‹ Le Cousin de RoseChapitre 5 sur 6 · Scène V

Scène V

Les mêmes, POLYTE

Il entre par la porte du jardin.

Rose, surprise, à Polyte

C’est le cousin Jacques !

Polyte

Je vois.

Rose

Il nous revient ; il embrassait poliment sa cousine.

Polyte

Je vois bien. C’est toi, Jacques ?

Jacques, il a peur, déjà prêt à se sauver.

Oui, Polyte ; bonjour !

Polyte

Ça va ?

Jacques

Pas mal et vous ?

Polyte

Comme un vieux.

Jacques

Vous dites toujours ça !

Polyte

Àforce de le dire… (Gêné.) Belle journée ! La soupe est prête ?

Rose

Nous t’attendions.

Polyte

Oui, oui. Alors à table ! (À Jacques qui hésite.) Tu n’as pas faim ?

Jacques

Oh ! si !

Polyte

Assieds-toi.

Jacques

Je ne demande pas mieux ! Je croyais que…

Polyte

Que ?…

Jacques

Que vous m’en vouliez.

Polyte

De quoi ?

Jacques

De mon absence.

Polyte

Tu es parti ! tu es parti ! Tu reviens, tu reviens ! Reviens-tu ?

Jacques

Oui.

Polyte

Assieds-toi et mange ! Est-ce que ta conduite me regarde ?

Jacques

Ma conduite ne regarde personne.

Polyte

Que toi.

Jacques

D’ailleurs sur ma conduite, il n’y a rien à dire.

Polyte

Oh ! on peut toujours dire ! Mais je ne m’occupe pas des affaires des autres.

Jacques

Vous avez joliment raison.

Polyte

Je reste dans mon coin. Passé ma porte, je ne sais ni qui vit ni qui meurt.

Jacques

Pourvu que vous viviez cent ans.

Polyte

Oh ! cent ans !

Jacques

Mettons quatre-vingt-dix.

Polyte

Ah ! Quatre-vingt-dix ! Je veux bien.

Jacques

Vous prenez toujours votre petite goutte le matin ?

Polyte

Toujours. Sans elle, je me porterais mal.

Jacques

Tant mieux ! Et vous fumez vos trois pipes ?

Polyte

Trois, pas quatre, ni deux. Une le matin, une à midi, une le soir ; ça fait bien trois.

Jacques

Tant mieux ! Tant mieux ! Vous avez une bonne mine.

Polyte

Toujours la même.

Jacques

Vous ne vous faites pas de bile !

Polyte

Je ne m’en fais pas, et personne ne peut m’en faire faire. Personne ! Jacques.

Jacques

Ah ! Si tout le monde avait votre caractère !

Polyte

Moi, je l’ai, ça me suffit.

Rose

Alors, on le garde ?

Polyte

Naturellement.

Rose

Mais il paiera quarante-cinq francs au lieu de quarante.

Polyte

Pourquoi ?

Rose

Pour le punir ! Parce qu’il nous a quittés.

Polyte

Tu veux profiter de son embarras ?

Rose

Trente-cinq alors.

Polyte

Pourquoi trente-cinq ? Il n’y a pas plus de raison de le diminuer que de l’augmenter. Ni trente-cinq, ni quarante-cinq ; quarante, comme avant. Qu’est-ce que tu vois de changé ? Quarante francs, ce n’est pas trop et c’est assez. Quand il faut qu’un ouvrier prélève déjà sur son gain quarante francs pour sa nourriture…

Jacques

Merci, Polyte !

Polyte

C’est naturel ! Je suis content de te revoir. On mange bien quand tu es là.

Rose

On soigne toujours mieux les étrangers.

Polyte

Et puis Rose est plus gaie, toi présent. Je le dis !

Rose

Ça fait une société.

Polyte

Oui, agréable.

Jacques

Vrai.

Rose

Il le dit, il le pense.

Polyte

Je n’en pense pas plus long !

Rose

Tu es un bon homme.

Jacques

Oui, un rare.

Rose

Je vous aime bien tous deux.

Polyte

Nous ne sommes pas des enfants ! Comme je le disais tout à l’heure à Morin que j’ai rencontré. (À Jacques.) Je ne sais pas ce que tu lui as fait.

Jacques

Rien.

Polyte

Pourtant, il est furieux. Ah ! je ne te conseille pas de retourner chez lui.

Jacques

Ce n’est pas mon idée.

Polyte

Et même si tu l’aperçois sur un côté de la rue, passe de l’autre côté.

Jacques

Si je veux.

Polyte

Ce sera prudent. Il est doux, au fond, Morin, plus doux que moi, avec son air terrible. Mais s’il te tenait.

Jacques

Nous serions deux.

Polyte

Pas longtemps. Le plus fort est le plus fort, vois-tu, Jacques.

Jacques

Pas toujours.

Polyte

Toujours. J’ai essayé de le raisonner, de lui parler en homme d’expérience. Il ne comprenait pas. Ah ! il t’en veut.

Jacques

Pas moi.

Polyte

Tu es meilleur. Je crois que je l’ai calmé un peu ; tout de même, je te conseille de l’éviter.

Jacques

Je n’irai pas à soumission, mais s’il me tend la main.

Polyte

Il ne te la tendra pas.

Jacques

Bon ! Qu’il la garde ! D’ailleurs, il m’ennuie. Nous nous sommes expliqués. C’est fini. S’il me cherche encore, il me trouvera.

Polyte

Il ne viendra pas te chercher ici ; il n’oserait pas. Non, non, nous sommes chez nous, n’aie pas peur !… (Béant parce qu’il aperçoit Morin qui accourt.) N’aie pas…

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