III
Les orphelins se tirent souvent d’affaire en ce monde. On prétend que les bâtards s’en tirent toujours.
La vérité est que les enfants obligés de se suffire à eux-mêmes, montrent de très bonne heure des qualités qui manquent généralement aux fils de famille, choyés, surveillés et habitués à compter sur l’appui et sur la succession de leurs parents.
La nécessité est le meilleur des maîtres, à condition pourtant que la nécessité ne soit pas la misère absolue, car la faim est mauvaise conseillère. Un poète latin l’a dit et la nature humaine n’a pas changé depuis l’antiquité. Les tribunaux correctionnels en savent quelque chose.
Éric Duroc et Laure Duroc, sa sœur, avaient eu le double bonheur de se trouver, dès leur première adolescence, aux prises avec les difficultés de la vie, et en même temps, de posséder une modeste fortune, qui suffisait tout juste à leur permettre d’achever leur éducation et de ne pas en être réduits ensuite à chercher leur pain quotidien.
Leur mère était morte en accouchant de Laure et n’avait rien laissé. Leur père, un architecte de talent, avait travaillé vingt ans pour amasser six mille francs de rente et s’était tué en tombant du haut d’une maison en construction, le lendemain du jour où Éric venait d’atteindre sa majorité.
Laure était alors au couvent et n’avait d’autre parent proche que son frère.
Éric terminait son droit et songeait plutôt à s’amuser qu’à étudier le Code. Mais il accepta bravement les devoirs et les charges de sa nouvelle situation. Avant tout, il fallait gagner de l’argent pour deux, et renonçant à la carrière du barreau qui n’est jamais lucrative au début, il était entré chez un agent de change, ancien ami de son père, et titulaire d’une des meilleures charges du parquet.
Éric avait tout ce qu’il fallait pour réussir à la Bourse ; un capital qui constituait une garantie très appréciée par son patron ; un esprit juste et droit, beaucoup de sagacité et d’entente des affaires, une activité infatigable, une figure sympathique, un caractère aimable et des façons qui inspiraient la confiance.
Aussi s’était-il fait promptement, comme remisier, une clientèle qui lui assurait un beau revenu. Ses courtages lui rapportaient une quarantaine de mille francs chaque année, et il en économisait la moitié pour doter plus tard sa jeune sœur.
Il possédait déjà près de deux cent mille francs, en y comprenant sa part de l’héritage de son père, et Laure qui avait eu l’autre moitié de cet héritage était un parti très sortable.
Si, à dix-neuf ans, elle n’était pas encore mariée, c’est qu’elle ne l’avait pas voulu. Elle adorait Éric et elle ne vivait que pour lui. Au lieu de se mettre sous la tutelle de quelque gouvernante, elle avait préféré, en sortant du couvent, habiter avec son frère.
Elle tenait sa maison aussi bien que l’aurait pu faire une femme mûre ; elle ne songeait qu’à lui épargner les soucis du ménage et à lui assurer une existence facile et douce.
Éric, d’ailleurs, y mettait du sien. Ce grand et beau garçon de vingt-sept ans, que sollicitaient toutes les tentations parisiennes, ne connaissait pas de plus grande joie que celle de procurer à Laure les distractions permises à une jeune fille.
Quand ils ne dînaient pas ensemble à la maison, il la conduisait au restaurant, au théâtre, partout où elle pouvait se montrer décemment, mais ils n’allaient pas dans le monde, leur père leur ayant laissé peu de relations, et eux ne tenant pas à s’en créer de nouvelles.
Éric s’était abstenu de présenter à sa sœur ses amis de la Bourse qui, pour la plupart, menaient comme Julien Fresnay une vie assez irrégulière et ne recherchaient pas la compagnie des demoiselles bien élevées.
Ce n’était que depuis un an qu’il s’était décidé à inviter quelquefois Edmond de Chemazé, un ami sûr, celui-là, mieux né et autrement trempé que les bohêmes de la finance qui foisonnent dans les bureaux d’agent de change.
Edmond, un peu plus jeune qu’Éric, n’était pas parisien comme lui. Venu du fond de l’Anjou pour chercher l’emploi de son intelligence et d’une somme assez ronde à lui léguée par un oncle de Bretagne, il n’avait pas voulu se faire boulevardier ou conducteur de cotillons comme tant de gentilshommes qui ne visent qu’à s’amuser ou à se marier richement. Et il s’était décidé sans trop de peine à utiliser d’anciennes parentés de sa famille en se chargeant d’opérer à la Bourse pour le compte de quelques gros spéculateurs du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré.
Il ne croyait pas déroger en travaillant, et il réussissait fort bien dans le monde nouveau où le hasard, beaucoup plus que la vocation, l’avait jeté. Ses camarades l’aimaient assez, quoiqu’il fît volontiers bande à part, et ne lui savaient pas mauvais gré de dédaigner leurs plaisirs habituels. Mais, parmi eux, Éric seul l’appréciait à toute sa valeur, et il fallait qu’il l’estimât sérieusement pour qu’il l’admît dans son intimité, car il avait charge d’âme et il voulait que sa jeune sœur ne vît que des gens triés sur le volet.
Edmond méritait assurément cette faveur, et il s’était estimé très heureux d’en profiter avec toute la discrétion dont il était capable. Laure lui avait plu et il avait plu à Laure, mais leur sympathie réciproque n’était devenue de l’amour qu’à la longue, et, pour les éclairer sur la nature du sentiment qu’ils éprouvaient, il avait fallu qu’une crise imprévue vînt troubler l’association du frère et de la sœur.
Éric, pris dans les filets de la princesse Morphine, s’était laissé aller peu à peu à négliger Laure. Il ne rentrait plus régulièrement comme autrefois ; il la laissait dîner seule et passer ses soirées sans lui. Il n’était plus le même homme et lorsque, par hasard, il restait avec elle, il se montrait sombre et distrait.
La pauvre enfant n’osait pas se plaindre, mais elle souffrait cruellement, moins encore de cet abandon immérité que de l’inquiétude que lui causaient les nouvelles allures de son frère. Elle avait fini par ouvrir son cœur à Edmond de Chemazé qu’elle voyait tous les jours, et Edmond, qui savait à quoi s’en tenir sur la conduite d’Éric, s’était efforcé de la rassurer. Mais il n’avait pas pu cacher ce qu’il ressentait en la voyant pleurer et qu’ils s’étaient aperçus tous les deux qu’ils s’aimaient.
Ils n’avaient pas osé se le dire jusqu’au jour où les aveux d’Éric, confessant à son ami sa passion insensée, avaient amené Edmond à un aveu moins pénible.
Il était écrit que les extravagances de la princesse Yalta précipiteraient le dénouement des chastes amours d’une jeune fille pure avec un homme digne d’elle.
L’occasion avait fait le reste. La demande en mariage sous un balcon, au lever de l’aurore, avait eu des suites. Edmond et Laure s’étaient fiancés le lendemain. Duroc avait mis la main de sa sœur dans la main de son ami. Et le moins heureux des trois n’était pas Éric qui, en assurant l’avenir de sa sœur, rentrait en possession de la liberté de ses mouvements.
Les accords n’avaient été ni longs ni difficiles. Edmond de Chemazé ne dépendait de personne, ayant perdu ses parents très jeune. Sa fortune était à peu près égale à celle de Laure Duroc. Il ne leur restait plus qu’à s’unir légalement dans les délais de rigueur, et ils devaient se marier le 1 mai.
Edmond avait maintenant ses grandes et ses petites entrées dans l’appartement de la cité d’Antin. Il y venait régulièrement après la Bourse, et il y dînait souvent. Son bonheur eût été complet sans un point noir qui attristait encore un horizon dont presque tous les nuages s’étaient dissipés.
Le fiancé n’avait point oublié les confidences de son futur beau-frère, et il voyait bien qu’Éric n’était pas guéri.
L’infernale princesse ne venait plus le chercher à la Bourse et il ne prononçait plus son nom depuis la nuit du souper aux Champs-Élysées. Mais le diable n’y perdait rien. Éric restait sous le coup d’une préoccupation évidente. Il n’avait pas repris sa gaieté, et quoiqu’il eût cessé de fuir son intérieur, il lui arrivait encore de faire des absences inexpliquées.
On ne le voyait plus dans les bureaux de l’agent aux heures où il aurait dû y être, et Laure avait avoué à Edmond que deux fois depuis huit jours son frère n’était rentré que le matin.
Où allait-il ? La Circé qui l’avait ensorcelé n’était plus là pour lui verser le poison des amours malsaines. Il ne passait donc pas avec elle les heures qu’il prenait sur ses occupations et sur son sommeil. À quoi les employait-il ? Edmond n’osait pas l’interroger, mais il s’inquiétait et il entrevoyait des dangers inconnus.
Il allait même quelquefois jusqu’à rapprocher dans son esprit les mystérieuses sorties de son ami et la lugubre découverte qui avait suivi le bal de l’Hôtel-Continental. Il se rappelait l’histoire racontée par la baronne de Lugos : ce coupé conduit par un cocher russe et traîné par un cheval aussi russe que le cocher ; cet homme déguisé en charbonnier qui en était descendu avec un sac sur le dos. Et il se demandait si l’indigne maîtresse d’Éric n’était pas mêlée à une sanglante tragédie qui s’était terminée sur la berge de la Seine.
M. Piédouche, qu’il avait rencontré le surlendemain sous la colonnade de la Bourse, lui avait bien dit que ce n’était rien, que la police, assistée de ses médecins ordinaires, avait reconnu que ce cadavre avait été apporté là d’une salle de dissection. Et les journaux expliquaient l’affaire de la même façon. Mais Edmond n’était pas convaincu, quoique Julien Fresnay fût d’avis qu’il s’agissait d’une simple farce.
Ils s’étaient du reste entendus entre eux pour se taire sur le rôle qu’ils avaient joué dans cette étrange aventure.
Seulement Julien n’en continuait pas moins à rester en bons termes avec M. Piédouche, tandis qu’Edmond se défiait très fort de ce personnage équivoque et cherchait à l’éviter.
Éric, lui, ne le connaissait que de vue, et n’étant pas chargé de ses ordres de Bourse, il ne s’était jamais occupé de lui.
Edmond, du reste, ne s’arrêtait pas aux soupçons qui venaient de temps à autre l’assaillir. Il tâchait de se persuader que la tristesse d’Éric n’avait d’autre cause que la trahison de M Yalta, et que ses allures s’expliqueraient quelque jour. Il n’était pas impossible, après tout, qu’il eût une nouvelle maîtresse, et qu’il courût après elle pour tâcher d’oublier l’ancienne.
Il aurait fallu s’en réjouir, mais on ne devait guère l’espérer ; la blessure faite par la moscovite était trop profonde pour se cicatriser si vite.
Quoi qu’il en fût, un soir, à la fin de la semaine qui suivit le bal de charité, Éric, sa sœur et Edmond de Chemazé, après avoir dîné ensemble dans un des bons restaurants du boulevard, s’en allèrent assister à la réouverture de l’Hippodrome.
C’était une partie arrangée depuis la veille. Edmond avait fait retenir une loge et son ami, par extraordinaire, s’était trouvé tout disposé à en profiter. Il n’avait pas élevé la moindre objection contre le projet que Laure avait formé sans le consulter et il paraissait plus gai que de coutume.
Tout allait donc à souhait et les deux amoureux se promettaient de passer une bonne soirée.
Edmond, du reste, n’était pas fâché de déclarer publiquement son prochain mariage qu’il n’avait encore annoncé à personne. Il savait que ses camarades de la Bourse ne manqueraient pas cette réouverture, chère aux viveurs et aux tendresses à la mode. Il prévoyait que sa présence dans la loge de M Duroc serait remarquée, il s’attendait à être interrogé et il se promettait de dire où il en était avec cette charmante personne.
On prit un fiacre qui naturellement se dirigea vers la place de la Concorde, mais le cocher, au lieu de remonter jusqu’au rond-point e la grande avenue des Champs-Élysées, suivit le Cours-la-Reine.
Edmond revit donc, malgré lui, le quai où avait commencé la chasse, la berge où elle s’était terminée et la rivière où le charbonnier avait fait le plongeon.
Il était justement placé près de la portière du côté gauche, et il ne réussit pas à chasser les souvenirs que lui rappelait le tableau qu’il avait sous les yeux.
Éric ne paraissait pas y prendre garde, mais il était absorbé par d’autres réflexions, et il ne disait pas un mot, de sorte que le voyage fut assez triste.
Laure fit de son mieux pour l’égayer, sans y réussir, et la conversation languissait beaucoup lorsqu’on arriva au coin de l’avenue de l’Alma, où on a construit, il y a quelques années, un nouvel hippodrome qui ressemble à un palais de cristal.
— Indiquez-moi donc, mon cher Edmond, le numéro de notre loge, dit Duroc, tiré de ses méditations par l’éclat d’une illumination électrique.
— Pour quoi faire ? demanda vivement Laure. J’espère bien que tu vas entrer avec nous.
— Oui… ce sera plus convenable, murmura Duroc après avoir un peu hésité. Mais tu me permettras de vous quitter un instant pendant la représentation.
— Nous quitter ? répéta Laure tout étonnée. Et pourquoi ?
— J’ai une visite à faire dans le quartier, répondit brusquement Éric.
— Une visite à l’heure qu’il est !
— Oui… une visite d’affaires… tu n’entends rien à ces choses-là.
— Fais comme tu voudras, mon ami. J’espère du moins que tu ne seras pas longtemps.
— Vingt minutes tout au plus. Et je puis bien te confier à ton mari, puisque dans trois semaines, tu seras M de Chemazé. Vous ne vous ennuierez pas sans moi, j’en suis sûr.
— Assurément, non… mais…
— Tu me feras tes observations dans la loge. Descendons. Les fiacres n’ont pas le droit de stationner devant la porte.
Edmond ne dit rien, mais il n’était pas content. Il lui semblait peu convenable qu’Éric le laissât en tête à tête avec sa sœur, devant une foule de spectateurs parmi lesquels il s’en trouvait sans aucun doute quelques-uns qui les connaissaient. Et il s’inquiétait aussi de ce qu’Éric allait faire dehors, à une heure où les clients n’ont pas coutume de recevoir les remisiers.
— Est-ce que cette pieuvre moscovite serait revenue ? se demandait-il. Non… si elle était à Paris, Éric n’aurait pas consenti à passer la soirée avec nous. Il serait sous les fenêtres de l’hôtel de la rue de Tilsitt, comme il y était la nuit où elle est partie. Et je ne puis croire qu’il ait une nouvelle maîtresse.
Il garda ses réflexions pour lui. Le moment eût été mal choisi pour interroger son ami.
On était arrivé et un de ces vilains bonshommes qui imposent leurs services à l’entrée des théâtres, avait déjà ouvert la portière. Il fallait bien payer le cocher et aider M Duroc à débarquer.
Sur un signe d’Éric, Edmond offrit son bras à sa fiancée et franchit avec elle la barrière du contrôle, non sans se retourner pour s’assurer que son futur beau-frère ne leur faussait pas compagnie.
Éric suivit — à contre-cœur, on le voyait bien — mais enfin il suivit, et ils prirent tous les trois possession de la loge qui se trouvait au premier rang, tout près du couloir où se tiennent debout les habitués de l’Hippodrome, les amis particuliers des écuyères et les fumeurs.
La salle regorgeait de spectateurs et la représentation était commencée, de sorte que l’entrée de Laure et de ses deux cavaliers ne s’effectua point sans attirer l’attention d’une certaine partie du public.
Il y a toujours là des gens qui viennent beaucoup moins pour le spectacle que pour regarder les jolies femmes, et M Duroc devint aussitôt le point de mire de beaucoup de lorgnettes.
Elle méritait vraiment qu’on l’admirât.
Brune comme son frère, mais brune à la peau blanche, avec de grands yeux bleu foncé d’un éclat admirable et d’une douceur charmante, elle avait toute la grâce de la jeunesse, et ce je ne sais quoi qui plaît à tous les hommes. Elle était sympathique à la première vue, et l’artiste le plus connaisseur en beauté n’aurait pas pu lui découvrir une imperfection.
Sa place était marquée sur le devant de la loge et, dans l’ordre des convenances, son frère aurait dû s’asseoir à côté d’elle, mais il insista pour céder ce privilège à Edmond, qui ne se fit pas trop prier, quoiqu’il sentît que cette interversion des rôles n’était pas régulière.
Il comprenait aussi qu’Éric voulait se réserver la liberté de sortir quand il lui plairait, et cette raison aurait suffi pour qu’il préférât un autre arrangement.
Àces inconvénients il y avait du moins une compensation, qui était d’être placé près de M Duroc, mais il ne tarda guère à s’apercevoir qu’en louant cette loge il n’avait pas eu la main heureuse.
La loge contiguë était occupée par la baronne de Lugos, flanquée de l’inévitable Lucie Travers, et il ne pouvait pas tomber sur un voisinage plus déplaisant.
Non seulement, ces deux impures étalaient des toilettes tapageuses qui ne laissaient aucun doute sur la profession qu’elles exerçaient, mais il fallait s’attendre à toutes sortes d’indiscrétions de leur part.
Elles avaient parfaitement reconnu les soupeurs qui les avaient plantées là le samedi précédent et elles étaient très capables de se venger de leur impolitesse en cherchant à les compromettre.
Edmond redoutait les propos qu’elles ne manqueraient pas de tenir à haute voix et les visites qu’elles pourraient recevoir pendant ou même avant l’entr’acte.
Elles avaient du flair ; elles devinaient que la jeune fille assise à côté d’Edmond n’était pas des leurs, et les irrégulières ne veulent aucun bien aux personnes vertueuses.
Pour elles, une honnête femme, c’est l’ennemi ; et elles n’épargnent pas les hommes qui passent dans le camp des bourgeoises.
Déjà, Lucie avait dédié un salut moqueur à Edmond qui s’était dispensé d’y répondre et la Hongroise lançait des œillades brûlantes à Éric qui n’y prenait pas garde.
Laure était tout entière aux exercices amusants d’un cheval dressé qu’un écuyer faisait travailler dans un cirque, au milieu de l’arène, et par bonheur, son fiancé se trouvait assis entre elle et les deux créatures que sa mauvaise étoile avait amenées là.
Il avait grand soin de se tenir de façon à leur tourner le dos, mais le contact était tellement immédiat que le pauvre amoureux avait tout à craindre.
Et sa situation était d’autant plus pénible qu’il n’y avait pas moyen de songer à y mettre un terme. Impossible de changer de loge. La salle était bondée. Et comment proposer de partir à M Duroc qui ne se doutait de rien et qui se faisait une fête de voir la nouvelle pantomime équestre dont les journaux disaient des merveilles. Les rajahs et leur cortège de jolies filles travesties en officiers de cavalerie ne devaient défiler qu’à la fin de la représentation. Il fallait donc, bon gré mal gré, rester pour la seconde partie indiquée sur le programme.
Et il n’avait pas la ressource d’entamer une conversation vive et animée avec Laure, qui s’amusait franchement à prendre le plaisir des yeux.
Il se mit à chercher s’il n’apercevrait pas, parmi les spectateurs debout, quelque visage de sa connaissance ; non qu’il le souhaitât, mais au contraire afin de se préparer à éviter des abordages inopportuns.
De la galerie des fumeurs on pouvait parler aux locataires de la loge la plus rapprochée et il ne tenait pas du tout à être interpellé par un de ses camarades de la Bourse.
Ces messieurs ignoraient qu’il était là avec sa fiancée et quelques-uns ne brillaient pas par l’éducation. Ceux-là ne se seraient pas gênés pour prendre un ton familier qu’il n’était pas disposé à souffrir.
Et il n’avait rien à attendre d’Éric dont l’esprit, pour le moment, voyageait dans les nuages.
En passant la revue des hommes qui remplissaient le promenoir, il découvrit tout d’abord Julien Fresnay fort occupé à échanger des signes télégraphiques avec une demoiselle perchée sur les gradins supérieurs.
Évidemment, il n’avait pas encore aperçu ses amis et il était permis d’espérer qu’il n’interromprait pas ses manèges pour eux. D’ailleurs, il connaissait M Duroc, il avait deviné le projet de mariage, et il était incapable de rien faire qui pût contrarier les amoureux.
Mais Edmond n’en avait pas fini avec les incidents malencontreux, car un instant après, il vit poindre au milieu d’un groupe la tête de M. Piédouche, correctement tenu comme toujours, et manœuvrant pour se dégager de la foule et gagner la sortie.
La rencontre était fâcheuse. Cet homme avait été fortement mêlé à une aventure qu’Edmond n’aimait pas à se rappeler et cet homme pouvait se croire autorisé à lui adresser la parole, voire même à entrer dans la loge sous un prétexte quelconque.
Éric, justement, regardait du côté du fumoir et Éric le rencontrait tous les jours à la Bourse.
Mais M. Piédouche fut discret. Il se contenta de porter la main à son chapeau et il disparut dans les profondeurs de l’escalier.
Àce moment, Éric, qui probablement ne l’avait pas vu, se pencha pour dire à l’oreille de son ami :
— Je m’en vais. Je serai de retour à l’entr’acte.
Laure entendit, quoiqu’il eût parlé bas, et se retourna en murmurant :
— Reste, je t’en prie.
— Impossible, petite sœur, on m’attend.
— Où ?
— Tout près d’ici.
— Mais qui t’attend ?
— Tu es trop curieuse. C’est un défaut dont il faudra te corriger. Je suis sûr qu’Edmond est de mon avis. Et je te répète qu’il faut absolument que je sorte. Mieux vaut d’ailleurs que je m’absente maintenant. Nous devons avoir des amis dans la salle, et s’ils viennent nous voir entre la première et la seconde partie, je serai là. Je tiens à profiter de l’occasion pour leur annoncer ton mariage. Ah ! j’espère maintenant que tu n’as plus rien à dire… Au surplus, si tu insistais, tu troublerais le spectacle.
Et sans attendre de nouvelles objections, Éric se glissa hors de la loge.
Edmond n’avait pas osé ouvrir la bouche. Il avait trop peur d’attirer l’attention de ses voisines.
— Pourquoi l’avez-vous laissé partir ? lui demanda Laure qui avait des larmes aux yeux.
— Il ne m’aurait pas écouté si j’avais essayé de le retenir. Et je crois sérieusement qu’il s’est absenté pour une affaire. Il a des clients dans l’avenue Montaigne.
— J’ai le pressentiment qu’un malheur le menace.
— Une perte d’argent, peut-être, répondit Edmond en s’efforçant de sourire. Nous y sommes tous exposés, à la Bourse, et ce sont là des accidents dont on peut se consoler.
— Si ce n’était que cela !… mais vous n’avez donc pas remarqué sa figure… il a son air des mauvais jours.
— Il a été très gai pendant le dîner.
— Oui… on eût dit qu’il cherchait à s’étourdir… mais, après !… plus nous approchions de l’Hippodrome, plus il s’assombrissait. Et à peine étions-nous arrivés qu’il a parlé tout à coup de nous quitter.
— Il se sera souvenu au dernier moment d’un rendez-vous qu’il avait oublié.
— Je voudrais le croire, mais c’est plus fort que moi… je me figure qu’on l’a attiré dans un piège… et je ne serai rassurée qu’en le revoyant, là, près de nous.
— Il nous a promis de rentrer bientôt et il nous tiendra parole. Il s’est bien aperçu que son départ vous affligeait… et il ne peut pas nous laisser partir sans lui… Et puis, que craignez-vous ? Éric n’a pas d’ennemis.
— Je crains… une femme, murmura Laure en rougissant.
Edmond tressaillit. Elle avait deviné et il ne pouvait pas essayer de la rassurer ; d’abord, parce qu’il ne savait que trop qu’elle ne se trompait pas et aussi parce qu’il entendait ricaner derrière lui la baronne et sa digne compagne.
Elles avaient certainement remarqué qu’ils s’entretenaient à voix basse depuis le départ de Duroc, et elles commentaient à leur façon cette causerie intime.
— Quoi ! déjà l’entr’acte ! s’écria-t-il pour faire diversion. Quand nous sommes arrivés, la représentation était plus avancée que je ne pensais.
Laure ne répondit pas. Elle mit son éventail devant ses yeux, pour cacher ses larmes sans doute, et Edmond eut le bon goût de ne pas chercher à la distraire.
Un amoureux moins délicat n’y aurait pas manqué.
Mais la situation n’était pas gaie pour un fiancé vivement épris qui s’était flatté de passer quelques heures charmantes et qui se voyait condamné à ne pas dire un mot d’amour.
L’entr’acte, en effet, commençait. Les employés de l’Hippodrome envahissaient l’arène, armés de râteaux pour niveler le sable de la piste, et, selon l’usage traditionnel, le public des places à bon marché saluait leur entrée d’applaudissements ironiques.
Les spectateurs du fumoir sortaient en masse, et défilaient sous la loge sans pouvoir donner en passant un coup d’œil au charmant visage que plus d’un avait remarqué.
Laure, placée de trois quarts et abritée par son éventail, était invisible pour eux et pour ses voisines.
Le bruit d’une porte qui s’ouvrait la décida à se retourner. Elle espérait que c’était son frère qui revenait.
Edmond eut la même pensée et se retourna aussi.
Ils s’étaient trompés tous les deux. Éric n’était pas là, mais M. Piédouche entrait dans la loge de la baronne.
Laure ne connaissait pas ce personnage soi-disant diplomatique et elle ne fit aucune attention à lui.
Mais Edmond donnait mentalement M. Piédouche à tous les diables et se préparait à le recevoir fort mal, s’il s’avisait de lui adresser la parole.
Il ne fut point obligé d’en venir là. Piédouche avait du tact et se piquait d’être un homme bien élevé. Il savait qu’à Paris, où tous les mondes se coudoient si souvent dans les théâtres et ailleurs, il est de règle de ne pas franchir la ligne de démarcation qui sépare le vrai du faux, et il n’eut garde, en entrant dans une loge occupée par des drôlesses, d’essayer de voisiner avec M. de Chemazé accompagnant une honnête jeune fille.
Il se contenta de le saluer d’un sourire discret, et Edmond trouva sans doute que c’était encore trop, car au lieu de répondre de la même façon, il le regarda d’un air à couper court à toute politesse intempestive et il lui tourna le dos immédiatement.
Piédouche ne fit pas mine de s’en apercevoir et, s’il eût été tenté de se fâcher, les créatures auxquelles il venait rendre visite ne lui en auraient pas laissé le temps car elles l’accueillirent avec un enthousiasme bruyant.
— À la bonne heure, s’écria Lucie Travers, vous ne craignez pas de vous compromettre, vous. Croiriez-vous que pas un de mes amis n’a encore osé venir me dire : bonsoir, et il y en a ici une flotte.
— Une flotte, c’est beaucoup, répondit gaiement Piédouche.
— Je vous en montrerai une vingtaine, lorsque la galerie des fumeurs se remplira, et vous verrez qu’ils ne bougeront pas quand même je me donnerais la peine de les appeler. Les hommes sont lâches. Ils ont peur de déplaire aux femmes mariées qui sont ici, et ils nous laissent seules dans notre loge, comme des brebis galeuses. Je voudrais que ces dames les entendissent parler d’elles quand ils soupent avec nous. Elles sauraient à quoi s’en tenir sur les préférences de ces messieurs.
— Chère amie, vous êtes amère, ce soir. Sur quelle herbe avez-vous marché ?
— Je suis furieuse contre les petits jeunes gens qui font leur tête devant le monde. Ils ne sont pas si fiers au grand Seize du Café Anglais.
— Bah ! il y a temps pour tout. Et il faut prendre le monde comme il est. Qu’en pensez-vous, baronne ?
— Je pense, répondit M de Lugos, que les hommes ne valent pas qu’on s’occupe d’eux… à moins que ce ne soit pour les exploiter.
— J’approuve cette douce philosophie, et je vous souhaite de tomber sur une mine d’or… c’est-à-dire sur un financier opulent.
— Pas sur un boursier, hein ? ricana Lucie. Il n’y a rien à tirer de ceux-là.
— Vous exagérez, ma chère. Les boursiers ont de la défense, c’est vrai, mais ils ont un cœur comme les autres. Il ne s’agit que de trouver la corde sensible.
— J’ai essayé. Je n’ai jamais pu. Ah ! oui, parlons-en de ces gommeux d’occasion qui gagnent trois ou quatre mille francs par mois à montrer la cote aux grands banquiers et qui voudraient être aimés pour eux-mêmes ! Tout pour le chic !… il ne reste rien pour les bonnes filles qui feraient la bêtise de se toquer d’eux. Et grossiers avec ça !… tenez, pas plus tard que samedi dernier, Julien Fresnay, que vous connaissez bien, nous invite, la baronne et moi, dans un restaurant des Champs-Élysées, en partie carrée. Il se chargeait de fournir un quatrième. Nous passons la nuit à l’attendre. Il arrive à trois heures et demie du matin avec deux petits camarades… vous les connaissez aussi, ceux-là… ils sont chez le même agent que Julien… un blond qui a l’air d’une demoiselle… et un grand brun qui a une tête de chef arabe… deux inséparables… on ne voit jamais l’un sans l’autre, à preuve qu’ils sont ici dans la même loge. Rappelez-moi donc leurs noms.
— Je les ai oubliés… j’ai si peu de mémoire.
— Dites plutôt que vous avez vos raisons pour ne pas vous en souvenir ce soir. Enfin, mon cher, ces deux jolis messieurs nous ont lâchées au bout d’un quart d’heure et s’en sont allés bras dessus, bras dessous. Il paraît que nous ne leur plaisions pas.
— Mais Julien vous est resté.
— Oui, c’est le meilleur des trois, et je ne me suis pas gênée pour lui dire ce que je pensais de la conduite de ses amis. Il a essayé de les excuser en nous racontant qu’ils sont amoureux. Il paraît qu’il y en a un qui aspire à épouser la sœur de l’autre… le bon motif, rien que ça !… et ce candidat au collage légitime court les restaurants de nuit !… c’est moi qui ne lui accorderais pas ma main si je sortais du couvent.
Ces propos envenimés étaient tenus à haute et intelligible voix, si bien que les fiancés n’en perdaient pas un mot, et il serait difficile d’exprimer ce que souffrait Edmond, non pas tant d’être obligé de les entendre que de ne pouvoir empêcher qu’ils arrivassent aux oreilles de Laure. Le seul moyen de la soustraire à ce supplice c’eût été de sortir avec elle de cette loge maudite et le remède eût peut-être été pire que le mal. Qu’aurait pensé cette vieille garde, cette Lucie Travers, en les voyant partir ensemble, et qu’aurait dit Éric en ne les retrouvant plus, lorsqu’il reviendrait ?
Edmond avait bien essayé d’entamer une causerie avec M Duroc, afin d’occuper l’attention de la pauvre enfant, mais elle lui répondait à peine et il voyait clairement qu’elle écoutait Lucie et qu’elle comprenait les allusions méchantes à son frère et à son amoureux.
Àla dernière, qui visait ses projets de mariage, Edmond n’y tint plus, et au risque de provoquer un éclat, il se retourna pour lancer à Piédouche un regard qui signifiait : faites taire cette coquine effrontée, si vous ne voulez pas que je m’en prenne à vous.
Piédouche comprit. Il fallait du reste lui rendre cette justice que ce n’était pas lui qui avait amené l’entretien sur ce sujet scabreux et qu’il s’efforçait, en parlant bas, de ramener la conversation à un diapason moins élevé. Et il fit de son mieux pour la détourner.
— Comment trouvez-vous notre hippodrome, chère baronne ? demanda-t-il en s’adressant à M de Lugos au lieu de donner la réplique à Lucie Travers. Vous aviez vu à Vienne l’incomparable Élisa, mais je doute que là-bas on vous ait montré une cavalcade comme celle qui va défiler tout à l’heure.
— Oh ! dit la Hongroise, j’ai assisté à Pétersbourg à des revues passées par le Czar et je suis un peu blasée sur les défilés. Mais, à propos de Pétersbourg, savez-vous qu’un des messieurs qui nous ont plantées là, au cabaret, est l’amant de la princesse Yalta.
— Ma foi ! non, répondit Piédouche de l’air le plus innocent qu’il put prendre.
— Vous m’étonnez. Il paraît que c’est le secret de polichinelle que cette union mal assortie. Je m’en étais doutée à la chaleur avec laquelle ce garçon a défendu la haute et puissante dame que j’accusais d’avoir une conduite légère. Et depuis on m’a dit qu’elle ne se cachait pas d’être la maîtresse de ce jeune homme. Il est fort bien et le diable seul sait ce qu’elle fera de lui.
Le coup alla droit au cœur de M Duroc. Elle pâlit en apprenant le nom de la femme qui avait ensorcelé son frère. Elle ne l’avait jamais vue et Edmond s’était bien gardé de lui parler d’elle, mais elle croyait au sinistre pronostic qu’elle venait d’entendre.
— Vous souffrez, mademoiselle, lui dit Edmond. Voulez-vous que nous allions attendre Éric dans l’avenue de l’Alma ? Il fait ici une chaleur atroce, et le grand air vous remettrait.
— Non, murmura la jeune fille ; je resterai jusqu’au bout… et je supporterai tout, dussè-je en mourir…
— Laissons là votre princesse, chère baronne, reprit à haute voix M. Piédouche. Elle ne m’intéresse pas du tout. Parlons plutôt du charmant hôtel que vous avez acheté. Vous voilà française, maintenant que vous êtes propriétaire à Paris. Quand m’invitez-vous à pendre la crémaillère dans votre palais de la rue Jouffroy ? Je jure de ne pas vous quitter au milieu du festin.
— Oui, je sais que vous êtes sérieux, vous et je vous promets que vous serez de la fête… je la donnerai dès que mon hôtel sera meublé… mais il n’y a encore que les quatre murs… et si vous connaissez un capitaliste disposé à m’envoyer son tapissier, vous m’obligerez de me le présenter.
En attendant, donnez-moi donc des nouvelles de cette vilaine histoire que j’ai lue l’autre jour dans un journal.
— Quelle histoire ?
— La femme décapitée qu’on a trouvée sur le bord de la Seine.
Cette fois, ce fut Edmond qui reçut le coup. Le souvenir de son aventure nocturne n’avait pas cessé de hanter son esprit, mais il espérait que ceux qui n’y avaient pas été mêlés ne pensaient plus à cette affaire dont tout Paris s’était occupé pendant vingt-quatre heures, et la question que venait de poser la Hongroise la remettait sur le tapis de la façon la plus inattendue.
— Vous vous intéressez donc aux faits divers, demanda Piédouche. Moi, pas. Du reste, j’ai entendu dire que cette trouvaille n’aurait pas de suite. La femme sans tête n’a pas été assassinée.
— C’est possible, et pourtant je me figure que si Lucie et moi nous allions raconter au préfet de police ce que nous avons vu…
— Ah ! oui, la voiture de laquelle est sorti un charbonnier qui portait un sac. Eh ! bien, quel rapport y a-t-il entre cette rencontre bizarre et…
— Je me demande si le cadavre n’était pas dans le sac.
— Quelle idée ! s’écria M. Piédouche, en haussant les épaules.
— Pas si sotte, mon idée. Et si ce coupé, attelé d’un cheval Orlof, appartenait à la princesse Yalta, ce serait drôle.
— Décidément, chère amie, vous avez trop d’imagination.
Le prétendu diplomate riait en disant cela, mais il commençait à se repentir de s’être exposé aux intempérances de langue d’une Hongroise étourdie.
Il ne lui convenait pas que l’ami d’Éric Duroc entendît les commentaires de cette créature sur un événement auquel lui, Piédouche, feignait de n’attacher aucune importance.
Il avait eu ses raisons pour entrer dans la loge de ces dames, mais il pensait qu’il était temps d’en sortir, et il cherchait un prétexte pour lever le siège.
— On va commencer, dit-il. Les cuivres de l’orchestre annoncent l’entrée des Rajahs. Je me sauve.
— Comment vous aussi, vous nous abandonnez, dit d’un ton aigre-doux Lucie Travers.
— Il le faut, hélas ! J’aperçois Julien Fresnay qui vient de reprendre sa place au fumoir et je ne veux pas le manquer. J’ai un ordre de vente assez important à lui donner pour demain.
En parlant ainsi, Piédouche s’était levé. Edmond l’observait à la dérobée et crut voir qu’au lieu de regarder du côté du promenoir des fumeurs, Piédouche échangeait des signes de tête avec un individu d’assez mauvaise mine qui venait d’apparaître dans le couloir par lequel on arrive aux loges.
— Toujours la Bourse ! soupira la Hongroise. Vous ne pensez donc qu’à gagner de l’argent ?
— Est-ce que vous n’y pensez jamais, baronne ? Il me semblait que…
— Partez, mon cher, interrompit Lucie. Un ordre de vente, c’est sacré. Seulement, quand vous n’aurez plus besoin de Fresnay, envoyez-le ici. Il nous désennuiera.
— Je n’y manquerai pas, répondit Piédouche qui se promettait bien de ne pas s’acquitter de la commission.
Et après les poignées de main de rigueur, il prit congé.
Edmond le suivit des yeux et eut l’impression qu’en passant à côté de l’homme qu’il croisa dans le couloir il en recevait un coup de coude.
Edmond avait-il bien vu, et ce coup de coude était-il un avertissement ? C’était douteux.
Quoi qu’il en fût, M. Piédouche disparut, mais l’homme resta, et vint s’accouder sur la porte à hauteur d’appui qui fermait la loge de ces dames. Que faisait-il là et pourquoi les ouvreuses l’y souffraient-elles ? On ne pouvait guère supposer qu’il avait acheté leur complaisance par un fort pourboire, car il était assez piètrement vêtu.
Mde Lugos et Lucie ne prenaient pas garde à ce monsieur sans-gêne. Le cortège indien, qui faisait son entrée, les intéressait davantage. Lucie connaissait à fond la haute et la basse bicherie ; elle nommait à la Hongroise les plus jolies filles de l’escadron volant des rajattes et du peloton des trompettes en collant rouge.
Pourquoi se serait-elle préoccupée de M Duroc, maintenant qu’elle lui avait fait tout le mal qu’elle pouvait lui faire ?
Laure, immobile et silencieuse, regardait le défilé sans le voir, et son fiancé n’essayait plus de la distraire de ses tristes pensées.
Il supputait le temps qui s’était écoulé depuis que son ami les avait quittés ; il trouvait que cette absence prolongée devenait inquiétante, et il attendait avec impatience qu’Éric se montrât.
— Enfin, le voici ! dit-il à demi-voix.
C’était bien Éric qui venait d’apparaître au bout du couloir. Sa sœur, avertie par l’exclamation, se retourna vivement, et le sang remonta à ses joues pâlies par l’anxiété.
Les demoiselles de la loge à côté ne bougèrent pas. Le spectacle absorbait toute leur attention.
Éric arrivait sans se presser et il reprit sa place sans dire un mot, comme si son absence, qui avait duré trois quarts d’heure, eût été la plus naturelle du monde.
Mais Laure ne le tint pas quitte.
— Je croyais que tu ne reviendrais plus, lui dit-elle, tout émue.
— Quelle folie ! murmura distraitement Éric.
— Moi aussi, je vous attendais avec impatience, reprit à demi-voix Edmond de Chemazé. Nous sommes affligés d’un voisinage désagréable, et j’ai été plus d’une fois tenté de quitter la place.
— Comment ! est-ce que ces filles se seraient permis…
— Elles ont reçu la visite de M. Piédouche et la conversation qu’elles ont eue avec lui m’a beaucoup gêné. Je vous raconterai cela… lorsque nous serons seuls.
— Cet homme commence à m’être insupportable, dit Éric entre ses dents. Je le trouve sans cesse sur mon chemin… il était devant le contrôle quand je suis sorti et il y était encore quand je suis rentré… je crois, ma parole d’honneur, qu’il me guette… et je ne suis pas disposé à tolérer plus longtemps cette persécution. La prochaine fois que je le rencontrerai, je lui dirai son fait.
— Pas ici, j’espère. Songez que…
— Oui, je sais. Laure ne doit pas assister à une explication qui pourrait mal tourner. Demain, à la Bourse, j’en finirai avec ce monsieur.
Les deux amis parlaient bas et les fanfares de l’orchestre couvraient le bruit de leurs voix, mais M Duroc, accoutumée à lire sur le visage de son frère, devinait qu’il était question des propos qu’elle avait entendus avant son retour.
— Ces costumes sont superbes, et le coup d’œil est magnifique : mais la chaleur me gêne horriblement, dit-elle en regardant Edmond qui comprit.
— En effet, mademoiselle, vous paraissez souffrante, reprit-il, et peut-être vaudrait-il mieux…
— Si tu ne tiens pas à rester, je n’y tiens pas non plus, interrompit Éric. Nous partirons quand tu voudras.
— Tout de suite, murmura la jeune fille. Je ne me sens pas bien.
Edmond ne se le fit pas répéter deux fois. Il lui tardait de fuir ses voisines et aussi cet homme de mauvaise mine qui avait l’air de monter la garde à la porte de leur loge. Il se leva pour aller appeler l’ouvreuse, gardienne des manteaux et distributrice des petits bancs.
Elle était justement dans le couloir et pendant qu’elle apportait les vêtements qu’on lui avait confiés, l’homme qui observait à la dérobée ces préparatifs de départ abandonna son poste et s’éloigna sans bruit.
Edmond remarqua cette manœuvre et s’en inquiéta.
Qui espionnait-on ? Éric très probablement. Mais qui l’espionnait et dans quel but ? Autant de problèmes qu’il n’était pas en état de résoudre. L’important, c’était de se soustraire le plus tôt possible à cette surveillance incompréhensible.
— Il faut que j’aie avec Éric une explication sérieuse, pensait-il en suivant son ami qui, cette fois, donnait le bras à M Duroc.
Ils arrivèrent à la sortie sans rencontrer de figures suspectes, et Edmond allait envoyer un commissionnaire chercher une voiture, lorsqu’un monsieur de bonne apparence s’approcha d’Éric et après l’avoir salué, lui demanda de l’air le plus courtois, de vouloir bien lui accorder un instant d’entretien particulier.
Éric, très surpris, hésita d’abord, mais il pensa sans doute qu’il était difficile de refuser d’admettre une requête présentée si poliment, car il fit signe à Edmond de le remplacer auprès de Laure et il s’éloigna un peu avec l’inconnu qui venait de l’aborder.
Le colloque fut court. Une minute après, Éric revint dire à sa sœur :
— Je suis obligé de te quitter encore. Je n’ai pas trouvé chez elle la personne que j’étais allé voir, et j’apprends qu’elle est ici. Il s’agit d’une grosse affaire que je ne puis pas remettre. Edmond va te reconduire à la maison.
Il parlait d’un ton bref et ses yeux brillaient. Il était évidemment sous le coup d’une très vive émotion, mais il ne paraissait pas qu’il eût reçu une mauvaise nouvelle, car sa figure s’était éclairée tout à coup.
Et comme Laure ne répondait pas :
— Tu pleures, reprit-il en riant. Je ne te croyais pas si enfant. Tu vas me faire le plaisir de sécher tes larmes et de prendre le bras de ton futur qui a tous les droits possibles à ma confiance et à la tienne. Vous vous mariez dans trois semaines et quand tu seras sa femme, il faudra bien que tu t’habitues à te passer de moi. Que crains-tu d’ailleurs ? Est-ce que tu t’imagines que le client qui me demande va me faire un mauvais parti ?
— Je crains tout, murmura M Duroc.
— Nous pourrions vous attendre ici, dit Edmond, qui ne croyait pas du tout aux affaires qu’on traite à l’hippodrome.
— Non, non. J’en ai pour une heure et la représentation va finir. Partez, mon cher ; je compte sur vous pour faire entendre raison à Laure, et je vous attends demain matin à déjeuner.
Ayant dit, Éric brusqua la séparation. Le monsieur s’était discrètement écarté. Il courut le rejoindre et il passa avec lui devant le bureau du contrôle, sans se retourner pour voir ce que devenaient sa sœur et son ami.
— Où est-elle ? demanda-t-il.
— Dans le cabinet du directeur, répondit l’obligeant messager.
— Elle le connaît donc ?
— Elle est venue pour acheter un cheval arabe qu’elle a remarqué la semaine dernière à une répétition de la pantomime équestre que nous donnons ce soir. Elle voulait le revoir monté par une de nos meilleures écuyères. Je crois que le marché va se conclure. Mais le directeur étant très occupé en ce moment, l’a priée de vouloir bien l’attendre chez lui.
— Comment a-t-elle su que j’étais ici ? Je ne l’ai pas vue dans la salle.
— Elle est entrée dans les écuries. C’est de là qu’elle vous a aperçu. Et lorsque vous vous êtes levé pour sortir, elle m’a chargé de vous dire qu’elle désirait vous parler immédiatement… je suis l’associé du directeur… et elle vous a si bien désigné que je ne pouvais pas me tromper. Vous m’excuserez de vous avoir abordé alors que vous n’étiez pas seul.
— J’étais avec ma sœur et mon beau-frère.
— J’ai eu soin d’ailleurs de vous prendre à part.
— Je vous remercie, monsieur. Tout s’est fort bien passé.
— Et nous sommes arrivés. Veuillez monter ces trois marches.
— Quoi ! c’est ici !… je pensais que le directeur était dans un bâtiment séparé.
— Logé, oui, mais pendant la représentation, il reçoit au fond de ce couloir.
Éric se le tint pour dit et suivit son guide, qui s’arrêta devant une porte près de laquelle un garde de Paris était assis sur un escabeau.
Ce planton se leva et s’empressa d’ouvrir.
— Entrez, monsieur, dit l’associé du directeur.
Le ton n’était déjà plus le même, mais Éric ne remarqua point le changement, et ne songea point à faire des cérémonies. Il passa le premier et il fut assez étonné d’être introduit dans une espèce de cabanon, meublé d’une table en bois noir et de deux chaises de paille.
C’était une singulière antichambre pour le chef d’une grande entreprise théâtrale.
— Je vais vous annoncer, reprit l’aimable conducteur, après avoir dit un mot à l’oreille du garde de Paris, qui s’empressa de refermer la première porte.
Au fond du cabanon, il y en avait une autre. L’associé n’eut qu’à la pousser et disparut derrière le battant mobile.
Éric, resté seul, se demandait sans doute si ce monsieur se moquait de lui, car sa physionomie se rembrunit sensiblement.
On ne le laissa pas longtemps livré à ses réflexions. Le prétendu associé revint, après une courte absence, et lui dit :
— Allez ! on vous attend.
Il s’était cette fois dispensé de l’appeler : monsieur.
Éric s’en aperçut, mais le moment eût été mal choisi pour relever cette impolitesse. Il passa en haussant les épaules et dans la seconde pièce il trouva, retranché derrière un bureau, un homme portant à la boutonnière une rosette multicolore.
Il crut d’abord avoir affaire au directeur de l’hippodrome, et il allait lui demander pour la forme à qui il avait l’honneur de parler, mais ce grave personnage lui dit, en indiquant d’un geste autoritaire un tabouret, qui ressemblait fort à une sellette d’accusé :
— Asseyez-vous.
— Pourquoi m’asseoir ? répliqua sèchement Duroc. Ce n’est pas vous que je viens voir. On m’a dit que M la princesse Yalta m’attendait…
— Et vous pensiez la trouver ici ?
— Si je ne l’avais pas pensé, je vous prie de croire que je ne serais pas venu.
— Vous savez bien qu’elle est morte.
— Morte ! Quelle est cette stupide plaisanterie !
— Fort bien. Vous continuez à jouer le rôle que vous vous êtes tracé et vous le jouez maintenant avec un aplomb que j’admire. Vous étiez moins ferme tout à l’heure, quand on vous a dit à brûle pourpoint qu’elle désirait vous parler. Vous vous êtes troublé ; vous avez pâli… vous flairiez le piège qu’on vous tendait… mais vous vous êtes remis très vite… il vous a suffi de quelques secondes de réflexion pour comprendre que refuser de venir, c’était vous perdre. Autant eût valu avouer que vous l’avez tuée.
Éric tressaillit, et se mit à regarder fixement le monsieur qui l’interrogeait.
— Avant de vous répondre, dit-il, je veux savoir qui vous êtes.
— Je suis commissaire de police et je vous invite à ne pas oublier que vous parlez à un magistrat.
— Vous êtes magistrat et vous vous servez d’un mensonge pour m’amener devant vous ! Voilà un étrange procédé et vous me permettrez de douter du caractère que vous vous attribuez.
— Auriez-vous préféré que je vous fisse arrêter au bras de votre sœur ? J’ai eu pitié d’elle et vous devriez m’en savoir gré.
— Alors, je suis arrêté ?
— Provisoirement, oui. Justifiez-vous, si vous pouvez.
— Me justifier de quoi ? D’avoir tué la princesse Yalta ? Et vous voulez que je prenne au sérieux cette accusation inepte !
— Vous niez. C’était prévu. Nierez-vous aussi que vous étiez son amant ? Ce serait complet.
— Je le nie absolument.
— Prenez garde, vous serez accablé par l’évidence. Vingt témoins déposeront que votre liaison avec la princesse était publique. Elle ne se donnait pas la peine de la cacher, car elle venait vous chercher à la Bourse, dans sa voiture, sous les yeux de tous vos amis, et elle vous emmenait chez elle… ou ailleurs.
— La princesse me chargeait de ses opérations et elle voulait bien m’honorer de son amitié. C’est précisément parce qu’elle n’était pas ma maîtresse qu’elle ne craignait pas de se montrer en public avec moi.
— Il sera facile de prouver le contraire. Admettons pour un instant qu’elle n’ait eu avec vous que des relations d’affaires. Expliquez-moi alors pourquoi ces relations se sont rompues brusquement.
— J’ignore si elles sont rompues.
— Et moi je pourrais le croire, puisqu’elle ne vient plus vous prendre à la Bourse comme elle le faisait chaque jour, mais si elle ne reparaît pas, c’est pour une bien meilleure raison.
— Pour la raison qu’elle a quitté Paris.
— Oui, pour toujours.
— Mais non… elle est en voyage, comme cela lui arrive souvent.
— Ah ! elle est en voyage !… Depuis quand, je vous prie ?
— Depuis une semaine à peu près.
— Précisez donc. Elle a disparu samedi dernier, ou pour parler plus exactement, pendant la nuit de samedi à dimanche. Samedi, vous avez dîné avec elle, à Asnières, dans un restaurant. On vous a vus ensemble.
— C’est possible. Qu’en concluez-vous ?
— Que vous savez ce qu’elle a fait ensuite.
— Comment le saurais-je, si je l’ai quittée en rentrant à Paris ?
— Alors, c’est l’explication que vous fournissez.
— Je n’en fournis aucune. Je ne devrais pas vous répondre.
— Mais vous me répondez parce que vous sentez bien que vous ne pouvez pas faire autrement. Et je prends acte de vos réponses, pour vous en adresser d’autres. Vous n’avez pas revu la princesse depuis samedi soir, affirmez-vous ?
— Je l’affirme, parce que c’est vrai.
— Et vous ne vous êtes pas inquiété de savoir ce qu’elle était devenue ?
— Je n’avais pas à m’en occuper.
— Elle ne vous a pas écrit ? demanda le commissaire en regardant fixement Éric.
Àcette question inattendue, Éric se troubla un peu. Le rouge lui monta au visage et il baissa les yeux pour éviter le regard inquisiteur de l’homme qui l’interrogeait.
Il se remit du reste assez vite et il répondit dédaigneusement :
— Que vous importe que la princesse m’ait écrit ou non ?
— Vous ne comprenez donc pas que si elle vous avait écrit depuis qu’elle a disparu, vous n’auriez qu’à produire sa lettre pour vous justifier.
Éric fit le geste de porter la main à sa poitrine, à l’endroit où il serrait son portefeuille.
— Encore faudrait-il que cette lettre fût datée et portât le timbre de la poste, reprit le commissaire ; car il s’agit d’établir qu’elle vivait encore après la nuit de samedi à dimanche.
Éric ne répondit pas.
— Votre silence me prouve que vous n’avez rien reçu d’elle depuis le jour où vous l’avez vue pour la dernière fois. Vous ignorez, dites-vous, ce qu’elle a fait après vous avoir quitté. Soit !… mais vous savez du moins ce que vous avez fait, vous. Cette soirée a dû marquer dans votre existence et vous en avez certainement gardé le souvenir.
— Je suis rentré chez moi.
— À quelle heure ?
— À l’heure où je rentre habituellement.
— Vous vous couchez donc habituellement au moment où le soleil se lève.
— Je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre. Samedi dernier, vous êtes venu, entre trois et quatre heures du matin, souper dans un restaurant des Champs-Élysées. Vous y êtes resté peu de temps, mais le jour naissait quand vous êtes parti avec un de vos amis… celui qui vous accompagnait ce soir à l’hippodrome et qui sera bientôt votre beau-frère.
Éric eut un mouvement de colère ; il se demandait qui avait signalé à la police sa présence à ce souper.
Assurément, ce n’était pas Edmond, mais Julien Fresnay avait bien pu bavarder sans mauvaise intention, et les deux créatures qu’Éric avait plantées là n’étaient pas obligées de se taire.
— Elles m’auront dénoncé à ce Piédouche, pensait-il, et ce prétendu diplomate n’est qu’un espion.
— Vous reconnaissez que je suis bien informé, reprit le commissaire après un silence. Je suis donc en droit de vous demander où vous êtes allé, en quittant la princesse qui est rentrée à Paris avec vous.
— Et moi j’ai le droit de ne pas vous le dire. J’aime mieux vous laisser interpréter comme il vous plaira mon refus de vous répondre que de compromettre une personne dont le nom ne doit pas être mêlé à cette affaire.
— Vous voulez insinuer que vous êtes allé chez une femme qui a des ménagements à garder. Vous aviez donc deux maîtresses ?
— Je vous ai déjà dit que je n’étais pas l’amant de la princesse Yalta. Donc, j’étais libre d’avoir une autre liaison, et cette liaison je ne suis pas obligé de vous la faire connaître.
— Voilà un scrupule d’autant plus méritoire que le seul moyen qui vous reste pour démontrer votre innocence, c’est d’établir un alibi. Si vous pouviez prouver que de neuf heures du soir à trois heures du matin vous étiez avec une femme, l’accusation tomberait d’elle-même, car on sait que le meurtre a été commis vers minuit. Croyez-moi, ne persévérez pas dans ce système que vous serez bientôt forcé d’abandonner et ne vous illusionnez pas sur le sort qui vous attend, si vous ne parvenez pas à vous justifier. Vous irez en cour d’assises et vous serez certainement condamné.
— Les jurés seraient donc fous. J’ai meilleure opinion d’eux. Et, en vérité, je crois rêver en vous écoutant. Vous osez me dire que la princesse Yalta a été assassinée samedi dernier. Comment se fait-il donc que personne n’ait parlé de sa mort ? Tout Paris la connaît. Elle a un mari d’ailleurs et de nombreux domestiques. À qui persuaderez-vous que ni le prince ni ses gens ne se sont aperçus qu’on l’avait tuée ?
L’interrogateur se mordit les lèvres. Éric venait de mettre le doigt sur le point faible de son argumentation et le commissaire jugeait qu’il n’était pas encore temps de lui parler du cadavre enfermé dans un sac et abandonné au bord de la rivière. Il tenait en réserve la confrontation avec le cocher et le groom qu’on surveillait et qui n’étaient pas encore arrêtés, mais le moment n’était pas venu.
Et d’ailleurs, Piédouche l’avait prié de ne pas recourir trop tôt à son intervention. Piédouche voulait garder sa liberté d’action, tant que l’affaire ne serait pas complètement instruite et même ne paraître qu’en cas de nécessité absolue, afin de ne pas se priver à l’avenir des facilités d’espionnage que lui assurait sa réputation d’ancien diplomate.
— Je ne suis pas chargé de vous renseigner sur les preuves que nous possédons et qui seront mises en lumière lorsqu’il le faudra, répliqua le commissaire d’un ton sec. Mais je puis dès à présent vous dire où vous avez passé la nuit du 5 au 6 avril.
— Dites ! s’écria Duroc, qui payait d’audace, mais qui n’était pas aussi rassuré qu’il voulait le paraître.
— Vous l’avez passée tout près d’ici.
— Qu’entendez-vous par tout près d’ici ?
— J’entends : à deux pas de l’Hippodrome. Il y a entre l’avenue Montaigne et la rue Marbeuf une ruelle, qu’on nomme… ou qu’on nommait autrefois : le passage des Douze maisons… quoiqu’il n’y en ait qu’une. Vous la connaissez, n’est-ce pas ?
Éric pâlit et courba la tête.
— Au milieu de cette ruelle, reprit le commissaire, il y a un pavillon très bien situé pour servir de lieu de rendez-vous à des amants qui se cachent. Vous l’avez loué à la fin de l’été dernier. Vous avez même payé d’avance une année de location. Est-ce vous qui l’avez meublé ?
Éric comprit l’intention injurieuse et ne résista pas à l’envie de la relever.
— Croyez-vous donc que je l’ai fait meubler par la femme que j’y recevais ? dit-il avec emportement.
— Non. Je ne vous ai posé la question qu’afin de provoquer la réponse qui vient de vous échapper. Vous avouez donc que vous étiez locataire de ce pavillon, et vous faites bien de l’avouer, car il ne vous servirait à rien de le nier. Nous sommes complètement renseignés. Nous avons interrogé le propriétaire de la maison qui nous a donné votre nom et les habitants du passage, qui vous connaissent de vue, nous ont donné votre signalement très exact.
Maintenant, vous avouerez bien aussi que samedi soir, vous êtes arrivé avec la princesse Yalta, en voiture découverte, par l’avenue Montaigne. Vous êtes entré dans le pavillon avec elle… et elle n’en est pas sortie.
— Elle n’y est pas entrée. Elle m’a quitté à la porte et sa voiture l’a emmenée par la rue de Marbeuf.
— Des témoins attesteront que la voiture est partie, en effet, mais que la princesse est restée.
— S’ils disent cela, c’est qu’ils mentent ou qu’ils ont mal vu.
— Quoi qu’il en soit, vous êtes entré, vous. Pourquoi ?
— Parce que je pensais qu’elle reviendrait.
— Et elle n’est pas revenue ?
— Non.
— Jusqu’à quelle heure l’avez-vous attendue ?
— Jusqu’à minuit.
— Et à minuit, vous êtes allé ?…
— Sous les fenêtres de son hôtel, rue de Tilsitt.
— Singulière idée qui vous est venue là. Vous pensiez donc qu’elle vous recevrait chez elle, à cette heure indue ?
— Non, je voulais seulement savoir si elle y était. Il n’y avait pas de lumière dans l’appartement qu’elle occupe. J’ai pensé qu’elle était partie, et je ne me trompais pas, car après avoir attendu deux ou trois heures, j’ai vu revenir sa voiture… vide.
— Et vous en avez conclu qu’elle s’était décidée subitement à quitter Paris ?
— Elle voyage fréquemment et elle part à l’improviste, quand sa fantaisie l’y pousse, sans avertir personne.
— Ni son mari, ni son amant. C’est bizarre. Mais je ne connais pas de gare de chemin de fer où il y ait un départ à deux heures du matin.
— Ni moi non plus, dit Éric avec impatience. Si vous donnez suite à cette affaire absurde, interrogez les gens de la princesse. Ils vous diront peut-être où elle est allée.
— Vous ne vous en êtes donc pas informé ?
— Non.
— Convenez que ce n’est pas naturel. Ses domestiques vous connaissaient, puisque vous sortiez en voiture avec elle. Vous ne craigniez donc pas de la compromettre en les interrogeant.
— J’avais une raison pour ne pas le faire.
— Vos raisons, je les devine. Le groom et le cocher sont vos complices et vous ne vouliez pas qu’on vous surprît conférant avec eux après le crime.
— Mes complices ! répéta Duroc avec colère. Ainsi, vous persistez à m’accuser d’avoir assassiné une femme qui vit encore, je l’espère bien ! Obligez-moi donc de me dire où et pourquoi j’aurais commis ce crime abominable.
— Où ?… mais dans le pavillon où vous la receviez… et pour préciser, dans le chauffoir de la salle de bains qui est au fond de la petite cour attenant à ce pavillon.
— Allez-vous me dire que vous y avez trouvé son corps ? demanda ironiquement Éric.
— Non. Vous avez eu soin de le faire disparaître.
— Alors, sur quoi vous basez-vous pour affirmer qu’elle est morte ?
— Le chauffoir a gardé les traces du meurtre. Il y a du sang partout.
— Je serais curieux de voir cela.
— Vous le verrez. Le juge d’instruction ne manquera pas d’ordonner qu’on vous y conduise.
— Me dira-t-il quelle cause il assigne au crime que vous m’imputez ? A-t-il découvert l’intérêt que je pouvais avoir à tuer la princesse Yalta ? Si elle a été ma maîtresse, comme vous le prétendez, elle n’était pas mon ennemie.
— Ce ne serait pas la première fois qu’un amant se serait vengé d’une infidélité. Mais nous n’en sommes pas à préciser le mobile qui vous a fait agir. Veuillez d’abord m’expliquer pourquoi vous êtes retourné dans le pavillon, depuis la disparition de la princesse.
— Il faudrait d’abord me prouver que j’y suis retourné.
— Vous y êtes entré tous les jours depuis samedi dernier, et plutôt deux fois qu’une. Vous y venez en sortant de la Bourse et il vous est arrivé d’y revenir le soir.
— Puisque vous êtes si bien informé, je conviens que c’est vrai. Et c’est précisément ce qui prouve que je n’ai tué personne. Si j’étais coupable, je me serais bien gardé de remettre les pieds dans une maison où j’avais assassiné.
— Enfin, vous aviez un motif pour y pénétrer.
— Probablement.
— Eh bien ! faites-le connaître. Je ne demande pas mieux que de vous trouver innocent. Aidez-moi.
— Vous voulez savoir ce que j’y venais chercher ? Je vais vous le dire. J’espérais y trouver une lettre.
— De qui ?… de la princesse ?
— Oui, de la princesse… Il lui est arrivé souvent de s’absenter de Paris, sans m’annoncer qu’elle partait. Il avait été convenu entre nous, une fois pour toutes, que dans ces cas-là, je continuerais à aller tous les jours au pavillon, et qu’elle m’apprendrait son retour par une lettre que sa femme de chambre, qui lui est toute dévouée, apporterait elle-même et déposerait dans le tiroir d’un meuble qui appartient à sa maîtresse.
— Singulière boîte aux lettres. Il eût été plus simple de vous écrire chez vous par la poste.
— La princesse n’aime pas les moyens simples.
— Et, depuis qu’elle est partie, vous n’avez rien trouvé dans ce tiroir. Vous avez dû être bien désappointé.
— Je ne le nie pas.
— L’explication est ingénieuse, dit le commissaire, en hochant la tête comme un maître d’armes qui constate un joli coup porté par un adversaire de force inférieure.
Et il reprit d’un air bonasse :
— Je ne m’étonne plus que vous y soyez retourné ce soir.
— Qu’en savez-vous ? demanda vivement Éric.
— Oh ! vous n’êtes venu à l’Hippodrome qu’à cause du voisinage. La visite vous tenait fort au cœur, puisque vous avez quitté mademoiselle votre sœur pour aller fouiller ce meuble.
Et vous n’y avez pas trouvé de lettre. Mais… n’y avez-vous pas trouvé autre chose ?
— Que voulez-vous dire ? balbutia Duroc.
— Ce meuble peut servir à beaucoup d’usages… On peut y déposer des correspondances… On peut aussi y serrer des valeurs… il est plein de compartiments à secret.
— Je n’en sais rien.
— Vraiment ?… je pensais que vous connaissiez ces cachettes… Mais je puis me tromper… Voulez-vous me remettre votre portefeuille ?
Pour le coup, Duroc perdit tout à fait contenance.
— Quel portefeuille ? balbutia-t-il.
— Celui que vous avez là, dit le commissaire en posant le doigt sur le côté gauche de la poitrine d’Éric qui avait fini par se décider à s’asseoir. Vous savez bien qu’il y est, car lorsque je vous ai demandé si la princesse vous avait écrit, vous avez fait le geste de le prendre dans votre poche. Mais vous vous êtes ravisé très vite, parce que vous vous êtes souvenu qu’il contient autre chose que des billets doux.
— Prétendriez-vous me forcer à vous le montrer ?
— Vous forcer, non. Mais je vous y invite expressément. Si vous refusez, je ne porterai pas la main sur vous. D’autres que moi vous fouilleront tout à l’heure. Vous ne gagnerez donc rien à résister. D’ailleurs, je sais ce qu’il y a dans ce portefeuille… ou à côté, car je doute que vous ayez pu y insérer le gros paquet qui fait une bosse sous votre redingote.
Éric pâlit et se tut.
— Trois cent mille francs, même en papier, tiennent de la place, et c’est juste trois cent mille francs que vous avez sur vous. Je vais vous dire où vous les avez pris… à moins que vous ne préfériez me le dire vous-même.
Vous ne répondez pas ? demanda le commissaire, après un silence. Vous aimez mieux sans doute que je vous pose des questions précises. Vous avez peut-être raison. Et, pour commencer, voici le fait sur lequel j’ai à vous interroger.
Ce soir, vous êtes allé, comme de coutume, au pavillon du passage ; vous avez visité, comme vous le faites tous les jours, les tiroirs du meuble où vous affirmez que la princesse avait l’habitude de déposer ses lettres, et vous n’y avez rien trouvé. Mais, cette fois, vous avez ouvert un compartiment secret et vous en avez tiré une liasse de billets de banque. Vous les avez comptés, vous les avez mis dans votre poche et vous êtes parti immédiatement.
— Vous étiez donc là pour m’espionner ?
— Quelqu’un vous a vu, c’est tout ce que je puis vous dire. Et vous ne pouvez pas nier puisque vous avez la somme sur vous. Elle ne vous appartient pas, je pense.
— Non.
— À qui appartient-elle ?
— Je suppose qu’elle appartient à la princesse Yalta. Elle est assez riche pour oublier trois cent mille francs dans un meuble, et ce meuble est à elle.
— Alors vous prétendez qu’elle a caché là cet argent au lieu de le garder chez elle. Dans quel but ?
— Je l’ignore.
— À quelle époque ?
— Je n’en sais rien.
— Ce n’est pas depuis samedi dernier puisque, d’après vous, elle a quitté Paris dans la nuit de samedi à dimanche.
— Je pense que c’est avant.
— Mais vous n’en êtes pas sûr ?
— Non. Le dépôt a été fait à mon insu. Si la princesse m’avait averti, je l’aurais vivement engagée à ne pas laisser cette énorme somme dans une maison inhabitée… je me serais même opposé à ce qu’elle l’y laissât.
— Vous saviez cependant qu’elle y était… et où elle était.
— Non. Ce soir, je l’ai découverte par hasard… en appuyant involontairement sur un bouton qui fait jouer un couvercle mobile.
— Vous avez dû être bien étonné ! dit ironiquement le commissaire.
— Tellement étonné, que je n’en pouvais croire mes yeux.
— Je conçois cela… mais ces billets de banque n’étaient pas à vous. Pourquoi les avez-vous pris ?
— J’ai hésité d’abord. Si je me suis décidé à les emporter, c’est que j’ai pensé qu’ils n’étaient pas en sûreté dans cette cachette. Un voleur pouvait les trouver, comme je les ai trouvés. J’avais d’ailleurs des raisons de douter que la princesse revînt jamais les chercher.
— Quelles raisons ?
— Au point où en sont les choses, je puis bien vous dire que je considérais nos relations comme rompues. Nous nous étions mal quittés : et depuis huit jours, elle ne m’a pas donné signe de vie. J’ai pensé que je n’entendrais plus parler d’elle et je voulais lui renvoyer cet argent.
— Il eût été plus simple de lui renvoyer le meuble avec ce qu’il contenait.
— Je l’aurais renvoyé aussi, mais je ne pouvais pas le lui renvoyer ce soir et je vous répète que je ne voulais pas laisser l’argent à la discrétion des voleurs qui auraient pu s’introduire dans le pavillon et le mettre au pillage.
— C’est là votre explication. Vous n’en avez pas d’autres à me fournir ?
— Non, je ne puis vous dire que la vérité.
— Eh bien ! moi, je vais vous dire comment nous expliquons vos façons d’agir. Je procède loyalement et je veux vous mettre à même de vous défendre, en vous apprenant ce que nous pensons des faits que vous ne contestez pas.
Samedi, à six heures, vous êtes allé rue de Tilsitt, remettre à la princesse Yalta, de la part de votre patron, une somme qu’elle avait à toucher à la suite de la dernière liquidation.
— Parfaitement. Je la lui ai remise et j’ai apporté le reçu. Il est dans la caisse de l’agent de change.
— Je sais cela. Cette somme était de trois cent mille francs, n’est-il pas vrai ?…
— Oui ; juste la somme qui se trouvait dans le meuble byzantin. J’ai fait moi-même ce rapprochement et j’en ai conclu que c’était bien la princesse qui l’y avait déposée.
— Notre conclusion à nous diffère essentiellement de la vôtre. Nous croyons qu’elle portait la somme sur elle quand vous l’avez tuée et que n’osant pas vous en emparer, de peur qu’on ne fît une perquisition à votre domicile, vous avez imaginé de la cacher dans ce meuble où vous pensiez qu’on ne viendrait pas la chercher.
Vous n’étiez pas cependant absolument tranquille, et vos visites quotidiennes au pavillon n’avaient pas d’autre but que de vous assurer qu’on n’y avait pas touché. Huit jours se sont écoulés sans incident. Les journaux n’ont pas parlé de la disparition de la princesse, et le prince ne paraît pas s’en être inquiété. Vous avez pris ces trois cent mille francs, lorsque vous avez cru pouvoir les prendre sans courir aucun risque. Vous avez choisi votre heure et assisté tout exprès à l’ouverture de l’Hippodrome. Le coup a été lestement fait.
Mais vous ne vous doutiez pas qu’on vous surveillait depuis le lendemain du crime et vous vous êtes jeté dans la souricière qu’on vous avait tendue. On ne pense pas à tout.
— Ainsi, murmura douloureusement Éric, ce n’était pas assez de m’accuser d’être un assassin… vous m’accusez d’être un voleur !
— Je ne dis pas que vous avez tué pour voler… mais si le vol n’a pas été la cause du meurtre, il en a été la conséquence. L’occasion fait le larron… c’est un proverbe dont j’ai reconnu plus d’une fois la justesse en exerçant mes fonctions. Et puisque vous protestez contre une imputation qui paraît vous toucher beaucoup plus que l’accusation de meurtre, je dois vous faire observer que votre système de défense n’est pas soutenable. Vous prétendez que l’argent a été oublié par la princesse dans cette cachette. Faites-moi donc le plaisir de me dire à quel moment elle l’y aurait mis. Elle l’a reçu de vos mains à six heures ; vous ne l’avez pas quittée jusqu’à neuf heures et vous venez de me déclarer qu’elle vous avait reconduit à la porte du pavillon, mais qu’elle n’y était pas entrée.
— Elle a pu y entrer, lorsque je n’y étais plus.
— Entre minuit et trois heures du matin, alors, puisque, d’après vous, elle a quitté Paris avant le jour.
— Elle y est peut-être revenue sans que je l’aie su.
— Nous nous sommes assurés qu’elle n’a pas reparu à son hôtel.
— Ce ne serait pas la première fois qu’il lui arriverait d’habiter pendant quelques jours hors de chez elle.
— Alors il faudrait supposer qu’elle s’est glissée la nuit dans la maison des rendez-vous, tout exprès pour y laisser cette grosse somme… convenez que c’est inadmissible.
Éric, depuis le commencement de cet interrogatoire, avait passé par toutes les phases de l’émotion : la stupeur, la colère, l’accablement. Il avait d’abord essayé de réfuter les terribles arguments de son adversaire ; puis il avait reconnu peu à peu l’impossibilité de soutenir plus longtemps cette lutte inégale, et, en désespoir de cause, il en était venu à renoncer à se défendre. Alors, sa fierté se réveilla, il releva la tête, et il dit froidement :
— Assez, monsieur ! Je vois que votre parti est pris et je ne vous répondrai plus. Je n’ai rien à craindre, puisque je n’ai rien à me reprocher. Faites-moi arrêter, si vous voulez.
— Je suis malheureusement obligé d’en venir là, répliqua le commissaire. Je vais vous envoyer au dépôt de la Préfecture, mais j’aurai pour vous les égards auxquels vous donnent droit votre situation sociale et vos bons antécédents. Nous allons sortir ensemble. Mes hommes attendent avec un fiacre où vous monterez. Personne ne s’apercevra que vous êtes arrêté. Veuillez seulement me remettre votre portefeuille et les billets de banque. Je ne puis pas laisser à votre disposition pendant le trajet que vous allez faire, une somme de cette importance… car je ne serai pas du voyage, et je vais vous confier à la garde d’agents subalternes…
— Que je pourrais essayer de corrompre. Ne craignez rien. Je ne songe pas à m’évader… je tiens trop à confondre ceux qui m’accusent. Voici ce que vous me demandez, dit Éric en jetant sur le bureau le portefeuille et les billets.
Le commissaire les compta, les lia, les empaqueta avec le portefeuille et mit le paquet dans sa poche.
— Ce soir, dit-il, toutes ces pièces à conviction seront déposées au greffe. Venez, monsieur.
Éric était déjà debout. Le commissaire le fit passer le premier, — une politesse qui n’était qu’une précaution — et lorsqu’ils furent hors de ce cabinet où se tient pendant les représentations l’officier de paix de service au théâtre, il lui indiqua un chemin pour sortir de la salle sans passer devant le contrôle.
Ils débouchèrent sur le boulevard de l’Alma, à vingt pas de la porte par laquelle venait de s’écouler la foule des spectateurs, car la fête hippique était terminée depuis dix minutes.
On éteignait les illuminations de la façade et de la longue file de voitures qui stationnait tout à l’heure devant la sortie, il ne restait plus que cinq ou six fiacres rangés de l’autre côté de la chaussée, et un qui était arrêté au bord de la contre-allée.
Celui-là était gardé par deux agents qui, en apercevant leur chef, s’empressèrent d’ouvrir la portière.
Éric y allait tout droit sous la conduite du commissaire, quand il vit s’avancer vivement Edmond de Chemazé, qu’il n’avait pas aperçu tout d’abord parce qu’Edmond se tenait à demi-caché derrière un arbre.
Ce fut si vite fait que le commissaire n’eut pas le temps de s’opposer à l’abordage.
— Enfin, je vous retrouve ! dit Edmond.
— Pas pour longtemps, répondit Duroc d’un ton bref. Je suis arrêté et ce fiacre va me mener en prison.
— Arrêté !…
— Mon Dieu, oui. On m’accuse d’avoir volé et assassiné, rien que cela. C’est absurde, n’est-ce pas ? mais c’est ainsi… Où est Laure ?
— Dans une voiture là-bas… Elle n’a jamais voulu me permettre de l’emmener… Et quand elle saura…
— Dites-lui ce que vous voudrez, mon cher Edmond… la vérité ou une histoire que vous inventerez pour lui expliquer mon absence… je vous laisse le choix et je vous la confie, jusqu’à ce qu’on me mette en liberté, ce qui ne tardera guère, car cette arrestation est par trop bête.
Et comme Edmond allait se récrier :
— N’insistez pas, mon ami, reprit Éric, monsieur pourrait croire que vous avez l’intention de me tirer des griffes de ses mouchards. Adieu… ou plutôt au revoir. Rassurez Laure. L’erreur s’éclaircira vite, et ce n’est pas pour nous que cette sotte histoire finira mal.
Je vous attends, monsieur, ajouta Duroc en s’adressant au commissaire qui n’avait pas trouvé à placer un mot pendant ce colloque qu’il aurait bien voulu empêcher.
Edmond, consterné, n’osa pas les suivre. Il comprenait que son intervention serait inutile et il pensait à la jeune fille qui se mourait d’inquiétude. Elle n’avait plus que lui. Il alla la rejoindre, pendant que son malheureux frère montait dans la voiture avec les agents.
Le monsieur décoré de plusieurs ordres n’avait plus rien à faire là. Peu lui importait, maintenant que Duroc roulait vers le Dépôt de la Préfecture, que M Duroc pleurât et que son fiancé lui apprît ou non l’affreuse nouvelle. Il lui tardait de raconter l’affaire à Piédouche qui, en sortant de la salle, était allé s’établir dans le pavillon du passage. Il y courut.
Il avait la clef de la grande porte, et il trouva son homme dans la cour.
— C’est fait, lui dit-il. Je l’ai coffré.
— Alors, mon truc a réussi, répliqua joyeusement Piédouche ; je savais bien qu’il s’y laisserait prendre.
— Il y a mis tant de bonne volonté qu’il me reste un doute. Je me demande s’il n’a pas cru réellement que la princesse l’attendait chez le directeur de l’Hippodrome.
— Comment, mon cher, s’écria Piédouche, vous en êtes encore à douter ! Vous n’avez donc pas trouvé sur lui les trois cents billets de mille ?
— Si, répondit l’homme à la rosette, je les ai dans ma poche… le portefeuille aussi… et je dois ajouter qu’il n’a fait aucune difficulté pour me les remettre.
— Eh bien ! c’est une preuve, j’espère.
— Oui, et je crois bien qu’il est coupable… au moins du vol. Mais, mon subordonné que j’avais chargé de lui tendre le traquenard a été étonné de son attitude. Lorsqu’il l’a tiré à part dans le vestibule de l’Hippodrome, pour lui dire que M la princesse Yalta désirait lui parler, Duroc a répondu sans hésiter une seconde : je vous suis, monsieur… permettez-moi seulement de prendre congé des personnes qui sont avec moi.
— Quand je vous disais qu’il est très fort !… Mais je suis plus fort que lui… Et le truc que j’ai inventé était infaillible. C’est une arme à deux tranchants que ce truc-là. Nous tenions à arrêter ce garçon-là sans tapage. Je me suis dit : de deux choses l’une, ou il refusera de se rendre à l’invitation de la princesse et alors ce sera comme s’il avouait qu’il l’a tuée, car, amoureux d’elle comme il l’était, il ne manquerait pas une occasion de la voir s’il ne savait pas qu’elle est morte et que l’invention est un piège de la police ; ou, au contraire, il aura assez de sang-froid et de puissance sur lui-même pour feindre d’y croire, il suivra le messager et une fois que nous l’aurons chambré, le reste ira tout seul. J’avais et j’ai encore pleine confiance dans votre habileté, mon cher directeur, et je suis bien sûr que l’affaire a été menée de main de maître. Il a avoué, hein ?
— Non pas. Il nie énergiquement et je suis obligé de reconnaître qu’il se défend avec une certaine habileté.
Il a débuté, comme je m’y attendais, par soutenir qu’il n’a jamais eu avec la princesse que des relations d’affaires… scrupule de galant homme… il a même refusé de me dire où il a passé la nuit du samedi au dimanche, quoiqu’il dût bien se douter que je le savais.
Puis, lorsque je l’ai mis au pied du mur, en lui apprenant qu’on l’a vu tous les jours de cette semaine entrer dans le pavillon et ouvrir les tiroirs d’un meuble, il a compris qu’il serait maladroit de continuer à mentir, et il est convenu que c’était lui qui avait loué et meublé la maison pour y recevoir sa maîtresse.
Mais quand je lui ai déclaré qu’on l’accusait de l’avoir tuée, il s’est récrié avec tant de force et tant de naturel que je ne savais que penser.
— Il joue la comédie, parbleu ! et il la joue bien, voilà tout. Mais se récrier n’est pas répondre. Comment explique-t-il les recherches auxquelles il se livrait dans les tiroirs ?
— Il dit qu’il espérait y trouver une lettre de la princesse qui avait, prétend-il, l’habitude d’envoyer sa femme de chambre y déposer des billets doux.
— Hum ! ce n’est pas fort ce qu’il a inventé là. Et les trois cent mille que votre agent, caché dans le cabinet de toilette, l’a vu empocher… qu’en dit-il ?
— Qu’il ignorait qu’ils fussent là, qu’il les a découverts, ce soir, par hasard, et qu’il les a emportés pour les mettre à l’abri des entreprises des voleurs.
— Cette fois, l’explication est pitoyable. Et vous n’avez pas manqué, j’en suis sûr, de lui en faire remarquer l’absurdité. En admettant que ce soit la princesse qui ait caché là ces billets de banque, Duroc n’avait pas le droit d’y toucher. Mais il sait fort bien que c’est lui-même qui les y a enfermés après le meurtre.
Ah ! j’ai eu joliment raison de les y laisser et d’organiser une surveillance dans l’intérieur du pavillon. Vous n’étiez pas de cet avis, mon cher directeur… vous ne vous croyiez pas assez sûr de vos agents pour leur confier la garde d’un dépôt de cette importance. Vous voyez maintenant que tout s’est bien passé et que mes prévisions se sont réalisées de point en point. Duroc a fini par emporter le magot, et avec une preuve comme celle-là contre lui, on ne trouverait pas en France un jury pour l’acquitter.
— Je n’ai jamais douté de votre clairvoyance, mon cher Piédouche, dit, d’un air un peu pincé, le personnage décoré.
Il commençait à penser que ce précieux auxiliaire vantait un peu trop souvent ses lumières. Piédouche, comme on dit familièrement, tirait un peu trop la couverture à lui. Piédouche avait tout deviné, tout prévu, tout fait. Et ses supérieurs se trouvaient, à l’entendre, relégués au second plan.
— Je ne me flatte pas de ne jamais me tromper, reprit-il avec une feinte modestie, mais il m’est bien permis de constater que je me trompe très rarement. Voilà une affaire qu’au début on parlait d’abandonner, faute d’indices suffisants. Le troisième jour, je vous ai demandé jusqu’au 19 avril pour la débrouiller. Nous sommes aujourd’hui le 12 et je viens de vous livrer l’assassin.
— C’est-à-dire que nous tenons un homme contre lequel s’élèvent des charges très graves, mais nous n’avons pas de certitude absolue.
— On n’en a jamais qu’à la fin d’un procès criminel, sauf le cas de flagrant délit. Et je parierais volontiers qu’avant d’arriver en cour d’assises, Duroc entrera dans la voie des aveux. C’est le seul moyen qui lui reste d’accrocher les circonstances atténuantes.
— J’espère comme vous qu’il s’y décidera, mais jusqu’à présent, il n’en prend pas le chemin. Quand je l’ai envoyé au Dépôt, il m’a parlé sur un ton… Il est allé jusqu’à me dire que l’affaire tournerait mal pour ceux qui le faisaient arrêter.
— Il a un aplomb extraordinaire. Mais je me charge de l’acculer de telle sorte qu’il ne trouvera plus d’échappatoires.
— Je le souhaite. Il n’en est pas moins vrai que l’enquête a été dirigée d’une façon insolite. Nous avons commencé par la fin.
— C’est ma méthode.
— Et votre méthode est excellente, on n’en doute pas, puisqu’on a consenti à l’appliquer. Je ne dois cependant pas vous cacher qu’on se préoccupe, en haut lieu, de la responsabilité que nous encourons en suivant vos conseils. Voilà un homme emprisonné sous une inculpation de meurtre accompagné de vol et nous ne sommes pas encore fixés sur l’identité de la victime.
— Quoi ! vous doutez encore que le cadavre sans tête soit le cadavre de la princesse Yalta !
— Je voudrais savoir comment vous vous y prendrez pour prouver que c’est elle qu’on a décapitée. Nous aurions dû, en bonne règle, commencer par là. Il fallait interroger d’abord le mari de cette femme et surtout ses domestiques, puisque nous les soupçonnons d’être complices du crime.
— Au risque de nous tromper et de nous exposer à déconsidérer à tout jamais l’administration !… Ah ! s’il s’était agi d’une femme quelconque, une erreur n’aurait pas eu de graves conséquences ; mais une princesse que tout Paris connaît… quelle chute si nous avions fait fausse route !… se serait-on assez moqué de nous !… Il y a des cas, mon cher directeur, où on ne doit agir qu’à coup sûr.
— Mais enfin, maintenant, que comptez-vous faire ? J’ai mission de vous le demander.
— Vous m’accorderez bien que j’ai déjà fait quelque chose. Nous savons que le meurtre a été commis dans ce pavillon ; nous tenons un homme qui y avait caché une somme énorme, qui venait tous les jours voir si cette somme y était encore, qui a fini par l’emporter, et qui de plus a dîné samedi avec la princesse Yalta dont il était l’amant.
— En effet, c’est beaucoup, mais cela ne suffit pas. En ce qui concerne la princesse, nous n’en savons pas plus long que le premier jour. Qu’est-elle devenue depuis le moment où elle a disparu ? Que pensent de son absence le prince et les gens de sa maison ?
— Je suis en mesure de vous renseigner, mon cher directeur. Je passe tous les jours deux heures avec le prince à jouer aux échecs, et Dominique, mon fidèle valet de chambre, a quitté mon service pour entrer au service de ce seigneur. À nous deux, nous tenons le maître et les valets.
— Bien. Qu’avez-vous appris ?
— Le maître est convaincu que sa femme est partie subitement pour un château qu’elle a acheté dans le Finistère. Les valets font semblant de le croire. Mais son cocher, Stéphane, et son groom, Vacili, savent à quoi s’en tenir. C’est Stéphane qui conduisait le coupé et c’est Vacili qui portait le sac. Ils l’ont assassinée et pas pour rien, car ils roulent sur l’or. Je soupçonne du reste qu’ils ont été aidés par Xénie, la femme de chambre. Elle a disparu comme sa maîtresse, celle-là, et l’intendant Vladimir qui n’est pas dans le secret du crime croit que la princesse l’a emmenée avec elle en partant pour la Bretagne… mais, après le coup, elle a dû filer vers la Russie.
— Ce sont là des bruits… des cancans de domestiques… et rien de plus.
— Pardon, cher maître, Dominique entend parfaitement le russe et les coquins que je viens de vous nommer croient qu’il n’en sait pas un mot. Aussi ne se gênent-ils pas devant lui. Et en causant entre eux, il leur est arrivé, plusieurs fois, de faire allusion à une certaine promenade nocturne du côté de la rivière… le groom, Vacili, a même dit qu’au printemps l’eau de la Seine était plus chaude que celle de la Newa en été.
— Voilà des propos significatifs, j’en conviens. Ils nieront qu’ils les aient tenus, mais on trouvera d’autres preuves. Vous penserez comme moi que le moment est venu d’arrêter ces gens-là. L’instruction va forcément prendre une autre face, car aucun magistrat ne consentirait à s’en charger, si nous persistions dans des réticences qui ne sont plus de saison. Et quand on saura que Duroc a tué la princesse, l’affaire aura un retentissement énorme.
— Nous devons nous y attendre et je n’y vois plus d’inconvénients.
— Mais… vous serez forcé de paraître.
— J’en serais désolé et je n’en vois pas la nécessité. Je n’ai joué de rôle que dans la coulisse et il y a un intérêt d’ordre supérieur à ne pas me mettre en scène. Si mes jeunes amis de la Bourse, qui m’ont servi, sans le vouloir, venaient à apprendre que je travaille pour vous, je serais immédiatement brûlé sur la place et je ne pourrais plus vous servir. Rien ne vous oblige à parler de moi. Duroc ne se doute pas que je l’ai surpris dans le pavillon et le prince me prendra toujours pour un Américain, passionné joueur d’échecs. Dominique aura soin de décamper avant que vous le fassiez citer et vous vous arrangerez pour ne pas le retrouver. Quant à vos agents, ils sont payés pour être discrets… d’ailleurs, il n’y en a que trois qui me connaissent et à ce propos, je dois vous dire que j’ai pris sur moi de renvoyer celui qui était de planton là-haut. La surveillance devient inutile, puisque l’oiseau est en cage…
— Demain matin, je ferai mettre les scellés sur les portes extérieures et je laisserai dans le passage un homme de garde.
— C’est tout ce qu’il faut. Et à présent que nous sommes d’accord sur tous les points, vous m’accorderez bien, mon cher directeur, que ce soir nous avons manœuvré avec une précision rare. J’étais venu par hasard assister à l’ouverture de l’Hippodrome. Je vois arriver Duroc avec sa sœur et son futur beau-frère. J’ai aussitôt l’intuition que nous touchons au dénouement. Un quart d’heure après, Duroc sort. Je savais où il allait, et je savais aussi que ce soir vous étiez au Cirque. J’envoie le numéro sept vous avertir qu’il y aura du nouveau et que je vous attends. Vous avez la complaisance de vous déranger. Nous causons et pendant que nous causions, arrive le numéro six, qui me fait son rapport. Il venait de voir Duroc mettre la main sur les billets de banque cachés dans le tiroir. Je le réexpédie à son poste pour y rester jusqu’à nouvel ordre. Justement, Duroc venait de rentrer au théâtre. Je vous propose mon truc à deux fins pour l’empoigner sans bruit. Vous acceptez mon idée, vous donnez vos instructions à votre sous-chef, et vous allez vous établir dans le cabinet du commissaire de service. Je conduis votre subordonné dans la salle, je lui désigne notre homme et je m’en vais au pavillon attendre le résultat… Il passe mon espérance, le résultat…
— Oui, les chefs seront contents, je l’espère. Moi, je ne le suis qu’à moitié… je vois un point faible… ce maudit cadavre anonyme me chagrine… Nous ne serons sûrs de rien, tant qu’il n’aura pas été reconnu, et il ne peut pas l’être, puisque la tête manque.
— On la retrouvera et si on ne la retrouve pas, nous nous en passerons. Le corps a été embaumé… le mari nous aidera.
— Ah ! nos anciens n’auraient jamais marché sans tenir ce qu’on appelait autrefois : le corps du délit.
— C’était le vieux jeu. Je suis fier d’en inaugurer un nouveau.
— Vous ne doutez de rien, vous, Piédouche. Moi, je me souviens d’un procès jugé en province, il y a une trentaine d’années. Un petit propriétaire de campagne fut accusé d’avoir tué sa servante qui avait disparu. Il finit par avouer qu’étant ivre, il l’avait assommée d’un coup de bâton et jetée, après, dans la rivière. On le jugeait et les jurés allaient le condamner, quand la servante se présenta au président des assises. L’homme avait rêvé ce qu’il avait raconté ; et la fille qu’il battait comme plâtre s’était tout bonnement sauvée dans une ville située à cinquante lieues de là.
— C’est fort mais si la princesse Yalta reparaissait, ce serait plus fort encore. Rassurez-vous, mon cher directeur, les morts ne reviennent pas et ma logique vous a démontré que la princesse est morte.
Nous n’avons plus rien à faire ici. Allons-nous-en. J’éprouve le besoin de jouer au whist à mon cercle pour me délasser d’une soirée laborieuse. Mais qu’avez-vous donc ? Vous ne m’écoutez plus.
— Non, je regarde… Voyez donc là-haut…
— Quoi ?
— Cette lumière qui brille à travers les persiennes… au premier étage. Il y a quelqu’un dans le salon.
— C’est vrai… il y a de la lumière, murmura Piédouche, un peu décontenancé. Votre agent sera rentré par la petite porte. Vous savez bien que nous lui avons fait faire une clef.
— Et pourquoi serait-il rentré, puisque vous l’avez renvoyé ? demanda le directeur.
— Il aura oublié quelque chose là-haut.
— Ce n’est pas une raison pour manquer à la consigne et il y manquerait doublement, car je lui ai défendu d’éclairer l’appartement. Or je le connais. C’est un ancien troupier qui exécute à la lettre les ordres qu’on lui donne.
— Alors, ce n’est pas lui… Si c’était…
— Qui donc ?
— Le groom et le cocher. Ils se doutent peut-être que Duroc a laissé de l’argent dans le pavillon et ils viennent fouiller le meuble byzantin.
— Je croirais plutôt cela. Mais que faire ?
— Monter, parbleu ! nous les prendrons la main dans le sac.
— S’ils se laissent prendre. Ils sont armés, sans doute.
— Moi aussi. J’ai dans ma poche un revolver à six coups. Je me charge de les tenir en respect, pendant que vous irez chercher la garde. Seulement, tâchons de les surprendre. Ils ne savent pas que nous sommes là et nous n’avons qu’à marcher sur la pointe du pied. Il y a un tapis dans l’escalier et je connais le chemin. Je passerai le premier. Vous n’avez donc rien à craindre.
— Oh ! je n’ai pas peur.
— Alors suivez-moi, mon cher maître, dit Piédouche, enchanté de l’occasion qui lui permettait de reprendre le commandement.
Ce dialogue s’était tenu à voix basse et du premier étage, on n’avait pas pu l’entendre. La porte du corridor était ouverte. L’escalier était au bout du corridor.
Piédouche marcha devant, comme il l’avait annoncé, et le chef se résigna, sans trop de peine, à former l’arrière-garde.
Àmi-chemin, des bruits secs et répétés frappèrent leurs oreilles. On ouvrait et on refermait vivement des tiroirs, il n’y avait pas à s’y tromper.
De plus en plus convaincu qu’il allait avoir affaire aux domestiques russes, en train de visiter la cachette, Piédouche arma son revolver qu’il tenait à la main.
— Ils opèrent à la muette, à ce qu’il paraît, pensait-il. S’ils parlaient, j’aurais reconnu leurs voix. Après ça, il n’y en a peut-être qu’un… le groom probablement… il est plus malin que l’autre… tant mieux qu’il soit seul… ce sera plus vite fait, car il n’essayera même pas de se défendre… il sait qu’il ne serait pas de force.
En débouchant sur le palier, Piédouche qui croyait déjà tenir son homme, eut comme un éblouissement et s’arrêta court.
Àla clarté des cinq bougies d’un candélabre placé sur la cheminée, au fond du salon, il voyait debout devant le cabinet byzantin, et lui tournant le dos, une femme.
Elle était si occupée qu’elle n’avait rien entendu et qu’elle n’interrompit point ses recherches dans les tiroirs.
Piédouche s’arrêta, stupéfait.
Toutes ses conjectures s’en allaient en fumée, mais il ne se déconcertait pas pour si peu et l’amour-propre reprit bientôt le dessus.
— Que je suis sot ! murmura-t-il ; c’est la soubrette cosaque… c’est Xénie qui vient chercher les billets de banque… je savais bien qu’elle était de la bande… et nous allons la pincer… mais le revolver est de trop.
Il le remit dans sa poche, après l’avoir désarmé, et il entra délibérément. Le chef suivit.
La femme se retourna et Piédouche recula de trois pas.
Il avait reconnu la princesse Yalta.
Impossible de la prendre pour un fantôme, ou une ressuscitée. Elle était en costume de voyage et on ne revient pas de l’autre monde avec un manteau de renard bleu sur les épaules et une toque de loutre sur la tête.
Elle ne broncha point d’ailleurs en se voyant surprise. Elle s’avança vers les deux hommes et elle leur dit d’un ton bref :
— Qui êtes-vous ?… et que voulez-vous ?… si vous venez pour voler, je vous préviens que mes gens sont à deux pas et voici de quoi les appeler.
Elle montrait un sifflet d’or qui pendait à son cou, au bout d’une chaîne, et elle fit le geste d’ouvrir la fenêtre.
— Nous ne sommes pas des voleurs, balbutia Piédouche.
— Comment êtes-vous entrés ici ? reprit-elle, plus hautaine que jamais.
L’agent supérieur, qui ne la connaissait pas, ne comprenait rien à cette scène. Il s’étonnait du changement d’attitude et de l’humilité du langage de Piédouche, mais il ne devinait pas la vérité, et croyant avoir affaire à une complice des assassins, il allait décliner sa qualité.
Piédouche, qui avait déjà eu le temps de se remettre et de concevoir un nouveau plan, lui donna un coup de coude pour l’avertir de se taire et prit aussitôt la parole :
— Pardon, madame, dit-il en ôtant son chapeau, je suis étranger, j’arrive à Paris, je me propose de louer ce pavillon et je venais le visiter avec monsieur qui en est le propriétaire et qui en a la clef. Nous sommes entrés par la porte de la cour.
— Ce pavillon n’est pas à louer, puisque je l’occupe, répliqua la princesse.
— Il a été loué pour six mois qui expirent dans quinze jours, et monsieur, pensant que la location ne serait pas renouvelée, a cru pouvoir m’amener avec lui pour me le montrer.
— À onze heures du soir ! C’est violent, et je vous prie de sortir à l’instant même.
— C’est ce que nous allons faire, madame… croyez que pour ma part, je regrette vivement d’avoir été indiscret, sans le vouloir.
Ayant dit, Piédouche s’inclina et entraîna son compagnon qui faisait bien la plus singulière figure du monde.
Il l’entraîna si bien et avec un tel air d’autorité, que le directeur abasourdi se laissa conduire jusque dans la rue sans lui adresser une question.
— M’expliquerez-vous enfin votre conduite ? demanda-t-il, dès qu’ils furent dehors.
— Ma conduite a été ce qu’elle devait être, répondit Piédouche. C’est la princesse Yalta, que vous venez de voir.
— Je commençais à m’en douter. Et je sais maintenant que penser de votre fameuse méthode. Vous ne m’y reprendrez plus à procéder par inductions.
— Tout le monde peut se tromper.
— Il n’est pas permis de se tromper en pareil cas. Vous nous avez mis dans une jolie situation ! Voilà une femme qui se porte fort bien, et je viens d’envoyer en prison un garçon très honorable sous prévention de l’avoir assassinée. Encore dois-je me féliciter que les choses n’aient pas été plus loin… et je vais de ce pas le faire mettre en liberté.
— Vous auriez tort, mon cher directeur. Il n’a pas tué la princesse, c’est évident, mais il l’a volée. Vous en avez la preuve dans votre poche… et vous avez bien vu tout à l’heure qu’elle fouillait le meuble pour y chercher les billets de banque qu’elle y avait serrés.
— Je n’en sais rien.
— Mais vous savez du moins qu’on a tué quelqu’un dans le chauffoir de la salle de bains. Il ne s’agit plus que de savoir qui, et en l’état des choses, je pense que vous ferez bien de garder Duroc, puisque vous le tenez.
— C’est votre avis, mais vous trouverez bon que j’en réfère à mes chefs. Ils décideront, et je doute qu’ils approuvent le rôle que vous m’avez fait jouer dans cette affaire. Qu’est-ce que c’est, par exemple, que cette histoire ridicule imaginée par vous pour expliquer notre visite ? Si vous croyez que la princesse a été dupe de vos inventions, et qu’elle m’a pris pour le propriétaire !
— Pourquoi pas ? Elle ne l’a jamais vu le propriétaire, puisque c’est Duroc qui a loué le pavillon. Et il est exact que la location expire à la fin du mois. En me présentant comme un étranger qui arrive à Paris et qui cherche une maison, je savais bien ce que je faisais. J’ai dit au prince que j’étais Américain, et puisque sa femme n’est pas morte, je la rencontrerai chez lui.
— Vous comptez donc y retourner ?
— Oui, certes ! C’est là qu’est la clef du mystère. Stéphane et Vacili ont aidé quelqu’un à commettre un crime, ce n’est pas douteux. Qui ont-ils aidé et qui ont-ils tué ? Je veux le savoir et je le saurai, quand ce ne serait que pour ma satisfaction personnelle.
Tenez ! les voici, les brigands.
Les deux policiers étaient arrivés au bout du passage, et au coin de l’avenue Montaigne stationnait un coupé de maître. Le cocher était sur le siège et le groom battait la semelle sur le trottoir.
— Il paraît que la princesse ne se défie pas d’eux, dit ironiquement l’agent supérieur.
— Mais vous, mon cher maître, vous vous défiez de moi, je le vois bien, répliqua Piédouche. Ça ne me blesse pas et, ça m’étonne encore moins. Je viens de faire un pas de clerc en me lançant sur une fausse piste. Tant que je n’aurai pas réparé ma bévue, je ne vous demanderai pas de me soutenir. J’agirai seul et sous ma responsabilité. Relâchez Duroc ou gardez-le, peu m’importe. Je travaillerai quand même.
— Encore un plan !… S’il a le même succès que le premier !…
— Non, je n’ai pas de plan. J’en aurai un dans quelques jours, mais pour le moment, je ne vois pas clair sur mon échiquier. Tout est à refaire, puisque le cadavre sans tête n’est pas celui de la princesse. Mais ce cadavre a été charrié par des gens à elle, et j’ai maintenant un pied dans l’hôtel de la rue de Tilsitt. Dominique aussi. Laissez-nous faire. Je vous jure que je prendrai ma revanche.
— Je le souhaite et je crois pouvoir vous promettre qu’on ne vous empêchera pas d’essayer. Mais, si on instruit contre Duroc à propos du vol des billets de banque, il faudra bien interroger la princesse.
— On peut l’interroger sur le vol, sans l’interroger sur le meurtre.
— Allez donc dire cela au juge instructeur !… vous verrez comme il vous recevra.
— Je m’en garderai bien. Je connais ces messieurs et je sais qu’ils ne nous aiment pas. Votre chef décidera, mon cher maître. Je n’ai plus qu’une question à vous adresser. Avec les billets de banque, Duroc vous a remis son portefeuille ; avez-vous examiné ce qu’il contient ?
— Non. Pourquoi ?
— Mais parce que vous pourriez y trouver des lettres qui nous fourniraient une indication. Il est amoureux fou de cette femme et les amoureux ne se séparent guère des lettres d’une maîtresse adorée. Et la princesse lui écrivait souvent, puisqu’il venait au pavillon pour voir s’il n’y avait rien dans les tiroirs. On peut le croire, maintenant qu’on sait qu’elle n’est pas morte.
— S’il y a des lettres dans le portefeuille, je ne devrais pas vous les montrer, après ce qui s’est passé ce soir… mais il pourrait s’en trouver une qui éclaircirait la question, et pour vous empêcher de commettre une nouvelle sottise, il serait bon que vous en eussiez connaissance. Or je n’irai plus chez vous et je ne vous engage pas à vous présenter à la préfecture. Arrêtons-nous sous ce bec de gaz. L’inventaire sera bientôt fait.
Piédouche ne demandait pas autre chose, car il sentait qu’il ne pouvait plus compter sur le concours de la police officielle, et avant d’entrer en campagne sans alliés, il voulait du moins compléter les renseignements qu’il possédait déjà.
— Des bordereaux de liquidation… des cartes de visite… trois billets de cent francs et un de cinquante, dit l’agent supérieur ; il n’y a rien là qui vous intéresse… ah ! pourtant, voici un billet sur papier satiné…
— Et timbré d’une couronne fermée, interrompit Piédouche qui avait de bons yeux. C’est d’elle.
— Oui, et le poulet n’est pas tendre… lisez…
Piédouche lut après son chef et dit :
— Elle n’y va pas de main morte, cette Russe. Elle traite son amant de pauvre sot, elle lui reproche de ne pas l’avoir battue, et elle lui offre l’assurance de son mépris. Je la reconnais bien là. C’est un congé définitif et ce congé a dû être donné samedi dernier, puisqu’elle lui annonce qu’elle part.
— C’est probable. Qu’en concluez-vous pour ou contre Duroc ?
— Pour le moment, rien. J’ai besoin de me former une opinion, et de réfléchir avant de vous la donner. C’est bien assez de m’être trompé une fois.
— Comme vous voudrez, mon cher. Vous rentrez chez vous ?
— Je rentre à l’hôtel Meurice, où je loge maintenant sous le nom de Francis Disney. Vous voyez que je ne néglige rien pour tromper le prince Yalta.
— Moi, je vous quitte pour courir à la préfecture. Il n’est pas trop tôt et Dieu sait comment je vais me tirer de l’embarras où vous m’avez mis. Mais je ne vous en veux pas.
— Sans rancune, alors ?
— Sans rancune, dit le chef en lui serrant la main.
Piédouche avait fait bonne contenance devant l’autorité, mais dès qu’il fut seul, il se laissa aller à un accès de colère.
— Ah ! gredin, grommelait-il, tu me le payeras… ils n’oseront pas te lâcher et je prouverai que tu as volé. Quant à cette princesse qui se permet de reparaître pour me discréditer dans mon métier, je ne la tiens pas quitte, et sa résurrection lui coûtera cher.
Piédouche aurait mieux fait de s’en prendre à lui-même, mais la vanité blessée est aveugle.
Au moment où il jurait d’achever de perdre Éric Duroc, Edmond de Chemazé jurait de le sauver.