‹ Le CouventChapitre 31 sur 33 · L’Abbesse, l’interrompant

L’Abbesse, l’interrompant

Non, Monſieur, non. Julie veut renoncer au monde, & c’eſt elle-même qui vient d’ordonner les préparatifs de la cérémonie.

Le Curé, à Julie.

Ainſi, mon enfant, je ne puis déſapprouver votre réſolution, le monde a ſes peines, la retraite eſt plus douce pour les ames véritablement religieuſes ; mais eſt-il bien vrai que ce ſoit volontairement ?

Julie, dans le délire.

Oui, Monſieur, n’en doutez pas. Oui, je vais renoncer volontairement à tout ce qui m’eſt cher au monde. Dieu prendra pitié de mes peines, de ce cœur déchiré, (en pleurant.) & je ſerai ſans-doute heureuſe. Pour ſauver mon amant, je m’enchaîne à ces Autels par d’éternels liens ; mais il me ſuivra par-tout ; par tout privée de lui, ſans ceſſe je le verrai. Dans mes douces rêveries, ſon image m’aidera à ſupporter le poids de mes chaînes. Aux pieds de mon Dieu mon amant me ſuivra. Je lui préſenterai celui que mon cœur adore… ?

Le Curé, dans la plus grande ſurpriſe, à l’Abbeſſe.

O Ciel ! eſt-ce ainſi que cette infortunée eſt réſolue ?

L’Abbesse, avec embarras.

Je ſuis, Monſieur, plus étonnée que vous. (à Julie.) Quoi ! Julie, oubliez-vous… Mon enfant, reprends ta raiſon, ſi tu connoiſſois le monde, ſes dangers, ſa perfidie, tu frémirois de terreur & n’aurois plus de répugnance pour cette retraite.

Le Curé.

Eh ! Madame, ceſſez une ſi cruelle perſécution. Si la ſouffrance trop viſible de cette orpheline ne peut toucher votre ame, ſongez du moins à vos propres intérêts : une fermentation générale agite le Royaume ; nous touchons à la plus importante des révolutions ; les abus, les tyrannies de vos pareilles, Madame, & des nôtres, ont depuis long-tems rebuté les cœurs & aigri les eſprits. La conſtante perſécution produit à la fin l’indépendance, & l’indépendance peut produire des calamités dont ce malheureux Royaume ſe voit menacé. Craignez d’attirer ſur cette maiſon la vengeance des hommes, quelquefois plus prompte encore que celle de Dieu. N’eſt-ce pas à nous qu’il appartient de donner l’exemple de l’humanité & de la juſtice. Le peuple ſait déjà que vous forcez une victime à ſe conſacrer aux autels, & je le vois diſpoſé à la défendre. Il ne faut qu’une étincelle pour produire un incendie, & ſi nous voulons ſauver notre auguſte religion de ſa ruine…

Le Grand-Vicaire, l’interrompant.

Prétendez-vous ſauver la religion, lorſque vous même l’environnez de licence & de déſordre ?

L’Abbesse, à Julie.

Vous ſeule, ma fille, vous pouvez venger le Dieu que nous adorons, & glorifier ſes Autels.

Julie.

Eh bien ! Madame, je ne réſiſte plus ; que ſerois-je au monde, inconnue, ſans appui, & privée de ce que j’aime ? mais du moins que ma bienfaitrice me ſoit rendue. (au Curé.) Reſpectable Paſteur, ne me privez pas de votre préſence, daignez quelquefois venir me voir, & m’inſpirer la force & le courage.

L’Abbesse, embrassant Julie.

Ma fille, toutes tes volontés ſeront exaucées. (L’Abbeſſe fait ſigne à la Religieuſe qui ſonne l’agonie. Julie va ſe proſterner au pied de l’Autel, on entend un grand bruit.)

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