‹ Le Coup d’œil de M. PiédoucheChapitre 5 sur 7 · V

V

Piédouche avait été reçu comme de coutume par le prince, qui ne pouvait plus se passer de lui, mais il n’était pas content.

Rencontrer à la porte de l’hôtel la princesse qu’il avait surprise la veille dans le pavillon et Edmond de Chemazé qui le soupçonnait maintenant d’être de la police, c’était trop de déveine. Le diable s’en mêlait, et les savantes combinaisons du plus diplomate des policiers étaient en grand danger d’avorter par suite d’incidents qu’il ne pouvait pas prévoir.

Les plans les mieux combinés sont toujours à la merci d’un hasard.

— M’a-t-elle reconnu, se disait-il en saluant jusqu’à terre le descendant des rois de Crimée, qui était ce jour-là un peu plus ivre que d’habitude. Évidemment, oui, car elle m’a regardé d’un certain air. Ah ! j’ai été bien inspiré en me présentant cette nuit comme un étranger récemment arrivé à Paris. Si elle interroge le portier, ce Suisse Moscovite lui dira que je suis Américain et elle croira que je n’ai pas menti.

Mais le péril n’est pas là. Toute la question est de savoir si le Chemazé, qui m’a fort bien reconnu aussi, lui a dit mon vrai nom… Pourquoi m’aurait-il trahi ?

Il y a entre nous une trêve tacite depuis que je l’ai adressé à Jolras, et il a tout intérêt à me ménager pour que je ne nuise pas à son ami.

Comment se trouvait-il avec cette Morphine qui semble être revenue tout exprès pour déranger mon jeu ? Aurait-il deviné qu’elle est à même de sauver Éric ? Jolras est bien capable de le lui avoir dit, s’il l’a vu ce matin, comme je n’en doute pas… oui, c’est cela… Chemazé a couru chez elle pour lui demander d’intervenir en faveur du prisonnier et elle l’a enlevé dans sa voiture, à seule fin de le compromettre. Elle aime le changement, et d’ailleurs elle en a assez de Duroc ; la lettre que M. Jolras m’a fait lire dans l’avenue Montaigne prouve bien qu’elle ne veut plus de ce garçon… elle s’est mis en tête de lui donner Edmond de Chemazé pour successeur… il est fort bien de sa personne, ce gentilhomme Angevin, et il se laissera aimer… par dévouement pour son futur beau-frère. Tant mieux ! il me laissera tranquille et je n’aurai plus à m’occuper de ces deux boursiers. Qu’on lâche Duroc ou qu’on le garde, je m’en moque, puisque ce n’est pas lui qui a tué la femme sans tête.

Ceux qui l’ont tuée habitent ici, dans cet hôtel. J’en connais déjà deux : le cocher Stéphane et le groom Vacili. Il ne s’agit plus que de savoir qui elle était et à qui ils ont obéi en la tuant. Je le saurai… il faut que je le sache et que je les livre tous à la justice, si je veux me réhabiliter aux yeux de l’administration. Et je n’ai pas de temps à perdre. En avant, les grands moyens !

Tout en raisonnant ainsi, Piédouche avait pris place devant la table de jeu et rangeait les pièces sur l’échiquier.

Le prince, alourdi et somnolent, le regardait faire et ne disait pas un mot.

Le Prussien et le Moldo-Valaque n’étaient pas là. Leur maître, sans les licencier définitivement, leur avait donné un congé illimité et comme ils ne tenaient qu’à leurs appointements, ils attendaient, sans se chagriner, que l’Américain reprît le chemin du Nouveau-Monde.

Le Prince n’avait pas encore pu le battre, ce champion des États-Unis, et son ambition était de le vaincre au moins une fois, pour se donner le plaisir de le jeter à la porte après l’avoir vaincu, car il le détestait. Il l’accueillait bien pour l’engager à revenir, mais il ne lui pardonnait pas sa supériorité aux échecs, et s’il le retenait, c’était uniquement dans l’espoir de lui infliger une défaite.

Par malheur, il ne prenait pas le chemin de le gagner. Il buvait beaucoup afin de s’exciter au combat, et plus il buvait, plus il commettait de fautes.

Piédouche, qui craignait de le décourager, en était venu à régler son jeu de façon à allonger les parties et à lui laisser prendre quelques avantages. Il comptait même lui offrir un jour ou l’autre l’indicible satisfaction de triompher par un mat dont il ne manquerait pas de s’attribuer tout l’honneur et qu’il ne devrait qu’à la complaisance de son adversaire.

Piédouche qui devinait tant de choses, n’avait pas deviné que son hôte comptait rester sur ce premier succès.

Il se demandait même si le moment n’était pas venu de perdre volontairement pour s’ancrer tout à fait dans les bonnes grâces de ce seigneur capricieux.

Piédouche avait plus que jamais besoin de prendre pied dans cet hôtel où il voulait mener rapidement une enquête difficile.

— Je suis à vos ordres, mon Prince, dit-il de sa voix la plus insinuante, et j’ai le pressentiment qu’aujourd’hui vous allez me gagner. Je me suis couché tard cette nuit et je ne me sens pas en forme, comme disent les sportsmen, en parlant d’un cheval qui paraît en mauvaise condition sur le champ de courses.

— Moi, je ne me suis pas couché du tout, grommela le prince, pour se préparer une excuse, en prévision d’une défaite inévitable.

— Oserai-je, avant de commencer, vous rappeler que vous devez me présenter à la princesse ?

— Quand elle sera à Paris, c’est convenu.

— Elle est de retour. Je viens de l’apercevoir dans la cour de l’hôtel en voiture découverte. Je n’avais pas l’honneur de la connaître, même de vue, mais votre portier m’a dit que c’était elle… j’en étais sûr, d’ailleurs… une autre femme n’aurait pas si grand air.

— Vous êtes mieux informé que moi. J’ignorais qu’elle fût revenue de voyage… et je vais m’en assurer, dit le prince en agitant une sonnette.

Un valet de chambre entra et ce valet de chambre, c’était Dominique, digne et compassé, comme il convient à un domestique de grande maison.

Il s’arrêta à trois pas de la table de jeu, dans la position du soldat sans armes ; pas un muscle de son visage rasé ne bougeait, mais en dépit de sa raideur de commande, il trouva le moyen de décocher à Piédouche une œillade qui signifiait : il y a du poisson dans nos filets ; ou quelque chose d’approchant.

— Allez de ma part demander si la princesse est chez elle, lui dit son maître.

— M la princesse vient de rentrer à l’hôtel, répondit Dominique.

— Alors, annoncez-lui que je la verrai dans une heure et que je la prie de m’attendre.

Dominique, en valet bien appris, s’inclina et sortit à reculons.

— Je vais payer ma dette en vous présentant, reprit le prince, mais je vous préviens encore une fois qu’après la présentation, vous vous tirerez d’affaire comme vous pourrez. Je ne répondrai pas de vous, attendu que je ne vous connais que comme joueur d’échecs, et d’ailleurs je suis avec ma femme dans des termes tels que je ne veux rien lui demander. Elle fait ce qui lui plaît. Moi aussi. Et s’il plaisait à l’un de nous de se priver de l’honneur de votre compagnie, l’autre n’y trouverait pas à redire.

Voyons maintenant si vous jouerez toujours avec le même bonheur. Hier, je tenais la partie lorsqu’une distraction me l’a fait perdre.

— Tu gagneras celle-ci, ivrogne, se disait Piédouche, et je saurai bien confesser ta femme.

Le combat s’engagea et, dès les premiers coups, le prince prit le dessus. Un gambit hardi qu’il avait souvent essayé sans succès réussit cette fois au-delà de ses espérances.

S’il eût été plus lucide, il aurait bien vu que Piédouche négligeait avec intention les parades les plus élémentaires et que la mollesse de sa défense était préméditée ; mais l’orgueil et l’alcool l’aveuglaient à ce point qu’il crut devoir ce commencement de succès à la supériorité de ses combinaisons.

Piédouche résistait juste assez pour entretenir son noble adversaire dans cette illusion, et chacune de ses fautes était un chef-d’œuvre d’habileté, car rien n’est plus difficile pour un joueur que de perdre sans avoir l’air de le faire exprès.

En moins de vingt minutes, les noirs qui lui étaient échus se trouvèrent dans une situation désespérée. Il n’y avait plus pour sauver leur Roi qu’un de ces tours de force dont le faux diplomate était coutumier.

Et le prince, haletant d’espérance et de joie, redoublait d’attention pour garder son avantage et porter le dernier coup à son ennemi aux abois. Ses yeux gris étincelaient de méchanceté, et Piédouche qui l’observait à la dérobée fut frappé de l’expression que sa physionomie avait prise. Le Tartare perçait sous le boyard civilisé.

— Cet être-là ne se gênerait pas plus pour tuer un homme que pour tuer un chien, pensait Piédouche. On m’avait bien dit à Pétersbourg qu’il était sujet à des accès de férocité, mais je croyais que le séjour de Paris l’avait calmé. Je me trompais. C’est encore un sauvage.

— À vous, citoyen, ricana le prince. Votre roi est en échec… je devrais dire votre président, puisqu’on ne tolère pas les rois dans votre République. Tirez-le de là, si vous pouvez. Cette fois, je crois que je vous tiens, mon cher yankee.

— Je ne me rends pas encore, murmura le rusé policier, pour surexciter la vanité de son vainqueur.

Et il joua un coup qui ne pouvait pas empêcher sa défaite, mais qui devait la retarder.

Il était placé de telle sorte qu’il tournait le dos à la porte par laquelle on entrait dans la galerie, et le prince, attentif à son jeu et penché sur l’échiquier, ne levait pas les yeux.

— Bonjour Sacha, dit une voix de femme. Tu m’as fait prévenir que tu voulais me voir. Que me veux-tu ?

Le prince se redressa ; Piédouche se retourna et se leva vivement. La princesse était derrière lui ; il n’avait pas entendu le bruit de ses pas amorti par l’épaisseur du tapis.

— Je veux te présenter monsieur, répondit le prince d’un ton railleur. Tu vas me demander pourquoi ? C’est pour payer un pari que j’ai perdu aux échecs.

— Qui est monsieur ? reprit Nadèje, froide et hautaine comme toujours.

— Il va te le dire lui-même. Moi, je n’en sais trop rien.

Piédouche souffrait. On humiliait sa diplomatie, et il ne voulut pas rester sous le coup de cet affront.

— Madame, dit-il, en tâchant d’être digne, je suis sir Francis Disney, de Baltimore.

— Baltimore est aux États-Unis. Pourquoi vous intitulez-vous : sir ? C’est un titre et il n’y a pas de titres dans votre pays. La loi les y a défendus. Si vous êtes vraiment sir, vous n’êtes pas Américain.

Piédouche rougit jusqu’aux oreilles. Il n’avait pas songé à ce détail, et il s’était trahi comme le singe de la fable qui prenait un nom de port pour un nom d’homme.

— Je voulais dire : M. Francis Disney, balbutia-t-il.

Puis se remettant un peu :

— Si j’ai sollicité, madame, l’honneur de vous être présenté, c’est que depuis quelques jours je fais régulièrement la partie du prince et que je voulais ne pas être confondu avec les joueurs à gages que j’ai remplacés… momentanément.

— Si vous n’avez pas d’autre motif…

— Pas d’autre, madame, répondit Piédouche, en lançant à Nadèje un regard dont elle saisit parfaitement la signification.

C’était comme une mise en demeure de le mieux traiter si elle souhaitait qu’il se tût sur leur rencontre dans le pavillon.

— Eh ! bien, c’est fait, dit-elle en souriant à demi. Vous voilà présenté.

— Pas comme j’aurais voulu l’être, répliqua hardiment Piédouche.

— Je ne vous empêche pas d’entrer chez moi… quand vous aurez achevé votre partie.

— Oui, finissons-la, s’écria le Prince.

— Finissons-la, puisque madame le permet, murmura Piédouche en s’asseyant ; ce ne sera pas long, du reste. Je vais être mat au quatrième coup.

— Non, au troisième. Jouez, je vous prie.

— Vous avez raison. Je n’ai plus que deux cases pour y placer mon roi. Après le coup prochain, je n’en aurai plus qu’une, et après le coup suivant, je n’en aurai plus du tout.

Mon Prince, je m’avoue vaincu.

— Enfin ! je vous en ai donc gagné une !

— Vous m’en gagnerez bien d’autres.

— Non. Celle-ci est la dernière. Il me suffit de vous avoir battu une fois… et je ne vous retiens pas, sir Francis, ricana l’altesse moscovite, en appuyant sur le mot : sir.

Piédouche comprit. On le chassait et cette expulsion le contrariait encore plus qu’elle ne le blessait. Adieu l’enquête et la réhabilitation, si on lui fermait la porte de l’hôtel.

Il comptait sur le mari pour le soutenir et le mari se tournait contre lui. À sa grande surprise, la femme prit son parti.

— Venez chez moi, dit-elle ; je ne veux pas que vous gardiez un mauvais souvenir de notre maison.

Sacha, ajouta-t-elle, en s’adressant à son mari qui se versait un verre d’eau-de-vie pour arroser sa victoire, un mot seulement avant que j’emmène monsieur.

Sacha, en russe, est le diminutif d’Alexandre, et ce petit nom d’amitié n’était pas prononcé d’un air tendre, il s’en fallait de beaucoup.

— Qu’as-tu fait, pendant mon absence, de ma femme de chambre Xénia ? demanda sèchement la princesse Morphine.

Àce nom de Xénia, Piédouche dressa les oreilles comme un cheval de troupe qui entend sonner la charge.

Il s’en était déjà préoccupé, de cette camériste moscovite. Lorsqu’il en était encore à croire qu’Éric Duroc avait payé des gens pour tuer sa maîtresse, il soupçonnait que Xénia était du complot. Mais depuis la résurrection de la princesse Morphine, il se demandait ce que Xénia était devenue et si elle n’avait pas quitté la France pour échapper aux recherches de la police. Le crime aurait été commis à son profit et sous ses yeux par le groom et le cocher qu’elle aurait payés pour la débarrasser d’une rivale. Xénia était belle, disait-on. Xénia pouvait bien avoir un amant, puisque la princesse lui donnait l’exemple. Et Xénia était d’un pays où on ne recule pas devant un meurtre pour se venger d’une trahison.

Mais Piédouche commençait, et pour cause, à se défier de la sûreté de ses conjectures. Aussi bénissait-il la grande dame qui, en interpellant son mari, allait peut-être éclaircir le mystère de la disparition de sa femme de chambre favorite.

— Xénia ? dit le prince, avec un mauvais sourire. Tu ne me l’as pas donnée à garder.

— Tu l’as vue depuis mon départ, reprit impérieusement la Princesse. Il est impossible que tu ne l’aies pas vue. Je lui avais défendu d’entrer chez toi, mais elle n’aura pas osé te désobéir. Réponds, qu’en as-tu fait ?

— Tu ne l’as donc pas emmenée avec toi ?

— Non, et j’ai eu tort de la laisser à ta merci.

— Oh ! à ma merci !… je sais que tu ne peux pas te passer d’elle et je n’ai jamais songé à te la prendre, quoiqu’elle m’appartienne. Elle est née sur mes terres où son père était serf.

— Le servage est aboli et nous sommes en France. Xénia est libre et tu n’avais pas le droit de la forcer à te servir.

— Tu l’y forces bien, toi, à te servir et tu ne te gênes pas pour la battre quand tu n’es pas contente d’elle. Moi, je n’ai jamais eu à m’en plaindre et je l’ai toujours bien traitée. Elle est jolie, cette fille ; elle me plaît.

— Prends garde, Alexandre Ivanovitch ; je ne souffre pas qu’on me brave… et si tu t’avisais de toucher à Xénia…

— Tu la chasserais. Eh bien, elle ne serait pas embarrassée pour se replacer… et elle gagnerait à changer de condition… car elle est lasse d’être maltraitée, je le sais. Elle m’a confié ses chagrins.

— Ah ! tu avoues que tu l’as vue.

— Non… elle est venue quelquefois se plaindre à moi des corrections que tu lui appliquais… mais l’autre jour, je l’ai fait appeler… je m’ennuyais… et mon intendant Vladimir m’a dit qu’elle était partie. J’ai pensé que tu l’avais emportée dans tes bagages.

— Tu sais fort bien que je suis partie seule. C’est un de tes cochers qui m’a conduite à la gare. Tu avais pris le mien… tu avais pris aussi mon groom et mon coupé de nuit.

— Ce n’est pas vrai !

— Stéphane me l’a dit ce matin pour s’excuser de ne pas s’être trouvé là lorsque j’ai eu besoin de lui.

— Il a menti. Il était sans doute au cabaret. À ta place, je le ferais rosser d’importance.

— Il ne s’agit pas de cela. Où est Xénia ? Tu dois le savoir.

— Je sais qu’elle n’est pas chez moi. Si elle y était entrée, je ne l’aurais pas gardée si longtemps. Mes fantaisies ne durent qu’un jour. Et si vraiment elle a disparu, c’est qu’elle aura trouvé un monsieur pour l’enlever et lui faire un sort. Pourquoi pas ? À Paris, parmi les filles à la mode, il n’y en a pas une qui la vaille.

— C’est ton dernier mot, Alexandre Ivanovitch, dit la princesse, pâle de colère. Tu n’as pas d’autres explications à me donner ?

— Ma foi, non, répliqua le prince d’un air railleur. Est-ce que je me suis jamais inquiété de savoir où tu vas… et qui tu vois ? Il n’aurait tenu qu’à moi d’interroger Xénia et je ne l’ai pas fait, quoique je sois sûr que tu n’as rien de caché pour elle.

— C’est bien. Je sais, moi, ce qu’il me reste à faire. Adieu.

— Adieu, Nadèje. Prie donc M. Disney de t’apprendre les échecs. C’est un jeu calmant.

Le soi-disant Disney, pendant ce colloque orageux, s’était tenu discrètement à l’écart comme il convient à un gentleman qui assiste, malgré lui, à une querelle de ménage, mais il n’avait pas perdu un mot de la conversation, et les propos qu’il venait d’entendre l’avaient mis dans un état de surexcitation indicible.

Des perspectives nouvelles s’ouvraient devant lui. La lumière se faisait enfin et il ne doutait presque plus que le cadavre sans tête fût le cadavre de Xénia assassinée… par qui ? par Stéphane et Vacili, c’était évident, mais probablement par ordre du prince Yalta qui, n’osant pas s’attaquer à la princesse, s’était vengé sur la complice des débordements de sa femme.

Ce despote alcoolisé était bien capable d’avoir condamné à mort une malheureuse créature qu’il considérait comme étant son esclave, sous prétexte qu’elle était venue au monde avant l’ukase impérial qui a affranchi les serfs.

Peut-être aussi l’avait-il punie de s’être révoltée contre le droit du seigneur qu’il prétendait exercer sur sa personne.

Et, pour comble de chance, Piédouche se trouvait en passe de recueillir les confidences de la princesse irritée. Elle lui avait fait signe de la suivre et il pouvait espérer que chez elle, hors de la présence du prince, elle se laisserait aller à des récriminations dont il comptait bien tirer parti.

On peut croire qu’il ne se fit pas prier pour lui obéir, après avoir salué le prince qui ne lui rendit pas son salut.

Elle le conduisit à travers des salons dorés comme ceux de l’appartement de Louis XIV, au palais de Versailles ; des salons immenses, avec des plafonds peints par des maîtres qui y avaient représenté des triomphes mythologiques et des apothéoses.

Àchaque porte, se tenait un valet de pied, chamarré de galons et taillé comme l’Hercule Farnèse.

Le prince et la princesse étaient bien gardés.

— Trop de serviteurs, se disait Piédouche. C’est à ne plus s’y reconnaître. Heureusement, je sais quels sont ceux d’entre eux qui ont fait le coup et Dominique veille. On les coffrera quand on voudra.

Au bout de cette enfilade de pièces majestueuses, il entra dans le logement particulier de la princesse Morphine.

Là, au contraire, tout était sacrifié à la fantaisie et il se trouva dans un boudoir dont l’ameublement oriental lui rappela aussitôt la chambre capitonnée du pavillon où Duroc recevait sa maîtresse.

Il y avait des divans partout et des curiosités byzantines comme on n’en voit pas souvent à l’Hôtel des Ventes.

La princesse lui indiqua un siège bas, s’accouda nonchalamment sur une pile de coussins brodés, alluma une cigarette de tabac turc et lui dit, sans préambule aucun :

— Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons.

— En effet, balbutia Piédouche, interloqué par ce début, lorsque le prince a bien voulu me présenter, j’avais déjà eu l’honneur de vous voir. Vous entriez à l’hôtel en voiture découverte au moment où je traversais la cour.

— Je ne vous parle pas de cela. Vous m’avez vue cette nuit, et je pense que vous vous en souvenez.

— Oui si vous permettez que je m’en souvienne. Si, au contraire, il vous plaît que j’oublie, j’oublierai, répondit adroitement Piédouche qui avait déjà repris son sang-froid et qui voulait voir où la dame allait en venir.

— Pas de phrases, je vous prie. Vous êtes entré, je ne sais comment, dans une maison où je me trouvais. Qu’y veniez-vous faire ?

— J’ai eu l’honneur de vous le dire, cette nuit. J’arrive d’Amérique et je suis descendu provisoirement à l’hôtel Meurice. Comme je me propose de passer un ou deux ans à Paris, j’ai songé à louer une maison dans le quartier des Champs-Élysées qu’habitent beaucoup de mes compatriotes. On m’en a indiqué une. Je suis allé trouver le propriétaire qui m’a offert de me la montrer…

— Entre onze heures et minuit, alors qu’il savait fort bien que cette maison était encore occupée… c’est très naturel. Et… vous a-t-il dit à qui il l’avait louée ?

— Je ne le lui ai pas demandé. J’ai cru que c’était à vous.

— Bon ! vous ne me connaissiez pas. Mais maintenant que vous savez qui je suis, croyez-vous encore que j’ai loué ce pavillon ?

— Pourquoi ne le croirais-je pas ?

— Alors, vous le croyez. Dans quel but pensez-vous que j’ai loué ?

— C’est une question que je ne me suis pas encore posée et que je ne me poserai jamais. Faites-moi l’honneur, madame, de me prendre pour un homme bien élevé. Je ne serais qu’un goujat si je cherchais à deviner le secret d’une femme.

— Je n’ai pas de secrets. C’est mon amant qui a loué la maison pour m’y recevoir.

— Vous me rendrez cette justice, madame, que je n’ai pas provoqué cette confidence. Je suis d’ailleurs incapable d’en abuser.

— Peu m’importe que vous en abusiez. Vous venez de voir dans quels termes je suis avec mon mari… et tout Paris connaît mon amant.

— En ma qualité d’étranger, j’ignore ce que savent les parisiens, dit évasivement Piédouche, qui se demandait à quoi tendaient ces aveux inattendus et qui serrait son jeu afin de ne pas trop s’avancer.

— Étranger !… vous !… allons donc ! répliqua la princesse. Je ne connais pas votre véritable nom, mais je suis sûr que vous ne vous appelez pas Disney et que vous êtes Français.

— Bon ! se dit Piédouche, ce gredin de Chemazé m’a dénoncé. Je lui revaudrai ça !

Et il reprit tout haut, sans trop se déferrer :

— Oserai-je vous demander, princesse, sur quoi vous vous fondez pour m’accuser d’imposture ?

— Sur le témoignage d’un homme qui vous connaît parfaitement et qui était avec moi tout à l’heure… dans ma voiture… il s’appelle Edmond de Chemazé et il est l’ami intime de mon amant, M. Éric, qui a été arrêté cette nuit…

Piédouche ne broncha point. Il s’attendait à cette botte et avant de chercher à la parer, il voulait savoir jusqu’à quel point la princesse était informée.

— M. de Chemazé affirme que c’est vous qui avez fait arrêter son ami, reprit-elle en le regardant fixement.

— Voilà une imputation contre laquelle il m’est difficile de me défendre, en l’absence de ce monsieur.

— Je vous accuse aussi, moi. Justifiez-vous, si vous pouvez.

— Pouvez-vous bien croire, princesse, à une calomnie absurde ! Il ne vous manque plus que de me soupçonner d’être la police.

— Vous en êtes. Voulez-vous que je vous dise comment s’appelle ce prétendu propriétaire qui vous accompagnait cette nuit ? Il se nomme M. Jolras ; il occupe un emploi assez élevé à la Préfecture de police et c’est lui qui a envoyé M. Duroc en prison. Vous voyez que je suis bien informée. Soutiendrez-vous encore que vous êtes citoyen des États-Unis ?

Piédouche resta muet.

— Faut-il, reprit la princesse Yalta, que je vous apprenne pourquoi M. Duroc a été arrêté ? Vous le savez fort bien, mais je tiens à vous montrer que je suis au courant des détails de cette étrange aventure. Un de vos espions l’a vu prendre dans le tiroir d’un meuble une somme de trois cent mille francs qui m’appartient. Est-ce bien cela ?

Piédouche fit attendre sa réponse, quoiqu’il l’eût préparée.

— Pardon, princesse, dit-il, après un silence, mais… si vraiment vous me prenez pour un agent de police, comment se fait-il donc qu’au lieu d’avertir le prince Yalta qui m’aurait jeté à la porte, vous m’ayez amené ici… chez vous ? C’est un honneur dont je suis très flatté et que vous ne feriez assurément pas à un espion.

— Je vous ai amené ici pour vous interroger.

— Sur quoi, princesse ?

— Je veux savoir pourquoi l’agent qui a surpris M. Duroc, se trouvait dans le pavillon ? Était-ce mon mari qui vous avait payé pour l’y mettre ?

— La police en France n’est pas aux ordres des particuliers.

— Mais elle n’agit qu’à bon escient. Quel intérêt avait-elle à surveiller la maison où je me rencontrais avec mon amant ? Est-ce qu’elle soupçonnait qu’on y fabriquait de la fausse monnaie ?

— Je ne crois pas.

— Ou qu’on y assassinait les gens ?

— Peut-être, répondit Piédouche qui jugeait que le moment était venu de démasquer ses batteries.

— Enfin, vous vous décidez à dire la vérité. Ainsi, on a cru… on croit peut-être encore qu’un meurtre a été commis. J’avais deviné… et je suis à peu près sûre qu’on a accusé M. Duroc de m’avoir tuée. Elle est donc bien bête, votre police ?

— Toutes les polices peuvent se tromper, princesse. Votre absence a sans doute été la cause de l’erreur.

— Alors, il suffit qu’une femme soit absente et qu’on ne sache pas où elle est allée…

— On avait probablement d’autres indices.

— Mais maintenant que je suis revenue, on doit être fixé sur la valeur de ces suppositions ridicules.

— Il est certain du moins que ce n’est pas vous, princesse, qu’on a assassinée.

— Alors, pourquoi vous êtes-vous introduit chez mon mari sous un faux nom… et sous prétexte de faire sa partie d’échecs ?… Vous allez me répondre que c’était avant mon retour. Mais pourquoi êtes-vous revenu aujourd’hui, après avoir constaté cette nuit que je me portais à merveille ? Est-ce que vous le soupçonnez d’avoir tué quelqu’un ?

Le moment critique était arrivé pour Piédouche. Les faux-fuyants n’étaient plus de saison. Il venait d’avouer à peu près qu’il appartenait à la police secrète. Il fallait maintenant s’expliquer catégoriquement et préciser une accusation.

Contre qui ? Contre le prince que sa femme venait de malmener à propos de Xénia, la suivante disparue. L’idée d’un meurtre commis par ce boyard avait germé tout à coup dans le cerveau de Piédouche, pendant que la princesse réclamait sa favorite avec une violence extraordinaire, et Piédouche, selon son invariable habitude, avait déjà bâti sur cette donnée tout un échafaudage de raisonnements.

Il se disait : Yalta connaît les écarts de sa noble épouse, et il les tolère parce qu’il ne peut pas faire autrement. Elle est quatre fois plus riche que lui, et s’il s’avisait de divorcer, il y perdrait. Mais il a voulu lui donner une leçon, et il s’en est pris à cette pauvre diablesse de femme de chambre qui servait les amours illégitimes de sa maîtresse, et qui refusait peut-être de se prêter aux caprices de son maître. Il a résolu de la supprimer, et il a mis à la supprimer un raffinement de cruauté qui sent le Russe d’une lieue.

Il a fait empoigner Xénia, après le départ de la princesse ; on l’a traînée de force dans ce pavillon des rendez-vous et on l’y a exécutée, comme on exécute quelquefois les condamnés sur le théâtre de leur crime.

Et pour que rien ne manquât à cette parodie des exécutions légales, ils l’ont bel et bien décapitée. Il eût été plus simple de la pendre, mais le prince ne voulait pas que le cadavre fût reconnu et il a donné l’ordre de lui couper la tête. Elle doit être enfouie quelque part dans l’hôtel, cette tête, et en cherchant bien, on l’y trouvera. La princesse nous y aidera peut-être. Cette fille lui était chère, à plus d’un titre, et elle exècre le prince autant qu’elle le méprise. En la poussant un peu, j’obtiendrai d’elle des révélations précieuses. La question est de savoir jusqu’où elle voudra s’avancer. C’est une fine mouche, et avec elle il faut jouer serré.

— Eh ! bien, parlerez-vous, lui demanda-t-elle brusquement. M’expliquerez-vous dans quel dessein vous avez essayé de prendre pied dans cet hôtel et pourquoi vous êtes consterné d’en avoir été chassé, comme vous venez de l’être par mon mari ?

Oh ! pas de protestations, s’il vous plaît. Je sais, à n’en pas douter, que vous êtes attaché à la police, et cela m’est parfaitement indifférent. Je n’ai pas de préjugés et si vous me renseignez sur le point qui m’intéresse, je vous récompenserai largement.

— Encore faudrait-il me l’indiquer, ce point, murmura Piédouche.

— Ma femme de chambre a disparu. Pensez-vous qu’on l’a tuée ?

— Je pense que si on a tué quelqu’un, ce ne peut être qu’elle.

— Voilà une réponse qui ne vous compromettra guère, mais elle ne me suffit pas. J’en veux de plus nettes, et je vais vous mettre sur la voie. Vous saviez que j’étais la maîtresse de M. Duroc, que je le voyais dans une maison d’un passage qui va de l’avenue Montaigne à la rue de Marbeuf, et que, la nuit de samedi à dimanche, je ne suis pas rentrée chez moi. Vous en avez judicieusement conclu que mon amant m’avait assassinée.

Hier, je reviens à Paris, après une absence de huit jours ; je n’y trouve plus Xénia, que j’y avais laissée, et j’apprends que personne ne l’a vue depuis samedi soir. J’ai interrogé mon mari devant vous, et vous venez d’entendre comme il m’a répondu.

— Il se peut qu’il ait deviné la vérité. Votre femme de chambre était fort jolie, paraît-il, et à Paris, une jolie fille est exposée à bien des tentations.

— Qui n’ont jamais tenté Xénia. Il n’a tenu qu’à elle d’être la maîtresse du prince, je le sais. Il lui a offert des monceaux d’or pour la séduire… il lui a même offert de l’épouser. La loi russe admet le divorce.

— Et elle a refusé !

— Je le crois… ou du moins, je n’ai pas de raisons d’en douter.

— Alors, ce serait donc pour la punir de ses refus…

— Que le prince l’aurait fait assassiner. Prouvez-moi cela et je me charge de la venger.

— Je suis hors d’état de le prouver et même je ne le crois pas. C’est à peine si j’ai des soupçons.

— Mais vous pouvez les vérifier, ces soupçons.

— C’est bien difficile. Cependant, si vous daigniez m’éclairer sur les circonstances dans lesquelles cette personne a disparu…

— Les voici : samedi dernier, après la Bourse M. Duroc est venu m’apporter une somme que me devait mon agent de change, et n’ayant pas le temps de faire appeler mon intendant pour la lui remettre, je l’ai enfermée dans une aumônière que j’accroche à ma ceinture et que je ne quitte presque jamais. Je suis allée dîner avec M. Duroc.

— Oui, à Asnières.

— Vous êtes bien informé, à ce que je vois. Après le dîner, nous sommes revenus à Paris et vers neuf heures, nous entrions ensemble dans le pavillon. La voiture et mes gens m’attendaient au coin de la rue Marbeuf.

— Duroc a déclaré à M. Jolras que vous l’aviez quitté à la porte.

— Il a menti. Je suis entrée avec lui et comme je pensais rester jusqu’au jour, j’ai retiré de mon aumônière les billets qui me gênaient et je les ai serrés dans un compartiment secret du meuble où il les a trouvés.

— Vous les avez serrés en présence de Duroc ?

— Non. Il était à ce moment-là dans le cabinet de toilette et je ne crois pas qu’il m’ait vue. C’est bien par hasard que, plus tard, il les a découverts.

Dix minutes après, une querelle violente s’élevait entre nous. Cela arrivait souvent et toujours pour le même motif. Il refusait de me suivre en Russie où je voulais l’emmener. Cette fois, je suis partie exaspérée et dégoûtée de sa pusillanimité, oubliant les trois cent mille francs et me jurant de l’oublier lui-même. Je suis rentrée ici, je lui ai écrit une lettre pour lui signifier que je ne le reverrais de ma vie, je l’ai remise à Xénia avec ordre de la porter le lendemain au pavillon…

— Duroc l’a reçue. On l’a saisie dans son portefeuille, lorsqu’on l’a arrêté.

— Xénia l’a-t-elle portée, comme je le lui avais commandé, ou la lui a-t-on prise, et celui qui l’a prise l’a-t-il envoyée par la poste, je l’ignore… ce que je sais fort bien, c’est que Xénia m’attendait dans ma chambre à coucher, qu’elle a préparé mon sac de voyage et que je l’ai laissée chez moi…

— Vous êtes donc partie cette même nuit ?

— Oui, j’ai pris le train du Havre, à minuit et demi. Je ne voulais pas attendre au lendemain et c’était le seul. J’ai dû me faire conduire à la gare par un cocher de mon mari. Le mien et mon groom, qui m’avaient ramenée à l’hôtel, n’étaient déjà plus là.

— C’est bon à savoir et à retenir, pensa Piédouche.

— Xénia m’a suppliée de lui permettre de m’accompagner, reprit la princesse. On eût dit qu’elle avait le pressentiment d’un malheur. Je n’ai pas écouté sa prière, et je m’en repens, car Dieu sait ce qu’il est advenu d’elle.

— Mais, à votre retour, vous avez dû interroger vos gens… votre concierge, entre autres…

— Mes gens n’ont rien vu. Xénia a dû sortir par la porte d’un escalier dont elle avait la clef… un escalier qui donne directement dans la rue de Tilsitt.

Piédouche hochait la tête et se taisait.

— Me permettrez-vous, princesse, dit-il après un court silence, de vous demander quelle est la première idée qui vous est venue, après avoir constaté cette étrange disparition ?

— Je n’ai pas de comptes à vous rendre, répliqua la princesse avec humeur ; c’est vous qui me devez des explications, et je les attends.

— Elle ne veut pas dénoncer son mari, pensa Piédouche. C’est assez naturel. Maintenant, dois-je lui dire ce que je sais, ou du moins une partie de ce que je sais ?… Pourquoi pas, après tout ? Ça l’excitera peut-être à parler et je serai toujours maître de m’arrêter sur le chemin glissant des confidences.

— Votre police a-t-elle eu connaissance qu’un meurtre ait été commis à Paris depuis une semaine ? reprit Nadèje.

— Oui, madame. Et on sait que ce meurtre a été commis dans le pavillon du passage.

— Comment le sait-on ?

— Le pavillon a été visité du haut en bas et on a trouvé dans le chauffoir de la salle de bains, des traces de sang, quoique le carreau ait été lavé avec soin par le meurtrier… ou plutôt par les meurtriers, car ils étaient plusieurs. La victime a été bâillonnée et garrottée sur une chaise dont il n’est resté que des débris… on a arraché la paille et gratté le bois qui devaient être imprégnés de sang… et j’ai acquis la presque certitude que la malheureuse ainsi liée a été décapitée… d’un coup de sabre probablement.

— C’est épouvantable, murmura la princesse, qui avait pâli en écoutant ces horribles détails.

— Et c’est une femme qu’on a traitée de la sorte !

— Mais, heureusement, rien ne prouve que cette femme soit Xénia.

— Non… et même jusqu’à présent personne n’avait songé à elle.

— Naturellement, puisque vous avez cru que c’était moi. Je comprends d’où est venue l’erreur. On se figurait que mon mari, ayant appris que je le trompais, et s’attribuant le droit de haute justice qui n’existe plus, même en Russie, m’avait livrée à un bourreau de son choix. Vous ne connaissez pas le prince. Il mettrait le feu à une ville pour satisfaire un de ces caprices, et la mort d’une créature humaine n’est rien à ses yeux, mais il n’oserait pas porter la main sur moi. Je suis son égale, et même quelque chose de plus. Mes ancêtres étaient au siège de Kasan, sous Ivan le Terrible, alors que les siens commandaient en Crimée de misérables hordes de Tartares.

— Mais Xénia n’avait pas d’ancêtres, puisqu’elle était fille de serfs, murmura Piédouche.

— Il n’y a qu’une chose que je ne comprends pas, reprit la princesse, sans relever cette insinuation très claire. Je ne comprends pas pourquoi la police s’est avisée de visiter le pavillon.

— Votre liaison avec Duroc était connue… on savait que vos rendez-vous se donnaient là… votre absence inexpliquée…

— Vous ne dites pas tout. Il doit y avoir une autre raison.

Piédouche hésita un peu, mais il se décida à faire un pas de plus dans la voie des aveux.

— C’est vrai. Une histoire, racontée par des filles dans un souper, a été répétée à un commissaire.

— Des filles ?

— Oui, madame. De celles qui ont un train et un hôtel. Une Hongroise, récemment arrivée à Paris, qui s’intitule la baronne de Lugos… et une vieille garde nommée Lucie Travers.

— Je les connais de vue et je viens de les rencontrer au Bois. Qu’ont-elles donc dit ?

— La nuit du samedi au dimanche, vers trois heures du matin, en venant souper dans un restaurant des Champs-Élysées, elles ont vu s’arrêter près du Palais de l’Industrie un coupé attelé d’un cheval qu’elles prétendent être russe et conduit par un cocher barbu, comme le sont les cochers de votre pays.

— Eh bien ! quand le cheval et le cocher seraient Russes ?

— Ah ! voilà !… C’est que de ce coupé, elles ont vu descendre un homme vêtu comme un charbonnier et portant un sac sur son dos.

— C’est absurde ! Elles ont inventé cela.

— Elles jurent que non et que cet homme s’est dirigé vers la Seine.

— Et vous en avez conclu qu’il allait y jeter un cadavre. C’est aller un peu vite et jusqu’à ce qu’on ait repêché ce cadavre il serait sage de douter de l’exactitude d’un récit qui fait honneur à l’imagination de ces créatures.

— On n’a pas eu la peine de repêcher le cadavre. L’homme qui le portait l’a abandonné au bord de la rivière près du pont des Invalides. Cet homme a été rencontré sur le quai par trois messieurs qui ont eu la curiosité de savoir ce qu’il y avait dans son sac. Ils allaient l’aborder pour le lui demander. Mais il s’est enfui, après s’être débarrassé de son fardeau pour courir plus vite. Ces messieurs lui ont donné la chasse et il ne leur a échappé qu’en sautant à l’eau. S’y est-il noyé ? J’en doute, quoiqu’on ne l’ait pas vu reparaître.

— Mais alors ils ont ouvert le sac ?

— Oui, princesse. Et ils y ont trouvé le corps d’une jeune femme emmailloté dans des feuilles de plomb.

— Quelle horreur ! s’écria la princesse, très émue. Mais alors on doit savoir qui elle est. Il n’y avait qu’à l’exposer. Quelqu’un l’aurait reconnue.

— Non, madame ; personne ne l’aurait reconnue. La tête manquait.

— Oh !… c’est à n’y pas croire.

— Ce n’est que trop réel. Le corps a été embaumé et si jamais la tête se retrouve, on arrivera peut-être à établir l’identité. Mais je commence à croire que cette tête a été détruite par un procédé quelconque… brûlée peut-être.

La princesse jeta sa cigarette et se leva. Piédouche dut se lever aussi, quoiqu’il espérât bien que l’audience n’était pas finie.

Il comptait l’amener à formuler contre son mari, dans un accès de colère, une accusation directe.

— Monsieur, lui dit-elle tout à coup, vous m’apprenez une affreuse histoire, mais vous n’avez pas encore répondu à ce que je vous ai demandé. Comment cette lugubre découverte a-t-elle suggéré à la police l’idée de visiter le pavillon ?

Piédouche s’était trop avancé pour s’arrêter. Il alla jusqu’au bout.

— Princesse, dit-il, le corps portait de nombreuses traces de piqûres de morphine.

— Des piqûres de morphine !… eh bien !… quel rapport ?… Ah ! j’y suis, dit la dame en riant d’un rire saccadé. On aura su que j’ai l’habitude de me piquer avec de la morphine pour calmer des douleurs névralgiques auxquelles je suis sujette, et on en a conclu immédiatement que ce cadavre était le cadavre de la princesse Yalta.

Voilà, convenez-en, une conclusion hasardée.

— Les piqûres, répondit Piédouche, n’étaient qu’un premier indice… un indice que les indiscrétions de ces filles sont venues ensuite corroborer… le coupé attelé d’un cheval russe et conduit par un cocher russe… l’homme qui en est sorti portant un sac est évidemment celui qu’on a poursuivi sur la berge de la Seine et qui s’est jeté à l’eau… on s’est informé et on a appris qu’il y avait à Paris une grande dame étrangère que, dans son pays, on surnommait la princesse Morphine… excusez ma franchise, vous m’avez demandé la vérité… je vous la dis.

— Je ne vous en veux pas. Continuez.

— Alors on a pensé à vous, madame. Votre liaison avec Duroc n’était pas un mystère. Vous veniez tous les jours le chercher à la Bourse, et à partir de samedi, vous avez cessé d’y venir. On s’est renseigné à l’hôtel de la rue de Tilsitt. Vous en êtes sortie, la nuit du samedi au dimanche, et vous n’y êtes pas rentrée. Vos gens disaient que vous étiez en voyage, mais on a cru qu’il vous était arrivé malheur. Et toutes les recherches ont été dirigées dans le sens de cette hypothèse qui, plus tard, s’est trouvée fausse.

— Je comprends. Arrivez au pavillon. Comment l’a-t-on trouvé ? Et pourquoi a-t-on supposé que le meurtre avait été commis là et pas ailleurs ?

— On a accusé Duroc, dès le premier moment. C’était assez naturel. On le savait jaloux de vous et les crimes inspirés par la jalousie ne sont pas rares. On a pensé qu’à la suite de ce dîner que vous aviez fait ensemble, une querelle s’était élevée entre vous… et on ne se trompait pas, puisque vous avez rompu avec lui ce soir-là. Cette querelle devait s’être dénouée dans la maison où vous vous rencontriez habituellement. Découvrir l’endroit où se trouvait cette maison, c’était le pont aux ânes pour une police bien faite. Trois jours après le meurtre, un agent supérieur la visitait avec soin, constatait que le chauffoir avait été inondé de sang et organisait immédiatement une surveillance.

C’est ainsi que Duroc a été pris empochant la somme oubliée dans un meuble et ce n’était pas la première fois qu’il venait au pavillon du passage. Il y entrait tous les jours depuis votre départ.

— C’est vous-même, avouez-le, qui avez fait tout cela.

— Ce n’est pas moi qui l’ai arrêté, mais j’ai préparé son arrestation. Pourquoi m’en cacherais-je, au point où nous en sommes ?

— Alors c’est à vous que ces créatures ont raconté l’histoire du charbonnier sortant d’un coupé de maître ?

Piédouche fit un signe affirmatif.

— Et c’est vous aussi qui avez rencontré cet homme sur le quai, qui lui avez donné la chasse et qui avez ouvert le sac ?

— C’est moi, seulement je n’étais pas seul.

— Vous étiez escorté par des agents subalternes, je le pense bien.

— Non, madame. Si je me suis mêlé de cette affaire, c’est tout à fait par hasard. Je sortais d’un bal de charité avec deux messieurs que je connais… des jeunes gens de la Bourse… lorsque j’ai aperçu un individu habillé comme un charbonnier et pliant sous le poids d’un gros sac… ce transport nocturne m’a paru suspect…

— Des jeunes gens de la Bourse, dites-vous ?

— Des camarades de Duroc. Aussi, me suis-je bien gardé de leur faire part de mes conjectures. Ils se seraient empressés de l’avertir… l’un d’eux surtout.

— Edmond de Chemazé, qui va épouser la sœur d’Éric et que vous avez vu tout à l’heure dans ma voiture, n’est-ce pas ?

— Oui, princesse. Il m’a dénoncé à vous ; je puis bien le dénoncer à mon tour. L’autre est un M. Julien Fresnay qui a eu le bon sens de ne pas s’occuper des suites de cette aventure et de n’en parler à personne. Celui-là ne sait pas que Duroc est arrêté.

— Mais l’autre sait maintenant que vous êtes de la police.

— Il s’en doute, mais il n’en est pas sûr. Il est venu me faire une scène à mon cercle et pour le calmer, je l’ai adressé à un des grands chefs de la préfecture, à Jolras qui, je suppose, lui aura conseillé de venir intercéder auprès de vous pour Duroc. Jolras doit être d’avis de faire mettre en liberté ce jeune homme, et ce n’est pas moi qui m’y opposerai, car depuis que j’ai eu l’honneur de vous voir, j’ai acquis la conviction qu’il est innocent même du vol… à plus forte raison du meurtre.

Ce discours était une invite, Piédouche avait intérêt à savoir ce que la princesse pensait de la culpabilité de Duroc, afin de l’amener ensuite à accuser son mari, mais elle s’abstint d’exprimer son opinion sur le cas de son ancien amant.

— C’est donc grâce à vous que le public ne s’est pas occupé de cette femme décapitée, dit-elle en regardant avec une certaine bienveillance le soi-disant diplomate.

— Grâce à moi seul, madame. Je me flatte d’avoir agi avec une prudence que beaucoup de mes collègues n’auraient pas eue. J’ai senti qu’un éclat serait très préjudiciable à des personnes aussi haut placées que le sont le prince et la princesse Yalta et j’ai obtenu qu’on temporisât. Je m’en félicite d’autant plus qu’on n’était pas sur la bonne piste. L’arrestation de M. Duroc est un malheur facile à réparer.

— Ainsi, depuis huit jours, vous n’avez rien fait pour découvrir l’assassin ?

— Nous croyions le tenir et nous attendions.

— Alors, vous n’avez pas interrogé mes domestiques ?

— Pas encore. J’avais des raisons particulières pour ne pas m’adresser à eux.

— Je les devine, vos raisons. Vous pensez qu’ils ont aidé le meurtrier.

— J’ai eu en effet cette idée, mais je me suis contenté de les observer.

— Et afin de ne pas les perdre de vue, vous vous êtes introduit chez le Prince qui vient de vous mettre à la porte. Qu’allez-vous faire maintenant ?

Piédouche baissa le nez et son visage se rembrunit.

Il comptait interroger la princesse et c’était elle qui le mettait sur la sellette.

— Observer encore, observer toujours, répondit-il évasivement.

— Vous vous imaginez donc que je vais continuer à vous recevoir ? demanda-t-elle d’un air méprisant.

— Non, princesse, je ne me flatte pas que vous me ferez cet honneur. Mais j’ose espérer qu’avant de me renvoyer, vous voudrez bien me donner quelques indications pour m’aider à découvrir les scélérats qui ont coupé la tête à votre femme de chambre. Elle vous était dévouée et vous la regrettez, puisque vous avez exprimé le désir de la venger.

— Il faudrait d’abord que je fusse certaine que c’est elle qu’on a tuée.

— Me permettrez-vous de vous demander s’il est à votre connaissance qu’elle eût recours habituellement aux piqûres de morphine ?

— Je n’en sais rien. Il est possible qu’elle fît comme moi. Elle était très nerveuse. L’instrument dont je me servais et le poison étaient à sa disposition. Mais si elle en eût fait usage, elle se serait bien gardée de me le dire.

— Le corps enfermé dans le sac était couvert de marques sur l’origine desquelles il est impossible de se méprendre, au dire des médecins qui l’ont examiné. Et ce corps, vous seule peut-être, Princesse, vous pourriez le reconnaître, dit audacieusement Piédouche. On l’a embaumé, et si vous vouliez…

— Moi ! s’écria la Russe, que j’aille m’infliger cet affreux spectacle ! Vous êtes fou. À quoi bon, d’ailleurs, puisque vous ne pourriez pas me montrer le visage de Xénia.

— Les extrémités sont d’une finesse extraordinaire… Les mains surtout sont très reconnaissables pour qui les a vues une fois, et il y a deux grains de beauté sur l’épaule gauche… Mais je comprends votre répugnance, madame, et je n’insiste pas… Il ne me reste donc qu’à continuer à procéder comme j’ai procédé jusqu’à présent… nous ferons de la politique expectante. Elle est à la mode en ce moment.

— En attendant, vous faites de l’esprit. Parlez donc sérieusement et expliquez-moi votre plan, si tant est que vous en ayez un.

— J’ai du moins une opinion très arrêtée.

— Exposez-la moi.

— D’abord, je ne doute plus que le corps ne soit celui de Xénia. D’autres que vous, princesse, le reconnaîtront peut-être quand le moment sera venu, mais nous n’en sommes pas là.

Ensuite, je crois fermement que Xénia a été assassinée par des gens de votre maison.

— Qu’entendez-vous par ces mots : des gens de ma maison ?

— Des domestiques. Les vôtres devaient être jaloux de la préférence que vous lui accordiez. Peut-être aussi l’un d’eux lui avait-il fait la cour et lui en voulait-il parce qu’elle ne daignait pas correspondre à sa flamme. Ils ont profité de votre absence pour mettre à exécution un complot abominable.

Et je m’explique assez bien comment ils s’y sont pris. Ils savaient qu’elle allait souvent seule au pavillon. Vous lui aviez précisément commandé cette nuit-là d’y porter une lettre. Ils l’auront suivie et ils l’auront surprise. Tout était préparé… absolument comme dans l’affaire du crime de Chatou… qu’ils ont perfectionné d’ailleurs, puisqu’ils ont coupé et fait disparaître la tête de la victime… Peut-être aussi croyaient-ils que Xénia avait sur elle cet argent que vous veniez d’oublier dans un meuble.

— Il m’est arrivé souvent de lui confier de très grosses sommes. Alors, vous pensez que mes gens… il est vrai que mon groom et mon cocher n’étaient pas là quand j’ai eu besoin d’eux pour me conduire à la gare…

— Et votre cocher vous a dit ce matin que le Prince l’avait fait appeler… vers minuit, je crois… le crime a dû être commis un peu plus tard… il est vrai que le Prince affirme que votre cocher a menti.

— Le Prince !… alors, ce serait donc lui qui… non, c’est impossible… il exécrait cette pauvre Xénia, mais il n’aurait pas osé.

— Vous indiquez là une supposition que je ne me permettrais pas de mettre en avant. Votre mari est au-dessus du soupçon comme vous l’êtes vous-même, et je ne songe point en ce moment à l’accuser. Dans tous les cas, ce serait prématuré. L’avenir… un avenir très prochain, nous fournira des éclaircissements.

— S’il avait fait cela, dit la princesse, en se parlant à elle-même, je ne chercherais pas à le sauver du châtiment qu’il aurait mérité.

— Nous nous en prendrons exclusivement aux domestiques suspects. Leurs démarches et leurs conversations seront surveillées. Mais on ne s’assurera de leurs personnes qu’à bon escient. Nous ne voulons pas nous tromper deux fois.

— Et s’ils avouaient qu’ils ont été payés par mon mari pour égorger Xénia ?…

— Alors, madame, le prince serait arrêté. Devant la justice française, tous les hommes sont égaux.

— C’est bien… me promettez-vous de ne rien faire sans me prévenir ? En revanche, je vous promettrai, moi, de ne pas répéter au Prince ce que vous venez de me dire.

— C’est convenu, madame.

— Allez, monsieur, je ne vous retiens plus, dit la princesse, en pesant sur un timbre électrique.

Un valet de pied parut ; elle lui dit quelques mots en russe, et elle congédia d’un geste royal Piédouche, qui sortit de l’hôtel beaucoup plus satisfait qu’il ne l’était en y entrant.

— L’affaire est dans le sac, se disait-il en se dirigeant à grands pas vers l’avenue des Champs-Élysées ; oui, dans le sac, comme le joli petit corps de Xénia… tiens ! c’est un mot… parbleu ! j’ai bien le droit de faire des mots pour rire un peu, car je suis content de moi… et s’ils ne sont pas contents à la Préfecture, ils seront difficiles. Voilà une bévue noblement et proprement réparée.

Le Prince a fait assassiner par Stéphane et Vacili la favorite de sa femme, c’est clair comme le jour, et nous aurons un joli procès. Pourvu que l’ambassade russe n’intervienne pas pour étouffer l’affaire ?… Non, ces Yalta ne sont pas en odeur de sainteté dans leur pays et leur gouvernement les laissera se débrouiller comme ils pourront. Et la princesse ne reculera pas devant le scandale pour venger sa favorite… Je connais les femmes et je mettrais ma main au feu que celle-là verrait guillotiner son mari sans broncher. Ce serait la peine du talion qu’on lui appliquerait, à ce sauvage, et il ne l’aurait pas volé.

Je vais m’entendre avec Jolras. On commencera par empoigner Stéphane et Vacili. Ils ne se feront pas prier pour manger le morceau, et quand ils auront dénoncé leur maître, on le coffrera, sans respect pour les rois de Crimée, ses ancêtres. Il ne se doute de rien, car cette excellente Morphine se gardera bien de l’avertir. Par exemple, si elle compte que je la tiendrai au courant de ce que nous ferons, elle se trompe. J’ai promis, mais ces promesses-là n’engagent à rien.

Bon ! mais j’y pense… et Duroc ?… Ma foi ! je vais conseiller à Jolras de le lâcher, quand ce ne serait que pour nous débarrasser de cet Edmond de Chemazé qui est venu se fourrer dans nos jambes.

Sur cette conclusion, Piédouche sauta dans un fiacre qui passait et se fit conduire à la Préfecture.

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