‹ Le Coup d’œil de M. PiédoucheChapitre 4 sur 7 · IV

IV

Edmond de Chemazé avait eu fort à faire pour calmer Laure, lorsqu’il lui avait fallu la ramener à la maison.

Elle soupçonnait la vérité, et Edmond, qui savait à quoi s’en tenir sur la disparition d’Éric, aima mieux mentir que de la désespérer en lui avouant que son frère était arrêté.

Du fiacre où elle se tenait, de l’autre côté du boulevard de l’Alma, elle ne s’était pas très bien rendu compte de ce qui se passait devant la porte de l’Hippodrome, au moment où Éric en sortait, accompagné d’un monsieur.

Elle avait vu Edmond leur parler, mais rien de plus, et Edmond n’avait pas hésité à inventer une explication, la seule qui fût à peu près plausible.

Afin de la rendre plus vraisemblable, il s’était fait prier pour la donner, comme s’il eût craint de désoler M Duroc, en confessant qu’Éric venait de quitter sa sœur et son ami pour obéir à un ordre de cette femme qui le dominait au point de troubler sa raison.

En débitant ce mensonge pieux, Edmond faisait, comme on dit, la part du feu. Il affligeait sa fiancée pour lui épargner une affliction plus terrible cent fois que celle qu’il lui causait.

Il comprenait bien que c’était là un expédient provisoire et qu’avant peu il serait obligé d’en venir à des aveux complets, mais il espérait que la détention d’Éric ne se prolongerait pas.

L’énormité des crimes dont Éric était accusé, son attitude, son langage en présence de l’agent qui l’arrêtait, tout cela faisait croire à Edmond qu’il s’agissait d’une erreur judiciaire et que cette erreur serait bientôt reconnue.

— On le relâchera au bout de vingt-quatre heures, se disait-il, et pendant vingt-quatre heures, sa sœur croira bien qu’il a été enlevé et séquestré par sa maîtresse.

Laure le crut, mais pas sans peine. Elle fit des objections. Ce messager à mine grave qui était venu aborder son frère sous le péristyle ne lui paraissait pas avoir été envoyé par une femme, et cette espèce d’enlèvement dans une voiture de place l’inquiétait.

Elle se rappelait aussi les propos tenus dans la loge voisine, et M. Piédouche lui semblait suspect.

Edmond s’en était tiré comme il avait pu et, après un voyage pénible, il avait quitté M Duroc, à sa porte, sous ce balcon où elle se tenait lorsque son frère les avait fiancés.

Il la quitta en lui promettant de revenir le lendemain et en la suppliant de ne pas s’inquiéter si Éric ne rentrait pas. Il lui laissa même entendre qu’il pourrait bien rester quelques jours absent.

Et il s’éloigna, la tête en feu et le désespoir au cœur, se jurant à lui-même de sauver son ami et se demandant ce qu’il allait faire pour le sauver.

Comment s’y prendre pour arriver jusqu’à lui ? À quelle porte frapper ? Edmond n’avait qu’une idée très vague des us et coutumes de la justice en pareil cas. Il savait qu’Éric était arrêté, mais il ne savait pas où on l’avait mené.

Éric lui avait dit : on m’accuse de vol et d’assassinat. Il n’avait rien dit de plus et Edmond n’avait pas pu l’interroger. Il se rappelait bien la figure du monsieur qui était intervenu pour les séparer, et il se disait que ce personnage devait occuper un emploi à la préfecture de police, mais il ignorait son nom et d’ailleurs les bureaux de cette administration redoutable ne sont pas accessibles au premier venu, surtout la nuit. Il fallait donc attendre le jour et encore n’était-il pas certain qu’on voulût bien le renseigner sur le sort d’Éric et sur les faits qu’on lui reprochait.

En désespoir de cause, il songea à ce Piédouche qui apparaissait toujours aux heures des catastrophes, comme ces oiseaux de mer qui annoncent l’approche de la tempête. Éric, à l’Hippodrome, s’était plaint de le trouver sans cesse sur son chemin. Edmond se souvenait de l’étrange aventure dans laquelle cet homme avait joué un rôle bizarre, et se demandait si l’arrestation de son ami ne s’y rattachait pas, auquel cas M. Piédouche pouvait bien avoir contribué à le faire arrêter. Edmond l’avait vu rôder dans les couloirs de l’Hippodrome et coudoyer, en sortant de la loge de la baronne, un agent de police. Il en était donc, lui aussi, de la police et la qualité d’ancien diplomate qu’il prenait impudemment n’était qu’un masque.

Edmond était d’un cercle et n’y allait guère ; mais il savait que Piédouche s’y montrait à peu près tous les soirs. C’était justement l’heure où on l’y rencontrait. Et l’idée vint à Edmond d’aller l’y chercher, de l’interroger et de le mettre en demeure de s’expliquer sur le cas d’Éric Duroc, en le menaçant de le dénoncer comme espion, s’il refusait de répondre.

C’était jouer le tout pour le tout, car Piédouche pouvait se fâcher et faire du scandale, mais dans l’état d’esprit où il se trouvait, Edmond n’y regardait pas de si près.

Et, d’ailleurs, il cherchait à tromper son impatience, en occupant les heures qui allaient s’écouler avant qu’il pût agir.

Ce cercle n’était pas loin de la cité d’Antin et Edmond, pour y arriver, n’eut qu’à prendre la rue Halévy, à traverser la place de l’Opéra et à suivre le boulevard des Capucines, jusqu’à la rue Neuve-Saint-Augustin.

Lorsqu’il y entra, les salons étaient pleins, mais il savait où trouver son homme et il le trouva en effet suivant avec intérêt une partie de whist.

— Vous ici, cher monsieur, lui dit gracieusement Piédouche. C’est un événement, car on ne vous y voit jamais… et un événement heureux, car il m’est toujours agréable de vous rencontrer.

— Je viens tout exprès pour vous parler, répondit Edmond, d’un ton sec.

— Alors, parlez-moi tout de suite, car je suis inscrit comme rentrant à cette table et on va m’appeler dans cinq minutes.

— Ce que j’ai à vous dire ne doit pas être entendu.

— Alors, je vous suis, cher monsieur, pourvu que vous ne m’emmeniez pas trop loin.

— Dans l’embrasure de cette fenêtre… et je ne vous retiendrai pas longtemps.

Ils y allèrent et là, Piédouche reprit :

— Comme vous êtes ému ! que vous est-il donc arrivé ? Avez-vous besoin de moi ? Je suis tout à votre service.

— Éric Duroc vient d’être arrêté, dit Edmond en regardant fixement M. Piédouche.

— Arrêté ! et pourquoi ?

— C’est à vous que je le demande.

— À moi ! mais, cher monsieur, comment voulez-vous que je le sache ? Je vous ai laissé avec lui à l’Hippodrome et j’ignore ce qui s’y est passé après mon départ.

— Je suis convaincu que vous le savez parfaitement.

— Quelle est cette mauvaise plaisanterie ?

— Je ne plaisante pas et je vais plus loin. Je suis convaincu que c’est vous qui l’avez fait arrêter.

— Est-ce que vous me prenez pour un commissaire de police ?

— Non ; mais je crois que vous fournissez des renseignements au préfet de police.

— En d’autres termes, que je suis un agent secret… un espion. Je devrais vous répondre vertement, mais c’est là un propos si extravagant que je ne veux pas le relever. J’aime mieux croire que vous n’êtes pas dans votre bon sens, et vous me permettrez de vous quitter. Nous reprendrons cette conversation quand vous serez plus calme.

— Non pas. Vous m’entendrez jusqu’au bout et je vais vous dire sur quoi je me fonde pour vous accuser de faire un métier qui n’a rien de commun avec la diplomatie. Ce soir, à l’Hippodrome, vous êtes entré dans la loge de ces filles avec lesquelles vous deviez souper, il y a huit jours, et vous n’y êtes entré que pour attendre le retour de Duroc. Vous saviez sans doute où il était allé. Un instant avant qu’il rentrât, un homme de mauvaise mine, un mouchard, est venu prendre position dans le couloir et vous a fait des signes auxquels vous avez répondu. Puis, vous êtes parti et cet homme, quand vous êtes passé à côté de lui, vous a donné un coup de coude.

— En vérité, je crois rêver… et je n’ai rien à vous répondre.

— Je ne puis pas vous y forcer, mais je vous préviens que, si vous ne me donnez pas satisfaction, je dirai dès demain à tous mes amis de la Bourse ce que je viens de vous dire. Je leur raconterai aussi ce que vous nous avez prié de taire, Julien Fresnay et moi… je leur raconterai l’histoire de la découverte du cadavre décapité… je la leur raconterai telle qu’elle s’est passée, et quand on saura que vous vous êtes arrangé pour rester seul à côté de ce cadavre, avec les sergents de ville que nous vous avons envoyés, je pense que l’opinion sera fixée sur votre compte, et que chacun vous tournera le dos.

Piédouche avait soutenu sans broncher ce colloque menaçant, et il ne se pressa point de répondre à l’ultimatum qu’Edmond lui posait.

— Monsieur, dit-il après un silence, je crois que vous auriez tort d’ébruiter cette affaire à laquelle vous avez été mêlé autant que moi… et si je puis vous empêcher de commettre une imprudence que vous regretteriez plus tard, je ne demande pas mieux que de vous satisfaire… quand je saurai quelle espèce de satisfaction vous attendez de moi.

— Je veux savoir où on a conduit Duroc.

— Mais je suppose qu’on l’a conduit, comme tous les gens qu’on arrête, au dépôt de la Préfecture.

— Et où se trouve cette prison ?

— Elle est enclavée dans les bâtiments du Palais de justice et je crois qu’on y entre par la cour de la Sainte-Chapelle.

— Si vous le croyez, c’est que vous en êtes sûr. Maintenant, à qui dois-je m’adresser pour voir mon ami ?

— Vous m’embarrassez beaucoup. J’ignore de quoi M. Duroc est accusé et si son affaire est déjà entre les mains du juge d’instruction. Dans ce cas-là, vous devriez demander une autorisation à ce magistrat qui pourrait vous la refuser.

— Je ne m’exposerai pas à un refus. Vous devez connaître des agents supérieurs à la préfecture de police.

— Si je voulais me souvenir de l’étrange imputation que vous m’avez jetée à la figure, je devrais vous répondre que je n’en connais aucun. Mais je crois que vous vous êtes laissé emporter par un mouvement de colère causé par l’arrestation de votre ami, et j’oublie ce que vous m’avez dit. Je m’intéresse du reste beaucoup à M. Duroc, et si je pouvais lui être utile, je le ferais très volontiers. Je m’empresse donc de vous indiquer un chef de division de la préfecture, avec lequel j’ai eu autrefois quelques relations. C’est un excellent homme, et en raison des fonctions qu’il occupe, il pourra, je pense, vous renseigner. Présentez-vous de ma part, il vous recevra. Il s’appelle M. Jolras, et vous le trouverez dans son cabinet, à partir de dix heures du matin.

— Fort bien, dit Edmond. Je verrai ce que vaut votre recommandation… et je n’en ai plus qu’une à vous adresser. Personne ne sait encore que Duroc est arrêté… personne que ceux qui l’ont fait arrêter. Et je ne veux pas qu’on le sache. Je me charge d’expliquer son absence à ses camarades et à l’agent de change qui l’emploie. Je compte que vous vous tairez et je vous préviens que, si vous parlez, je parlerai.

Sur cette conclusion, Edmond tourna le dos à M. Piédouche qui s’en alla tranquillement rejoindre ses partners au whist.

Le prétendu diplomate avait reçu cette averse sans changer de visage, mais il avait mesuré la grandeur du danger et pour y parer, il n’avait pas hésité à donner l’adresse de celui qu’il appelait familièrement : mon cher maître ou mon cher directeur.

— Qu’est-ce que je risque ? se disait-il. Jolras ne me trahira pas. Il sait bien qu’il aura encore besoin de moi. Jolras donnera de l’eau bénite de cour à ce garçon, et il est trop du métier pour lui parler de la princesse Yalta. L’important, c’était de calmer le sire de Chemazé, qui pourrait me faire beaucoup de tort en bavardant. Mais je ne mettrai plus les pieds au cercle. Ce n’est pas la place de Francis Disney, citoyen américain, car des gens de la connaissance du prince pourraient m’y rencontrer. Diable ! le descendant des rois de Crimée me mettrait à la porte, et je tiens à finir ma besogne mieux que je ne l’ai commencée. L’algarade que je viens de subir m’avertit que je dois renoncer à faire mon whist ici jusqu’à ce que j’aie livré à Jolras le véritable assassin de la femme sans tête.

On apprend tous les jours dans notre métier.

Pendant que Piédouche se consolait ainsi d’avoir obtempéré aux sommations d’Edmond, l’ami d’Éric regagnait son entresol de la rue Saint-Georges.

On croira sans peine que, s’il se coucha, il ne dormit guère.

Àsept heures, il était debout, et à dix heures précises, il arrivait à la Préfecture de police où il demandait M. Jolras au premier planton qu’il rencontra.

— Suivez le couloir, lui répondit ce soldat, et adressez-vous au garçon de bureau.

— Bon ! se dit Edmond, il paraît que M. Jolras occupe ici un poste important, puisqu’il est connu même des soldats de planton. Il est vrai que ce soldat est de la garde de Paris qui fait habituellement le service de la Préfecture.

Il prit le couloir, suivant l’indication qu’il avait reçue et après quelques détours, il arriva dans une antichambre où siégeaient trois garçons de bureau au lieu d’un.

Il s’adressa au plus âgé qui, après l’avoir toisé, lui dit qu’à cette heure-là, M. Jolras ne recevait que les personnes munies d’une lettre d’audience.

— Je n’en ai pas, répondit Edmond, mais je viens de la part de M. Piédouche.

— Connais pas ! répliqua le garçon de bureau d’un ton médiocrement poli.

— M. Jolras connaît, lui. Et vous allez me faire le plaisir de lui répéter ce nom. Si vous refusiez, vous pourriez vous en repentir, car j’écrirais à votre chef pour lui dire comment vous vous acquittez de votre devoir.

Ce langage fit de l’effet ; ce n’était pas celui d’un solliciteur, et les serviteurs administratifs n’obéissent qu’aux gens qui parlent haut.

L’homme en livrée disparut derrière un battant mobile, et ses deux camarades daignèrent se lever.

Ils commençaient à prendre Edmond pour un personnage.

Celui-ci s’était étonné d’abord que le nom de Piédouche ne lui ouvrît pas toutes les portes, mais, à la réflexion, il comprit pourquoi.

Le soi-disant diplomate en retraite ne devait pas se montrer dans les bureaux, car il n’entretenait avec la préfecture que des relations occultes.

Un instant après, le garçon revint et dit en s’inclinant :

— M. Jolras attend monsieur.

Edmond entra d’un pas délibéré et se trouva face à face avec un homme qu’il reconnut aussitôt.

C’était celui qui accompagnait Duroc à la sortie de l’Hippodrome et qui l’avait fait monter en fiacre.

Il avait devant lui une table chargée de papiers et il regardait Edmond avec des yeux inquisiteurs.

Évidemment, il se souvenait de l’avoir déjà vu et il se demandait dans quelles circonstances.

— À quoi dois-je l’honneur de votre visite, monsieur ? demanda-t-il en indiquant du geste un siège placé près de son bureau.

— Vous ne le devinez pas ? dit l’ami d’Éric en s’asseyant.

— Pas le moins du monde. Vous vous êtes recommandé de M. Piédouche et j’ai pensé qu’il vous avait chargé de me faire une communication. Mais je vous préviens que je n’ai pas de temps à perdre. Veuillez donc vous expliquer.

— Je m’appelle Edmond de Chemazé. Je suis l’ami et je serai bientôt le beau-frère de M. Éric Duroc que vous avez arrêté hier soir.

— Ah !… je vous remets maintenant, c’est vous qui l’attendiez sur le boulevard et qui lui avez parlé…

— Oui, c’est moi.

— Et vous venez de la part de M. Piédouche !…

— Je conçois que cela vous surprenne et ce n’est pas de son plein gré qu’il m’a donné votre nom et qu’il m’a autorisé à se servir du sien pour arriver jusqu’à vous. J’ai dû pour l’y contraindre le menacer de publier partout qu’il est attaché à la police secrète.

— Vous vous trompez, monsieur. Je connais M. Piédouche, mais…

— Je ne me trompe pas et la preuve, c’est qu’il a fait ce que je lui demandais. J’observe d’ailleurs ses manèges depuis huit jours, et je suis fixé sur son compte. J’ai été mêlé à une aventure dont vous êtes informé… le cadavre d’une femme qu’un homme déguisé en charbonnier portait à la rivière… et à ce propos, M. Piédouche a dû vous parler de moi… j’ai, de plus, acquis hier soir la certitude que c’est lui qui a préparé l’arrestation de M. Duroc.

Si accoutumé qu’il fût à cacher ses impressions, M. Jolras ne put dissimuler la contrariété que ce début lui causait. Sa figure se rembrunit et il se mit à tracasser un couteau à papier qui se trouvait sous sa main.

— Enfin, monsieur, dit-il, vous n’êtes pas venu ici, je suppose, dans le but de me soumettre vos appréciations sur un homme que je tiens pour très honorable. Que me voulez-vous ?

— Je veux voir mon ami et vous pouvez m’y autoriser.

— Je n’ai pas ce pouvoir, monsieur, et je l’aurais, qu’il me serait impossible d’accéder à votre désir.

Le juge d’instruction n’a pas encore statué sur la suite à donner aux poursuites et c’est à lui seul qu’il appartient de décider si M. Duroc doit être mis au secret.

— Quand statuera-t-il ?

— D’ici à trois jours, aux termes de la loi.

— Et vous croyez que, pendant trois jours, je resterai dans l’incertitude où je suis !… que je laisserai une jeune fille qui sera bientôt ma femme pleurer son frère qu’on lui a arraché violemment, à la sortie d’un théâtre, sans donner les motifs de cette arrestation !

— M. Duroc les connaît.

— Sa famille a le droit de les connaître aussi, afin de l’aider à prouver que l’accusation portée contre lui est absurde. Nous ne sommes pas en Russie… nous sommes en France.

— Il me semblait que, devant moi, avant de monter en voiture, votre ami vous avait dit…

— Qu’on l’accusait d’avoir volé et assassiné. Oui, il a dit cela. Mais ce n’est pas assez. Volé quoi ? assassiné qui ? Ce n’est pas, je suppose, la femme que M. Piédouche a trouvée dans un sac, samedi dernier.

M. Jolras ne put réprimer un mouvement nerveux, en entendant Edmond de Chemazé rappeler indirectement l’énorme bévue de Piédouche. Il se demandait si ce jeune homme voulait faire allusion à cette erreur grave d’une police qui ne devrait jamais se tromper, puisqu’elle prétend que l’Europe nous l’envie.

Et depuis la veille, il était fort perplexe sur le cas de Duroc. Il en avait référé à ses chefs et le maintien de l’arrestation avait été décidé, mais ce n’était là qu’une décision provisoire. La justice allait suivre maintenant son cours régulier et l’affaire éclater au grand jour de la publicité.

La princesse Yalta devait forcément être mise en cause et on était fondé à se demander si Duroc n’avait pas dit la vérité en déclarant qu’il n’avait pris les billets que pour les mettre à l’abri des voleurs. De l’assassinat, il ne pouvait plus être question puisque la princesse vivait, ou du moins il ne s’agissait plus que de rechercher les assassins de la femme décapitée, et assurément Duroc n’en était pas.

Aussi M. Jolras maudissait-il l’idée qu’il avait eue de se fier au coup d’œil légendaire de Piédouche et de se prêter à l’essai de sa méthode infaillible.

En l’état des choses, il sentait bien qu’il ne pouvait pas opposer la raideur officielle à l’ami d’un inculpé que le juge allait peut-être faire mettre en liberté, faute de preuves.

Il était même assez disposé à lui tendre la perche jusqu’à un certain point, c’est-à-dire à lui livrer quelques renseignements sur la situation de Duroc, sans lui dire tout, et en laissant de côté tout ce qui se rapportait à l’affaire du cadavre sans tête.

— Monsieur, reprit-il après un assez long silence, je pourrais me dispenser de répondre à des questions qui ressemblent un peu trop à des sommations. Mais, je sais que vous êtes un homme honorable et je comprends la douleur que vous cause la mésaventure de votre ami. Je dis la mésaventure, parce qu’il a beaucoup exagéré en caractérisant l’accusation qui pesait sur lui et parce qu’il se justifiera, on peut encore l’espérer, du seul crime qu’on lui impute. Il n’a tué personne, j’en suis bien convaincu.

— Mais vous croyez qu’il a volé, dit amèrement Edmond. C’est pis encore. Un meurtrier est moins méprisable qu’un voleur. Et Duroc qui pourrait commettre un meurtre dans un moment de colère est incapable même d’une indélicatesse. Sa probité est proverbiale à la Bourse où, depuis six ans qu’il y travaille, des millions ont passé par ses mains.

— Je sais cela… je sais aussi que M. Duroc a une maîtresse, depuis quelques mois.

— Eh bien ! quand cela serait ?

— Cette maîtresse, qu’il ne m’appartient pas de vous nommer, est fort riche et il était chargé de ses affaires. Il avait loué, pour la recevoir, un pavillon dans une rue déserte… tout près de l’Hippodrome.

— Et il y est allé hier soir ?

— Il y est allé… pas pour y rencontrer sa maîtresse… ils étaient brouillés et elle avait quitté Paris.

Edmond n’ignorait rien de tout cela, et il attendait la suite avec anxiété.

— Pourquoi y allait-il ?… c’est ce qu’il n’a pas pu expliquer d’une façon satisfaisante. Mais un agent qui était en surveillance dans ce pavillon l’a vu.

— Un agent ! on espionnait Duroc !… et pourquoi ?… est-il donc défendu d’avoir des rendez-vous avec une femme ?

— Défendu par la loi, non… mais les maris ont des droits…

— Alors, ce serait le…

— Croyez-en ce qu’il vous plaira, mais soyez certain qu’un agent a vu M. Duroc prendre dans le tiroir secret d’un meuble où elle était cachée une liasse de billets de banque.

— S’il l’a prise, c’est qu’elle lui appartenait. Et c’est pour ce seul fait que vous l’avez jeté en prison !

— Oui… après l’avoir interrogé. J’ai été prévenu immédiatement. J’étais à l’Hippodrome et M. Duroc y était revenu. Je l’ai fait appeler et vous me rendrez cette justice que j’y ai mis des formes.

— Eh bien ! que vous a-t-il dit ?

— Que la somme avait été oubliée là par sa maîtresse… il ne pouvait pas soutenir qu’elle était à lui, car il s’agissait de trois cent mille francs…

— Duroc n’a jamais menti… et quelle que soit l’explication qu’il vous a donnée d’un fait que jusqu’à présent je ne m’explique pas, cette explication est vraie.

— Peut-être… mais elle n’est pas vraisemblable. Il prétend qu’il ignorait que cet argent fût là et que l’ayant découvert par hasard, il l’a pris pour le remettre à la personne qui l’y avait déposé.

— Et vous trouvez que ce n’est pas vraisemblable !

— Prenez garde que cette personne avait rompu avec lui — nous en avons la preuve par une lettre trouvée dans son portefeuille — qu’elle était en voyage et qu’il ne savait pas quand elle reviendrait… ni même si elle reviendrait jamais.

— Et vous l’avez arrêté, sans autre information… Vous n’avez même pas interrogé cette femme !

— Que pourrait-elle nous apprendre ? M. Duroc avoue les faits. Elle n’est pas à même de juger de ses intentions, et il est peu probable qu’elle se décide à porter plainte, car elle serait obligée de déclarer qu’elle avait avec lui des relations intimes… et elle est mariée.

— Mais enfin vous serez obligé, vous, de l’entendre. Vous ne pouvez pas faire le procès de Duroc sans appeler comme témoin sa maîtresse, que vous l’accusez si légèrement d’avoir volée.

— Je ne sais pas comment procédera le juge d’instruction. Je puis seulement vous assurer qu’il usera de tous les ménagements que comporte la situation.

— Le premier de tous les ménagements, c’est de rendre la liberté à un innocent.

— Il n’est pas impossible qu’une ordonnance de non-lieu intervienne. Lorsqu’il peut éviter un scandale sans manquer à ses devoirs, un magistrat est toujours heureux d’arrêter une affaire.

— Et en attendant cette ordonnance de non-lieu problématique, Duroc est en prison !… et s’il y reste, demain, tout Paris saura qu’il y est… il faudra bien qu’on sache aussi pourquoi il y est et la honte de cette femme sera publique.

— Le fait est, murmura M. Jolras, que si elle était instruite du danger qui la menace, elle interviendrait sans doute… et il lui serait bien facile d’excuser M. Duroc… elle n’aurait qu’à dire, par exemple, qu’elle l’avait chargé de prendre cette somme pour la lui envoyer… ou seulement qu’elle le croit incapable d’avoir voulu se l’approprier.

— Eh bien ! pourquoi tardez-vous à l’interroger ?… Si elle n’est pas à Paris, on saura où elle est et avec un coup de télégraphe…

— Je vous ai dit, monsieur, tout ce que je pouvais vous dire, interrompit M. Jolras, en se levant pour marquer que l’audience était finie. C’est aux amis de M. Duroc à faire le reste.

Edmond salua et sortit.

Il avait compris que ce policier lui indiquait, sans se compromettre, la meilleure marche à suivre pour tirer de peine le malheureux frère de Laure.

Évidemment, le sort d’Éric était entre les mains de cette princesse Yalta qui lui avait fait tant de mal.

Mais où la trouver ?

Edmond de Chemazé en était resté aux confidences que Duroc lui avait faites en revenant des Champs-Élysées à la cité d’Antin, après le souper interrompu.

Depuis cette nuit, si mal commencée, et si heureusement terminée — pour lui du moins — Edmond n’osait pas interroger Éric sur ses affaires de cœur ; il s’abstenait même de prononcer devant lui le nom de la princesse Yalta, de peur de le blesser en lui rappelant un fâcheux souvenir.

Il ignorait donc si elle était encore en voyage.

On ne voyait plus comme autrefois sa voiture déboucher à trois heures sur la place de la Bourse, mais ce n’était pas une raison pour qu’elle ne fût pas rentrée à Paris. Brouillée avec Éric, elle n’avait plus de motif pour venir l’attendre à la sortie, après le coup de cloche qui annonce la clôture des opérations.

Se montrait-elle au Bois, conduisant elle-même son duc, attelé de deux merveilleux trotteurs ? Éric, qui n’y allait jamais, n’en savait rien, et il était plutôt porté à croire que non, parce que ses camarades, Julien Fresnay et autres, ne parlaient plus d’elle, comme ils le faisaient à chaque instant, avant qu’elle s’éclipsât.

Ces messieurs allaient partout et s’ils l’avaient rencontrée quelque part, ils n’auraient pas manqué de le raconter sous la colonnade ou dans les bureaux de l’agent.

Edmond n’avait ni le temps ni le désir de se renseigner auprès d’eux. Il lui semblait plus simple et plus sûr de se transporter rue de Tilsitt, et de demander au portier de l’hôtel si la princesse Yalta était de retour.

M. Jolras venait de lui donner un conseil indirect qu’il était décidé à suivre.

Cette femme n’avait qu’un mot à dire pour que Duroc fût mis en liberté, et quelle que fût l’antipathie qu’elle lui inspirait, Edmond avait résolu de lui demander de déclarer la vérité.

La question était d’arriver jusqu’à elle et, si elle était absente, de savoir où on pouvait lui écrire.

Démarches délicates, s’il en fut, surtout la dernière, car on ne traite pas une affaire de ce genre par dépêche télégraphique et, même de vive voix, il était difficile de la mener à bien.

Mais Edmond n’avait pas le choix des moyens et il pressentait vaguement que l’absence de la princesse avait pris fin. Les réticences de Jolras lui donnaient à penser qu’elle était rentrée.

Et il importait beaucoup de s’en assurer le plus tôt possible, avant que le bruit de l’arrestation de Duroc se répandît dans le monde qu’il fréquentait.

Edmond commença par prévenir, autant qu’il était en son pouvoir, les commentaires auxquels allait donner lieu l’absence forcée de son ami. Il courut chez l’agent de change, il lui annonça que Duroc, se trouvant indisposé, ne paraîtrait pas à la Bourse, que peut-être même il garderait la chambre pendant quelques jours et que lui, Chemazé, se chargerait de le remplacer auprès de ses clients.

Cet arrangement ne souffrit aucune difficulté et Edmond eut la satisfaction de constater que la nouvelle qu’il voulait cacher n’était encore connue de personne.

M. Piédouche n’avait pas parlé et on pouvait compter qu’il ne parlerait pas.

Mais, pour jouer convenablement son rôle de suppléant d’un ami malade, Edmond était obligé d’aller à la Bourse, et de différer par conséquent de quelques heures sa visite à l’hôtel de la rue de Tilsitt.

Ainsi fit-il, en se disant, pour se consoler de ce retard, que si la princesse était à Paris, assurément, elle ne recevait pas le matin… surtout des gens qu’elle ne connaissait pas.

Àla Bourse, tout se passa fort bien. On ne s’y inquiéta guère des absents et on ne lui demanda pas de détails sur la maladie subite de Duroc.

M. Piédouche n’y parut pas, contrairement à son habitude, et à trois heures et demie, Edmond débarrassé de ses affaires et délivré d’un premier souci, put s’acheminer vers la place de l’Étoile.

Il y alla à pied, afin de se donner le temps de la réflexion, et il eut tout le loisir de méditer sur les renseignements fournis par M. Jolras.

Ce policier de haut vol n’en avait pas dit beaucoup, mais il en avait dit assez pour qu’Edmond pût préparer ses batteries, en prévision du cas où il réussirait à aborder ce jour-là l’insaisissable princesse.

Avec une femme de ce caractère, tout dépendait évidemment de la façon d’engager l’affaire, et c’eût été une faute que d’invoquer sa pitié. La lettre qu’elle avait écrite à son amant pour le congédier prouvait assez qu’elle n’avait pas de cœur et que l’exposé des malheurs d’Éric la laisserait insensible, si touchant qu’il pût être. C’était à son orgueil qu’il fallait s’adresser, en lui annonçant carrément que le procès de Duroc allait la perdre de réputation, si elle n’arrêtait pas les poursuites.

La grande difficulté pour Edmond, c’était de préciser des faits qu’il ne connaissait qu’imparfaitement. Cette histoire de billets de banque oubliés dans un tiroir et pris par Duroc l’inquiétait. Il se souvenait que, le samedi, Éric avait remis à la princesse trois cent mille francs, juste la somme qu’on l’accusait d’avoir volée, et qu’il avait rapporté le reçu. Par quel hasard inexplicable cette somme s’était-elle retrouvée dans la maison où les amants se rencontraient, avant d’avoir rompu, et où, selon toute apparence, la princesse n’avait plus remis les pieds depuis la nuit de la séparation ? Edmond ne savait même pas où elle était située cette maison mystérieuse. Comment la désigner ? Comment présenter l’aventure d’Éric surpris par un agent et comment dire ce que faisait là cet agent ; qui l’y avait placé ?

Jolras avait presque laissé entendre que cet agent avait été aposté par le prince, mais Edmond n’en croyait rien. L’indifférence du prince à l’endroit de sa femme était de notoriété publique.

Si ce n’était pas le prince, c’était donc la police qui surveillait la maison des rendez-vous. Dans quel but ? elle ne pouvait pas prévoir que Duroc y commettrait un vol. Était-ce en cherchant l’assassin de la femme décapitée qu’elle avait mis la main sur un voleur ? Fallait-il rattacher l’arrestation d’Éric à l’histoire du sac voituré dans un coupé conduit par un cocher russe ?

Edmond, faute d’indications premières, était hors d’état de résoudre ces problèmes compliqués, et il courait grand risque de faire fausse route en s’embarquant dans des détails inutiles.

Après avoir longuement réfléchi, il s’arrêta au seul parti qui convînt à sa loyauté. Il résolut, s’il avait le bonheur d’être mis en présence de la princesse, de lui dire ce qu’il savait et rien de plus, d’attendre qu’elle répondît, avant de pousser les choses plus loin, et de s’inspirer de ses réponses pour découvrir le point qui la touchait davantage.

Edmond pensait que la ligne droite est toujours le plus court chemin pour arriver au but, même quand on a affaire à une femme altière, capricieuse et insensible.

Il en était là lorsqu’il entra dans la rue de Tilsitt et son cœur battait plus fort que le cœur de Piédouche n’avait battu le jour où ce diplomate de la Préfecture de police jouait son va-tout, en essayant de se présenter chez le prince sous le nom de Francis Disney.

La principale crainte d’Edmond était d’apprendre que la princesse n’avait pas reparu à Paris, car il n’espérait guère que ses gens consentiraient à lui dire où elle était allée, et alors même qu’ils le lui auraient dit, son absence aurait compliqué fortement la situation.

Éric ne pouvait pas attendre.

La grille de l’hôtel était ouverte, et le portier en grande livrée se tenait près de la grille, dans l’attitude d’un soldat qui s’apprête à présenter les armes au souverain qui va sortir de son palais.

Edmond en s’approchant, aperçut dans la cour un duc, une de ces élégantes voitures découvertes qu’on attelle de deux chevaux et que le maître conduit lui-même, le domestique occupant le siège placé à l’arrière de l’équipage.

Edmond le reconnut sur-le-champ, ce duc. Il l’avait vu souvent mené par la princesse et il ne douta plus qu’elle fût là, car il n’admettait pas que dans une maison montée sur un pied royal, le prince se servît des voitures de sa femme.

L’équipage, du reste, attendait devant le perron de l’aile droite et Edmond se souvenait d’avoir entendu dire à Éric que c’était là qu’habitait la princesse.

Les chevaux de la race Orloff piaffaient d’impatience et rongeaient leurs mors. Un groom, planté devant eux sur ses jambes écartées, les tenait en respect en les regardant, un groom de petite taille, à la mine insolente.

— M la princesse Yalta est-elle de retour ? demanda Edmond au portier colossal.

La question était formulée de telle sorte que ce préposé aux admissions devait se dire : Voilà un monsieur qui est en relations avec la princesse, puisqu’il sait qu’elle vient de faire un voyage. Aussi répondit-il poliment :

— Oui, monsieur, depuis hier ; mais M la princesse va sortir dans un instant.

— Je le vois, reprit Edmond sans se déconcerter, mais si vous lui faites passer ma carte, j’espère qu’elle voudra bien me recevoir avant de partir.

Il l’avait préparée, cette carte ; il la tenait à la main et il se mit en devoir d’y écrire au-dessous de son nom celui d’Éric Duroc.

Le portier hésitait visiblement à transmettre le message, mais il se souvenait de la première visite de Piédouche qui n’avait certes pas l’air aussi comme il faut que M. de Chemazé, et qui était entré le jour même dans la familiarité du prince, puisqu’il revenait quotidiennement faire sa partie d’échecs.

La princesse ne jouait pas aux échecs, mais elle n’avait d’autre règle que sa fantaisie et il lui arrivait assez souvent d’accueillir des gens qui ne payaient pas de mine comme Edmond.

Le timbre vibra pour appeler un valet de pied. Mais ce fut la princesse elle-même qui apparut sur le perron, en grande toilette de promenade, gantée jusqu’au coude, relevant d’une main sa jupe de façon à laisser voir un pied d’une petitesse inouïe et la naissance d’une jambe fine chaussée d’un bas de soie fleur de pêcher brodé d’une guirlande de roses noires.

Son visage pâle paraissait un peu fatigué, mais ses yeux brillaient du même éclat, et ils tombèrent sur Edmond parlementant avec le concierge.

Elle fronça le sourcil, puis se ravisant, elle fit un signe à ce portier qui épiait ses ordres et qui s’empressa de dire au jeune homme :

— Entrez, monsieur, M la princesse vous appelle.

Edmond ne se fit pas prier pour profiter de l’occasion inespérée qui s’offrait à lui.

Il s’avança vivement et se découvrit avant de monter le perron. Il tenait à aborder son ennemie avec la courtoisie d’un homme du monde et il allait prononcer la phrase d’introduction qu’il avait préparée, mais elle lui dit en le dévisageant :

— Vous êtes M. Edmond de Chemazé ?

— Vous me connaissez ! s’écria-t-il.

— Je vous ai vu souvent à la Bourse et un de vos amis m’a dit votre nom.

— Je viens de la part de cet ami.

— Quoi ! de la part de M. Duroc ? Que me veut-il ? demanda sèchement la princesse.

— Je vais vous le dire, si vous voulez bien m’accorder un instant d’entretien. Je vois que vous allez sortir, et je n’abuserai pas de votre condescendance.

— Eh bien, parlez !

— Ici, c’est impossible.

— Pourquoi ? Je n’ai pas de secrets avec M. Duroc.

— J’ai à vous apprendre des choses que vous ignorez.

— Et votre ami n’a pas osé venir lui-même. Il a bien fait. Je ne l’aurais pas reçu.

— C’est pour cela que je me suis présenté à sa place.

— Et vous vous flattez que je consentirai à entendre son ambassadeur ?

— Je crois que vous regretteriez de ne pas m’avoir entendu.

La princesse regarda Edmond avec une fixité si persistante qu’il baissa les yeux. Il eut l’impression qu’elle l’examinait comme elle aurait examiné un cheval pour savoir s’il était digne de lui appartenir.

— Soit ! dit-elle, je consens à vous écouter, mais pas chez moi. Je vais au Bois, et je m’y promènerai pendant une heure. Montez dans ma voiture. Nous aurons tout le temps de causer. Je vous ramènerai ici et alors, vous serez libre d’aller rejoindre M. Duroc.

En se préparant à aborder la princesse, Edmond avait tout prévu — tout, excepté l’invitation qu’elle lui adressait à brûle-pourpoint et qu’il ne pouvait pas accepter.

Monter dans la voiture de cette mondaine à outrance, de cette grande dame décriée, se montrer avec elle au Bois de Boulogne, à l’heure où tout Paris élégant s’y promène, s’afficher ainsi, lui qui dans trois semaines allait épouser Laure, c’eût été manquer de respect à sa fiancée et s’exposer à de fâcheux commentaires.

Que ne diraient pas les demoiselles du tour du lac et les remisiers en rupture de bureau ? Irrégulières et gommeux d’occasion, tous connaissaient la Russe et ne se priveraient pas de raconter qu’après avoir congédié Duroc, elle venait d’enlever l’ami intime de son dernier amant.

— Excusez-moi, madame, dit-il d’un ton ferme. On m’attend.

— Je comprends, répliqua dédaigneusement la princesse ; vous craignez de vous compromettre. Comme il vous plaira, monsieur. Il ne me plaît pas, à moi, de retarder ma promenade pour vous recevoir.

— Je reviendrai.

— Vous pouvez vous en dispenser, ma porte vous serait fermée. Dites à celui qui vous envoie qu’il n’y a plus rien de commun entre nous et que je l’ai totalement oublié.

Edmond pâlit. Il sentait bien que s’il en restait là, Éric était perdu. L’occasion ne se représenterait plus d’intéresser à son sort l’altière moscovite, car elle ne pardonnerait jamais au défenseur du prisonnier l’affront qu’il lui faisait en refusant de l’accompagner au Bois.

Il se demandait s’il avait le droit, pour des motifs de convenances personnelles, de négliger la seule chance de salut qui restât à son ami, et si son devoir ne l’obligeait pas, au contraire, à surmonter ses répugnances pour tenter de le sauver.

Qu’importait, après tout, qu’on le vît une fois avec la princesse ? Il était de force à imposer silence aux médisants, et d’ailleurs leurs propos n’arriveraient pas jusqu’aux oreilles de la chaste jeune fille qui vivait loin de ce monde interlope. Et si, par impossible, elle venait à apprendre qu’il s’était montré en mauvaise compagnie, ne serait-il pas à même de lui expliquer pourquoi il avait dû subir cette dure nécessité ? Il comptait bien, du reste, ne pas recommencer ; il était fermement résolu à en finir ce jour-là avec la princesse Morphine, et ce tête-à-tête en plein air était peut-être moins dangereux qu’un entretien à huis-clos, car il la croyait capable de toutes les extravagances.

Ses perplexités se reflétaient sur son visage, et elle lui dit en le regardant d’un air moqueur :

— Décidez-vous, je vous prie. Mes chevaux s’impatientent et je ne changerai pas de résolution. Si vous tenez à me parler, venez. Si vous n’y tenez pas, laissez-moi partir et ne revenez plus. C’est à prendre ou à laisser.

Edmond fit un effort sur lui-même et répondit, le plus courtoisement qu’il put :

— Je suis à vos ordres, madame.

— À la bonne heure ! dit-elle. Je vous en aurais beaucoup voulu, si vous aviez refusé, car je n’admets pas qu’on résiste à mes caprices… M. Duroc a dû vous le dire. Et vous verrez, par la suite, qu’il vaut mieux m’avoir pour amie que pour ennemie.

La déclaration était nette, mais ce n’était pas le moment d’y répondre.

Edmond suivit la princesse qui descendait lentement les marches du perron, et prit place à côté d’elle dans la voiture.

Elle avait déjà les rênes en main et le groom, après avoir reçu d’elle un ordre en langue russe, était allé se percher à l’arrière, sur le siège, d’où il dominait sa maîtresse.

Les chevaux partirent au pas relevé, tournèrent à gauche et après avoir dépassé l’Arc-de-triomphe, enfilèrent au grand trot l’avenue du Bois de Boulogne.

Un cocher de profession ne les aurait pas menés plus magistralement. Cette frêle princesse avait un poignet de fer et un coup d’œil plus sûr que celui de M. Piédouche.

— Vous êtes le meilleur ami d’Éric, dit-elle brusquement.

— Son meilleur ami et bientôt son beau-frère, répondit Edmond qui tenait à se mettre en garde tout d’abord contre les tentatives de séduction.

Il se souvenait du regard qu’elle lui avait lancé sur le perron. Mais il remarquait qu’elle appelait encore Duroc par son petit nom et il pensait que c’était bon signe.

Il ne connaissait pas la Princesse.

— Ah ! vous allez épouser sa sœur, dit-elle avec une froideur affectée. Elle est jolie. C’est une beauté à la française.

Edmond eut le courage de ne pas renvoyer ce trait qui l’avait blessé au cœur.

— Puisque vous êtes si lié avec M. Duroc, et puisque vous venez de sa part, reprit-elle, vous êtes au courant de la situation. Vous savez qu’il était mon amant et qu’il a cessé de l’être.

Edmond n’en revenait pas de l’entendre parler ainsi, alors que le groom était à portée d’entendre. Mais il se dit que sans doute ce groom ne comprenait que le russe.

Cependant il fallait répondre.

— Je l’ai su seulement lorsque vous veniez de rompre, dit-il.

— Samedi dernier, alors. C’est samedi, à minuit, qu’il a reçu le congé que je lui ai donné.

— Je l’ai rencontré au moment où il venait de le recevoir.

— Vraiment ?… c’est singulier… on dirait un présage… et comment prenait-il cette rupture qu’il ne prévoyait pas ?

— Il était au désespoir.

— Je le reconnais bien là. J’aurais compris qu’il me maudît, mais se désoler comme un enfant qu’on a privé de dessert !…

— Il avait le malheur de vous aimer.

— Ah ! vous croyez donc qu’on est malheureux quand on m’aime !

— Je crois qu’on peut souffrir cruellement de vous perdre. Éric a failli en mourir.

— Mais il n’en est pas mort. Il espère encore que je le reprendrai et je suppose qu’il vous envoie m’offrir sa soumission. Je l’avais bien jugé. Il n’a pas de sang dans les veines.

Edmond était révolté. Il se contint pourtant, et il jugea qu’il était temps de laisser là les préliminaires pour aborder la question grave.

— Ce n’est pas lui qui m’envoie, dit-il. Il ignore même que je me suis présenté chez vous aujourd’hui.

— Alors c’est de votre propre mouvement et sans le consulter que vous vous êtes constitué son avocat. Vous êtes jeune, monsieur. Les raccommodements ne se traitent pas par intermédiaire et vous vous êtes donné là une étrange mission.

— Il ne s’agit pas de faire rentrer en grâce auprès de vous Éric Duroc. Il s’agit de le sauver.

— Le sauver de quoi ? Est-ce qu’il est malade ?

— Il a été arrêté cette nuit.

— Arrêté !… et pour quel motif ?

— On l’accuse d’avoir volé une somme de trois cent mille francs, qui vous appartient.

La princesse fit un mouvement si vif que les deux chevaux se cabrèrent. Mais elle fut prompte à leur rendre la main et à reprendre son sang-froid.

— Ah ! dit-elle ; voilà qui est curieux. Comment est-ce arrivé ? Contez-moi donc ça.

— Cette somme avait, paraît-il, été oubliée par vous dans une maison où vous vous rencontriez avec Éric.

— Je m’explique maintenant pourquoi je ne l’y ai pas retrouvée. Mais comment sait-on que c’est M. Duroc qui l’a prise ? Ce n’est pas moi qui l’ai accusé.

— Depuis votre départ, cette maison était surveillée.

— Par qui ?

— Je l’ignore. Les agents qui y étaient cachés y avaient-ils été envoyés par la police, ou par le prince Yalta ?… vous êtes plus à même que moi de répondre à cette question.

— Et j’y réponds. Mon mari ne s’occupe pas plus de moi que je ne m’occupe de lui.

— Alors, c’est donc la police qui surveillait la maison. Des agents y sont entrés, s’y sont embusqués et ont vu Éric prendre des billets de banque dans le tiroir d’un meuble. On l’a suivi… et on l’a arrêté à la sortie de l’Hippodrome, où il était venu me rejoindre… après m’avoir quitté sans me dire où il allait. Cette maison est sans doute tout près de là.

— Oui, tout près. À quelle heure a-t-on arrêté votre ami ? demanda la princesse, visiblement préoccupée.

— À onze heures.

— C’est bizarre. Et qu’a-t-il dit aux gens qui l’arrêtaient ?

— Qu’il ignorait que cet argent fût là, que l’ayant trouvé par hasard il ne pouvait pas le laisser à la discrétion du premier venu et qu’il l’avait emporté pour vous le rendre.

— Je ne le réclamerai pas. Alors, il m’a nommée ?

— Non, madame. Il a dit que cet argent était à sa maîtresse ; rien de plus.

— Mais, comme tout Paris sait que sa maîtresse, c’était moi…

— Je crois que la police le sait. Mais ce n’est pas Éric qui le lui a appris. Et c’est précisément parce qu’elle le sait que je viens vous…

— Qu’elle le sache, peu m’importe. Seulement, je me demande pourquoi elle surveillait ce pavillon.

— Je me le suis demandé aussi et je ne comprends pas plus que vous. Mais je me préoccupe surtout des suites de cette affaire et je pense que vous êtes aussi intéressée que moi à l’étouffer.

— Pourquoi, s’il vous plaît ? Vous êtes l’ami de M. Duroc, vous allez être son beau-frère ; le déshonneur qui l’atteindrait rejaillirait sur vous. Mais, moi, je ne suis plus sa maîtresse.

— Vous oubliez trop vite que vous l’avez été, dit Edmond indigné. La police a plus de mémoire que vous. Vous vous en apercevrez.

— Vous voulez dire que je serai interrogée. Eh bien ! je répondrai… Que répondrai-je ? Je n’en sais rien encore. S’il me plaît de nier, je nierai. J’en serai quitte pour perdre une somme à laquelle je ne tiens pas du tout.

— Si vous niiez, madame, vous seriez accablée par l’évidence. En disant la vérité, vous éviterez de figurer dans un procès criminel et vous sauverez un homme que vous avez aimé.

— Que j’ai aimé, dites-vous ? Qu’en savez-vous ? Mais, alors même que je l’aurais aimé, comment pourrais-je le sauver ?

— Il vous suffirait d’aller trouver l’homme qui a cette affaire en main… de lui déclarer que vous répondez de la probité d’Éric Duroc et que vous ne doutez pas qu’il n’eût l’intention de vous remettre cet argent ou de vous le renvoyer, s’il ne devait pas vous revoir. L’accusation tomberait aussitôt et vous ne subiriez pas le supplice de comparaître comme témoin devant une Cour d’assises. Votre nom ne serait pas imprimé dans tous les journaux de France et d’Europe.

— Le bruit ne m’effraie pas. Quant au supplice dont vous me menacez, je saurai m’y soustraire en quittant Paris.

— Et peu vous importe qu’un innocent soit condamné ! car Éric le sera, si vous ne venez pas à son secours. Il sera flétri publiquement, alors que d’un mot vous pourriez le faire mettre en liberté, ce soir.

— Alors, vous espérez que je vais aller trouver un chef de police et lui faire ma confession… en revenant du Bois et en votre présence… car je ne le connais pas et vous seriez obligé de me présenter… vous ne craignez donc pas qu’on dise que vous êtes mon amant ?

Cette fois, Edmond n’y tint plus et il allait laisser éclater sa colère, lorsqu’un incident vint faire diversion.

Les chevaux avaient franchi la grille du Bois et ils allaient tourner la pointe du lac pour gagner la route de Longchamps, lorsqu’une Victoria débouchant d’une allée latérale se jeta à la traverse.

La princesse n’eut que le temps d’obliquer à gauche et elle eut besoin de toute sa présence d’esprit et de toute son adresse pour éviter le choc. Elle l’évita, mais il y eut un moment critique et des cris de frayeur partirent de la victoria qui était occupée par deux femmes qu’Edmond reconnut aussitôt, car le danger était à peine passé qu’elles se retournèrent pour le regarder en ricanant.

— Vous connaissez ces filles ? lui demanda M Yalta d’un air sec.

— Je les ai vues une fois.

— Moi, je les vois tous les jours au Bois et elles me connaissent fort bien. Vous voilà compromis.

Edmond étouffait de rage. Il savait bien que Lucie Travers et la baronne de Lugos iraient colporter partout qu’elles l’avaient rencontré en voiture à côté de cette princesse qui lui faisait horreur, et il désespérait de l’intéresser au sort de son ami.

— Celles-là savent qu’Éric était votre amant, dit-il d’une voix sourde ; et, puisque vous n’avez pas pitié de lui, elles ne tarderont pas à savoir que votre amant a été accusé d’assassinat et de vol.

— Quoi ! d’assassinat aussi ! s’écria la princesse en regardant Edmond entre les yeux.

— Oui, madame, d’assassinat aussi, répondit brusquement Edmond. C’est lui-même qui me l’a dit au moment où il venait d’être arrêté.

— Voilà une accusation qui n’a pas le sens commun, s’écria la princesse. Pour tuer quelqu’un, il faut être doué d’une certaine énergie et Duroc est un agneau. Et puis, qui donc aurait-il tué ? il n’a pas d’ennemis. Il aurait pu avoir envie de me tuer, moi, quand je lui ai signifié que je ne voulais plus de lui ; mais vous voyez que je suis vivante… et très vivante, je vous le jure.

Elle n’avait pas besoin de l’affirmer. Jamais sa figure pâle n’avait été plus animée, jamais ses yeux n’avaient brillé d’un plus vif éclat, jamais ses mains nerveuses n’avaient mieux contenu l’ardeur des chevaux à demi sauvages qu’elle gouvernait sans effort ; ses cheveux couleur d’or volaient au vent, sa taille mince se cambrait. Toute sa personne vibrait de la tête aux pieds.

— Je ne sais pas de quel meurtre on l’accusait, reprit Edmond. Je ne sais même pas si on a persisté à l’accuser d’un meurtre, car l’homme qui l’a arrêté hier et que j’ai vu ce matin ne m’a parlé que du prétendu vol des billets de banque. Peut-être a-t-on reconnu qu’on s’était trompé.

— Mais, au fait, j’avais disparu, sans dire où j’allais. Les gens de la police ont pu s’imaginer que Duroc s’était débarrassé de moi… et ils auront appris cette nuit que j’étais revenue à Paris… Si j’avais deviné, ce serait drôle.

— Vous trouvez, madame ? répliqua Edmond qui ne se possédait plus. L’honneur et la vie d’un homme menacés par suite d’une erreur qu’il ne tiendrait qu’à vous de faire cesser, c’est très drôle en effet, et je conçois que vous preniez plaisir à prolonger cette situation si éminemment comique.

— Comme vous vous enflammez ! Ah ! vous sentez vivement, vous ! Ce n’est pas Duroc qui s’emporterait ainsi pour défendre un ami.

— Ne l’insultez pas. Contentez-vous de l’abandonner.

— Qui vous prouve que je suis décidée à l’abandonner ? Je viendrai peut-être à son secours… quand je saurai à quoi m’en tenir sur le cas où il s’est mis.

— Vous savez bien qu’il n’a pas volé.

— Comment le saurais-je ? J’avais oublié ces billets de banque dans le tiroir d’un meuble. En rentrant à Paris, je me suis souvenue que je les y avais laissés et je suis allée les chercher. Ils n’y étaient plus. J’ai pensé qu’un voleur était entré et les avait pris. Je n’aurais pas déposé de plainte, je vous prie de le croire. Mais voilà que vous m’apprenez que votre ami a jugé à propos de les emporter. Dans quelle intention ? Je l’ignore, puisque je ne l’ai pas vu.

— Vous doutez de sa probité !… C’est trop fort… et je…

— Vous voulez descendre ? demanda la princesse, en éclatant de rire. Prenez garde ! si vous m’infligiez cette humiliation, en plein Bois de Boulogne, je me vengerais sur votre ami… je me vengerais en le laissant où il est.

— Ce serait une infamie.

— Je ne trouve pas. Rien ne m’oblige à répondre de son honnêteté. Je pourrais me borner à raconter les faits sans les apprécier. Vous allez me dire encore que je serais compromise si l’affaire avait des suites. Je vous répète que, dans ce cas-là, j’aviserais, et que ma réputation n’a rien à redouter. Je ne me suis jamais cachée d’avoir pris ce garçon pour amant. Et je n’étais pas tenue d’ouvrir une enquête sur sa moralité avant de me lier avec lui.

— Et… comme vous ne craignez rien, vous allez le sacrifier. Vous n’avez donc pas de cœur ?

— Encore des injures !… Êtes-vous bien sûr que je les mérite ?

— Prouvez-moi le contraire en faisant ce que je vous demande.

— Êtes-vous bien sûr que je suis incapable d’aimer quelqu’un avec passion, avec frénésie… comme j’aurais voulu être aimée et comme je ne l’ai jamais été… Ne me parlez pas d’Éric… il a eu du goût pour moi… Je le tenais par les sens et par la vanité… il a été désolé de me perdre… mais je serais encore sa maîtresse si j’avais trouvé en lui l’homme que je cherchais… et que je cherche toujours… un homme qui ne vivrait que pour moi et qui oublierait tout pour me suivre… Il n’a rien oublié, lui, ni sa sœur, ni ses amis, ni ses intérêts… il est resté commis d’agent de change quand il aurait pu fuir avec moi au bout du monde… Et lorsqu’il a vu enfin que j’étais lasse de son amour à l’eau de rose, il s’est mis à entreprendre des pèlerinages au pavillon où j’avais eu la faiblesse de lui donner des rendez-vous ! Je parierais qu’il y allait toutes les nuits se lamenter sur mon absence.

— Vous le lui reprochez !

— C’est lui qui doit se le reprocher maintenant, dit la princesse avec un sourire équivoque.

— En effet, il est cruellement puni de vous avoir adorée.

— Il fallait m’adorer autrement.

— Que vouliez-vous donc qu’il fît ?

— Ce que je ferais, moi, si un homme me traitait comme je l’ai traité. Celui-là, je le tuerais.

— Si je vous disais qu’il a pensé à vous tuer… qu’après vous avoir longtemps attendue dans cette maison où vous lui aviez promis de revenir, il est allé vous guetter à la porte de votre hôtel, un revolver à la main. Il comptait que vous sortiriez et il était résolu à vous brûler la cervelle.

— Vraiment ?… voilà qui me réconcilie un peu avec lui. Mais il s’est calmé vite ; et l’idée ne lui est pas venue de mettre le feu au pavillon où tout lui parlait de moi. À sa place, moi je l’aurais brûlé de fond en comble.

— Enfin, madame, dit Edmond avec impatience, que dois-je attendre de vous ? Duroc est en prison, et s’il y reste seulement trois jours, il est perdu, alors même que la justice abandonnerait l’accusation. Si vous refusez de lui venir en aide, je n’ai pas de temps à perdre pour tâcher de le tirer de peine sans vous.

— Pas sans moi, répliqua doucement la princesse Yalta. Vous ne me comprenez donc pas, grand enfant que vous êtes ; vous ne voyez donc pas que si je m’amuse à récriminer contre ce pauvre garçon, c’est afin de vous montrer que j’aurai quelque mérite à le secourir, puisqu’il m’est devenu indifférent. Vous plaidez si bien sa cause, que je serais impardonnable de ne pas la faire gagner à un avocat si convaincu et si sympathique.

— Alors, vous verrez aujourd’hui ce chef de division de la préfecture, ce M. Jolras, qui n’attend que votre témoignage pour rendre la liberté à mon ami ?

— Il vous a dit cela ?

— Pas positivement. Mais il me l’a laissé entendre.

— Quel homme est-ce ?

— Il m’a paru froid, mais plutôt bienveillant.

— Bon ! mais au physique ?

— Il peut avoir cinquante ans ; il est de taille moyenne, assez gros, le visage plein et rasé comme il convient à un administrateur.

— Un ruban à sa boutonnière ?

— Non, une rosette de diverses couleurs. Il doit être officier de plusieurs ordres étrangers.

— Ah ! murmura la princesse, en hochant la tête. En quoi consistent ses fonctions ?

— Je ne sais pas au juste. Mais je suis sûr qu’il occupe à la préfecture un emploi assez élevé.

— C’est probable, s’il a le pouvoir que vous lui supposez. Comment le connaissez-vous ?

Edmond hésita à répondre. Il ne se souciait pas de parler de ses relations avec M. Piédouche.

— Vous ne l’avez certainement pas rencontré dans un salon, insista la princesse, il ne va pas dans le monde où vous allez.

— C’est lui qui a arrêté Duroc, et qui l’a fait monter dans un fiacre pour l’envoyer au dépôt. J’étais là. J’ai demandé le nom de ce personnage à un gardien de la paix ; ce matin, je me suis présenté à son cabinet et il m’a reçu.

— Cela semblerait indiquer, en effet, qu’il est bien disposé. Mais, dites-moi… hier soir, est-ce qu’il a accompagné M. Duroc en prison ?

— Non, madame. Il est parti de son côté et je ne l’ai pas suivi.

— Vous avez peut-être eu tort.

— Pourquoi ?

— Parce que vous auriez vu où il allait. Voulez-vous que nous rentrions à Paris ? Le Bois commence à se peupler. C’est l’heure où les habitués arrivent et j’ai horreur des habitués.

C’était vrai. Les voitures affluaient et les cavaliers aussi, sans parler des promeneurs à pied qui profitaient d’une belle journée de printemps pour se faufiler, sans se mettre en dépense, parmi les heureux de ce monde, et pour saluer des gens à équipage sans les connaître.

Peu importe à ces messieurs que le salut soit rendu, pourvu qu’on les voie saluer.

Edmond avait déjà recueilli quelques coups de chapeau à lui dédiés par des camarades et appuyés de sourires moqueurs qui l’exaspéraient.

Il avait même croisé des douairières de sa connaissance qui, du fond de leurs landaus armoriés, l’avaient regardé d’un air étonné.

En revanche, personne ne saluait la princesse. Un titre et des millions ne suffisent pas, quoi qu’en disent des écrivains mal renseignés, pour conférer à une étrangère ses entrées dans le noble faubourg.

Le Paris qui se respecte ne se jette pas, comme on le prétend, à la tête des dévoyées opulentes.

Les tendresses à la mode l’auraient volontiers saluée comme étant des leurs, mais elles n’osaient pas.

Edmond ne demandait donc qu’à se dérober à l’exhibition qu’il avait dû subir par dévouement pour son malheureux ami.

— Rentrer à Paris ! s’écria-t-il. Je n’osais pas vous le demander. Vous savez maintenant pourquoi je suis venu. Puis-je espérer que vous voudrez bien maintenant faire dès aujourd’hui la démarche qui sauvera Duroc ?

— Je ne vous le promets pas, mais je vous engage à ne pas désespérer et si vous voulez bien prendre le thé chez moi, ce soir à dix heures, vous saurez tout ce que j’aurai fait dans la journée, dit tranquillement la princesse.

Edmond comprit. Elle lui mettait encore une fois le marché en main et la liberté d’Éric valait bien que son ami subît les conditions de cette femme.

— J’y serai, madame, dit-il en s’inclinant.

— Très bien. Vous ne vous repentirez pas d’avoir accepté. Mon thé est excellent et j’aurai peut-être une bonne nouvelle à vous apprendre. Mais il faut que je me hâte si je veux vous la rapporter. Dans sept minutes, nous serons rue de Tilsitt.

Tout en parlant, la princesse tournait, sans accrocher, au milieu d’un encombrement de véhicules de toute sorte et lançait vers Paris ses incomparables trotteurs, qui partirent à fond de train.

Le retour fut silencieux. Edmond songeait à l’engagement qu’il venait de prendre, et déjà il en était presque à regretter de l’avoir pris. La princesse avait sans doute d’autres sujets de préoccupation, car elle ne dit pas un mot jusqu’au moment où sa voiture entra dans la cour de son hôtel.

Un homme qui venait d’entrer dans la cour se rangea vivement pour éviter d’être écrasé, et ôta non moins vivement son chapeau.

Edmond, en le voyant, fit un geste de surprise. Il avait reconnu Piédouche. Et Piédouche ne tenait probablement pas à être reconnu, car il fit aussitôt volte-face et après avoir laissé passer l’équipage, il se dirigea d’un pas accéléré vers le grand perron placé au fond de la cour, le perron par lequel on arrivait aux appartements du prince.

La princesse qui l’avait reconnu aussi pour l’avoir, à minuit, chassé du pavillon, arrêta ses chevaux sur place, et appelant le portier d’un signe impératif :

— Quel est ce monsieur ? demanda-t-elle.

— Un Américain qui s’appelle M. Francis Disney.

— Que vient-il faire ici ?

— La partie d’échecs de Son Altesse Monseigneur le prince Yalta.

Le descendant des Khans de Crimée se faisait donner de l’Altesse par ses gens.

— Ah ! dit la princesse en poussant ses chevaux vers son perron, à elle.

Puis, s’adressant à Edmond :

— D’où connaissez-vous ce gentleman transatlantique ?

Edmond hésita. Il se demandait s’il fallait dire la vérité. Piédouche en se présentant sous un faux nom ne pouvait avoir que de mauvais desseins. Contre qui ? Edmond pensa que c’était contre Duroc, et il se décida à avertir la princesse qui paraissait avoir pris le parti de son ancien amant, injustement accusé.

— Cet homme n’est pas américain, dit-il ; cet homme est un espion et je le soupçonne d’avoir préparé l’arrestation d’Éric.

— Moi, j’en suis sûre, répondit froidement la princesse, et je me charge de lui. Merci, monsieur. Et à ce soir.

Edmond, abasourdi, salua et s’éloigna. Piédouche était déjà dans le vestibule de l’hôtel.

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