‹ Le Club des 400 coupsChapitre 8 sur 24 · 08

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Pâte à Reluire était resté au château. À l’occasion de l’anniversaire de sa sœur Monique, son père avait organisé une petite sauterie. Il était donc tout naturel que le dernier des Saint Fébrier y assistât. Gaétan se sentait tout heureux de cet évènement qui, d’une part, lui permettait de « manquer la classe » et qui, d’autre part, amenait au Manoir une animation inaccoutumée.

On avait invité, pour la circonstance, une multitude de petits fermiers des environs, y compris les Cateyres. La famille Cateyres se composait du père, de la mère et de deux filles, l’aînée, Yvette, amie intime de Monique, et la plus jeune, Mireille, que l’on appelait aussi Blanchette en raison de son teint de lait.

Pâte à Reluire n’était pas insensible aux charmes de Blanchette, et, quand il l’embrassait sur la joue, le contact de cette peau nacrée lui faisait monter le rouge aux pommettes : une sensation de froid lui grimpait le long de l’échine, comme à la gymnastique, lorsqu’il se suspendait des deux mains à la corde lisse, jusqu’à épuisement de ses forces.

Reçus par la souriante Monique, les invités se répandaient déjà dans la vaste demeure. On avait ouvert les grands et les petits salons, même la salle de billard. Les housses blanches qui recouvraient les meubles, à longueur d’année, étaient parties rejoindre quelques vieux tableaux de famille dans l’oubli d’un placard. Les chaises de bois doré brillaient, arrogantes, impudiques comme les filles qui viennent d’ôter leur chemise et se sentent bien tournées. Des roses et des lilas, en corbeilles et en bouquets, luttaient de tous leurs parfums contre un léger relent de naphtaline. Un pick-up invisible berçait cette ambiance : pour l’instant il se complaisait dans une béate somnolence, mais, tout à l’heure il se déchaînerait et éructerait sans modestie les derniers « be-bop » commandés spécialement à Paris.

Tout au fond, une longue table, faite de tréteaux et recouverte d’un immense drap de lit, semblait fléchir sous le poids de gâteaux et de friandises. C’est la vue de cet étalage de pâtisserie qui rappela à Gaétan ses devoirs de membre de l’A.M.C., alors que, depuis une heure déjà, il tournait autour de Blanchette avec une effarante timidité.

Soudain, il éclata de rire, un rire irrépressible, inconvenant.

— Pourquoi que tu rigoles ? demanda la fillette.

Pâte à Reluire hésita une seconde. Devait-il la mettre au courant de l’idée extravagante qui venait de naître dans son esprit ? Devait-il, au contraire, mentir en prétextant le chapeau de Mlle Marie, la redingote boudinée du notaire, la « grande bringue » Julia et son éternelle robe fanée dont on pouvait juger des années de service en comptant les bandes de toile rajoutées au bas, le soutien-gorge de la mère Michemolle, remontant gaillardement le sein droit et laissant le gauche s’abîmer dans de pénibles profondeurs, les souliers fuseaux du Maire, les pantalons en vrille du pharmacien, etc… etc… ? Il préféra avouer la pure vérité.

Il prit donc la main de Blanchette, et, tout étonné de son audace, il l’entraîna dans le hall. Là, rouge comme un coquelicot et éloigné des indiscrets, il lui parla à l’oreille.

En deux mots, il la mit au courant de l’A.M.C. et de la merveilleuse inspiration qu’il venait d’avoir.

— Pourquoi que tu me dis ça à moi ? s’étonna la fillette. T’as pas peur que je rapporte ?

— Bien sûr que non, puisque tu vas m’aider !

Effectivement, quelques minutes plus tard, ils étaient de retour dans le grand salon.

Tandis que Pâte à Reluire se dressait sur la pointe des pieds pour essayer d’atteindre la montagne de pâtisseries autour de laquelle s’entassaient les invités avec une voracité de doryphore, Blanchette se glissait sous la table et se cachait derrière les pans du drap de lit.

Avisant alors la mère Michemolle, Gaétan s’approcha d’elle d’un air aimable.

— S’il vous plaît, Madame, voulez-vous me donner un chou au chocolat ? Je suis trop petit pour atteindre l’assiette.

La boulangère étendit le bras et, dans ce mouvement elle remonta inconsciemment son sein déficient à la hauteur de son compagnon.

— Tiens ! mon mignon ! répondit celle-ci en remettant le gâteau au gamin.

— Merci, Madame. Conservez-vous bien.

Le fils du châtelain fit mine de s’écarter pour manger l’exquise pâte à la crème, mais, vivement, et non sans une pointe de regret, il la fit passer à sa complice qui, tapie dans sa cachette, la déposa doucement dans une boîte en carton.

S’adressant ensuite au notaire, il recommença l’expérience.

— Monsieur Minute ! Est-ce que je pourrais avoir un éclair au café, je vous prie ?

— Bien sûr !

— Et puis une « barquette » ?

Le notaire, du même geste important qu’il affectait dans son étude pour tremper sa plume dans l’encrier, balaya de sa manche droite un plateau de tartelettes aux prunes, puis tendit au gosse les objets de sa convoitise.

— Ne les mange pas trop vite, petit !

— Pas de danger, Monsieur Minute ! Et merci à vous !

L’éclair et la « barquette » suivirent le même chemin que le chou à la crème.

Tout cela se passa très bien, et mokas, babas et petits fours s’amoncelaient déjà, lorsqu’une vieille fille, au profil de stylomine, remarqua avec aigreur :

— Mais Gaétan, je t’ai déjà donné deux « oreillettes » il me semble ! Tu vas te rendre malade !

Évidemment le gamin ignorait que dans toutes réceptions, privées, corporatives ou ministérielles, ce sont toujours les mêmes goinfres qui assiègent le buffet.

— D’ailleurs, bougonna-t-elle, d’un ton sec, il n’en reste plus, des « oreillettes ».

— Bou Diou ! fit le gamin. Vous les avez toutes mangées ?

— Euh !… non… pas moi… rétorqua-t-elle gênée. Tiens ! Prends ce mille-feuille et va-t’en vite !

Gaétan accepta le gâteau et s’éloigna sans rien dire. De toute évidence, si ce contretemps se représentait souvent, ses projets allaient être considérablement compromis. Il trouva rapidement une solution à cet état de chose.

Bien vite, il grimpa jusqu’à la pièce qui, d’ordinaire lui servait de salle d’étude et s’empara d’un morceau de craie. Quatre à quatre, il redescendit les escaliers, car il convenait de ne pas perdre de temps, vu la sévère concurrence et l’invraisemblable appétit des convives.

Se faufilant, tant bien que mal, près de la fameuse table dont le précieux chargement fondait comme sucre en eau chaude, il recommença sa petite opération, mais avec une technique perfectionnée. En effet, chaque fois qu’une personne charitable, répondant à sa demande, lui tendait une pâtisserie, il lui faisait une marque, sur le pantalon ou la robe, suivant le sexe du donateur. Cet ingénieux procédé offrait l’avantage de lui éviter de s’adresser deux fois au même fournisseur.

Le soir même, chaque invité portait une petite croix blanche sur la fesse gauche, à la grande stupeur du maître de maison qui, d’ailleurs, ne put jamais éclaircir ce mystère.

Tout le monde s’était retiré. Le parfum des roses avait vaincu la naphtaline, mais l’air empesté de fumée avait vaincu le parfum des roses. Dans l’obscurité du salon, les grands fauteuils tendaient bêtement leurs bras vers le vide de l’oubli. Les chaises, mortes d’ennui, se tournaient le dos. Seuls, vestiges de vie, quelques mouches cherchaient vainement, dans des assiettes désertes, un maigre relief de festin, et la vieille horloge, lasse de battre le temps en silence, se laissait soudain aller à une débauche de carillon.

Dix heures. Une porte craqua. Une ombre se glissa, à tâtons, entre les meubles et la nuit.

C’était Pâte à Reluire qui venait récupérer le carton de gâteaux abandonné sous la table.

La tête bourdonnante de musique et de bruits, les joues encore enflammées par le baiser d’adieu de Blanchette, il n’oubliait pas sa promesse : en effet, il avait donné rendez-vous à Bouche d’Égout, derrière les clapiers, après la fête.

— J’ai pas mangé de baba depuis la Libération ! avait soupiré le pauvre môme, la veille.

— Peuchère, mais tu vas en perdre le goût ! avait répondu Gaétan… Écoute-moi. Quand les invités seront partis, demain, je t’en porterai un ou deux.

Les yeux du gosse avaient brillé d’envie. Ce fut bien autre chose, ce même soir, lorsqu’il vit arriver Gaétan, porteur d’une grande boîte pleine de gourmandises.

— Minute ! dit aussitôt le fils du châtelain. Tu penses pas que tu vas effacer ça, à toi tout seul ? Ça te ferait mal !… Tu vas te manger trois babas maintenant et tu t’en garderas trois pour le matin.

— Et les autres ?

— Les autres ! Té, comme demain c’est jeudi, tu iras les vendre à Barcenette, et les sous, ce sera pour le « clube ».

— Bou Diou ! ça va en faire des ronds !

— Il y en aura pas de trop, vaï !

— Dis, Pâte à Reluire ! ça te fait rien que je me mange les six babas ce soir ? demanda Bouche d’Égout.

— Et si tu dégobilles, ça me fera rien non plus !

Le gamin se jeta voracement sur un gâteau.

— Et toi, t’as rigolé à la fête ? continua-t-il en y mordant à pleine bouche.

— Pour sûr ! Il y avait la Blanchette.

— Je parie que tu te l’es « esquichée » ?

— Tu crois pas que je vais te le dire, non ? Pour que je paye une amende et que tu te l’embrasses toi aussi !

— La Blanchette ! Ô Bonne Mère ! Eh bé, tu risques rien, té, parce que, moi, elle me plaît pas… Elle fait malade.

— Malade ?

— Elle est bronzée comme un comprimé d’aspirine.

Le lendemain, dans les rues de Barcenette, Bouche d’Égout qui, pour la circonstance, s’était « mis propre », offrait à la convoitise des passants un plateau de friandises étonnant de variété, où l’éclair au chocolat voisinait avec l’orange, et le jambon d’York avec le moka à la crème.

— Bien entendu, la clientèle bouda cet étrange étalage.

Quoi qu’il en soit, le soir même, le gosse ramenait cent cinq francs à la communauté.

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