire tellement sonore que les bouteilles d’apéritifs en tremblèrent sur leurs étagères.
— Et où as-tu pris ça ?
— C’est Machinou, expliqua le gamin qui peu à peu retrouvait son assurance. Il m’a dit de vous porter ces crins et que vous me donneriez cent francs.
— Ô fan de chichourle ! Ce sacré Machinou ! Et pourquoi qu’il est pas venu, lui ?
— Il est occupé sur la route… Je dois lui ramener les sous.
Ce n’est que le soir, à la réflexion, que le garde-champêtre eut des doutes. Se souvenant de l’histoire de Puding et des ciseaux, il soupçonna fortement ce dernier, et, en manière de prévention, il alla tout raconter à son père, si bien que le gosse reçut une « roustasse », une fois de plus, à la place des autres.
— Question d’habitude ! disait-il le lendemain à ses camarades, tout en se frottant les fesses endolories, mais, quand même, ça fait cent balles.
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