‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 14 sur 39 · Partie 2 · I

Partie 2 · I

Je n’avais plus aucun doute : le coupable pour lequel se sacrifiait Eleonore était un être qu’elle avait beaucoup aimé. L’amour, ou bien un puissant sentiment du devoir, né d’une passion encore vivante, ou déjà morte, pouvait seul expliquer un tel dévouement. Lorsque je me demandais quelle pouvait bien être cette personne, un seul nom revenait sans cesse à mon esprit, c’était celui de ce secrétaire commun et antipathique dont les façons d’agir étaient si singulières.

Mes soupçons, au reste, ne prenaient leur appui que sur l’attitude d’Eleonore, car, après tout, la manière d’être du personnage dont il s’agit n’avait eu rien de particulièrement extraordinaire au moment de l’enquête. Mais que ne pouvait-on supposer, si l’amour était pour quelque chose dans l’affaire ? Sans doute, Trueman Harwell, simple scribe à gages d’un ancien marchand de thés, était un individu tout à fait insignifiant, mais tout autre serait Trueman Harwell en semblable occasion s’il était amoureux fou d’une ravissante femme comme Eleonore Leavenworth, et je trouvais, en outre, que les circonstances justifiaient parfaitement ces deux hypothèses de ma part.

Cependant, quel abîme entre un vague soupçon et une preuve incontestable ! C’étaient deux choses bien distinctes que de croire Trueman Harwell capable d’un crime et ensuite de le prouver. Je frémissais en songeant à la tâche que j’avais entreprise, craignant d’être injuste et de manquer de générosité envers cet homme, dont la situation, s’il était innocent, devait être des plus affreuses. Toutefois, je l’avoue, s’il m’eût été plus sympathique, j’aurais été moins disposé à douter de lui.

Quoi qu’il en soit, il fallait sauver Eleonore à tout prix. Sa mise en arrestation devait, en effet, couvrir certainement sa vie d’une flétrissure infamante, difficile, sinon impossible à effacer, et il me paraissait qu’accuser le secrétaire serait moins horrible.

Je me promis d’aller voir M. Gryce le lendemain matin.

Durant la nuit presque entière je fus hanté par le souvenir de ce qui s’était passé auprès du lit de mort de M. Leavenworth. J’entendais encore les invocations d’Eleonore, je revoyais Mary fuyant, quelques instants après, la présence de sa cousine. Quel contraste entre ces deux scènes !

C’était pour moi comme une double vision de lumière et de ténèbres.

Plus tourmenté que jamais par ces rêves, qui tournaient presque au cauchemar, je sortis de bonne heure pour aller chez le détective. Le calme me revint pendant le trajet. Je voulais sauver Eleonore ; il me fallait tout mon sang-froid, toute ma présence d’esprit.

Ce que je redoutais le plus, c’était qu’une décision ne fût prise par la police avant que j’eusse acquis le droit ou l’occasion d’intervenir. Par bonheur, l’enterrement de M. Leavenworth devait avoir lieu le jour même, et j’étais presque certain que M. Gryce ne prendrait des mesures extrêmes qu’après la cérémonie.

J’arrivai à sa demeure. C’était une gracieuse maison en briques, à trois étages ; les persiennes mi-closes et les petits rideaux de fenêtre d’une blancheur de neige me parurent être un indice du caractère du maître de ce logis. Un jeune homme au teint blafard, avec de longs cheveux roux plaqués sur le front, ouvrit à mon coup de sonnette nerveux. À ma demande : « M. Gryce est-il chez lui ? » il répondit par une sorte de grognement rauque qui pouvait signifier aussi bien non que oui.

— Je suis M. Raymond, et je désire le voir.

L’individu me lança un regard qui m’enveloppa des pieds à la tête, et m’indiqua du doigt une porte en haut de l’escalier. Je montai, je frappai, j’entrai et j’aperçus la personne imposante de M. Gryce penchée sur un bureau qui devait remonter à je ne sais quelle époque, tellement il était vieux et original.

— Oh ! en vérité, vous me faites beaucoup d’honneur, — s’écria-t-il ; et, se levant, il referma bruyamment la porte d’un énorme poêle qui se trouvait au milieu de la chambre… Il fait un peu froid aujourd’hui, ajouta-t-il.

— Un peu, — répliquai-je en l’examinant de près, afin de voir s’il était de bonne humeur, — mais je n’ai guère le loisir de m’apercevoir de la température ; cet assassinat me préoccupe à un tel point…

— Cela se comprend, dit-il en fixant les yeux sur le tisonnier. C’est une affaire joliment embrouillée. Mais peut-être êtes-vous d’un autre avis : il me semble que vous avez une communauté à me faire.

— C’est vrai. Seulement, j’imagine que vous ne devinez pas en quoi elle consiste. Depuis la dernière fois que je vous ai vu, mes suppositions sont, sur un point, devenues des certitudes. La femme qui est l’objet de vos soupçons est innocente.

Sans témoigner aucune surprise, il répondit tranquillement :

— Tant mieux, monsieur Raymond, car cette certitude vous honore.

J’eus de la peine à réprimer un mouvement d’humeur.

— Je suis si parfaitement convaincu de ce que j’avance, répliquai-je, que je viens vous supplier, au nom de l’humanité et de la justice, de suspendre toute investigation au sujet de miss Eleonore et de suivre une autre piste.

— Vraiment, s’écria-t-il après un silence, la requête est singulière, venant de vous.

Je ne me décontenançai point.

— Monsieur Gryce, lui dis-je, la réputation d’une femme ne se relève jamais d’une calomnie. Veuillez me prêter un peu d’attention et, je vous le jure, vous ne le regretterez pas.

Il sourit, et ses yeux, quittant le tisonnier, allèrent se poser sur le bras du fauteuil où j’étais assis.

— Allez, je vous écoute.

Je sortis mes notes de mon portefeuille et les plaçai sur la table.

— Comment ! des notes ! s’écria-t-il. C’est très-imprudent. Il ne faut jamais écrire !

Sans paraître l’avoir entendu, je poursuivis.

— Monsieur, Gryce, j’ai eu des occasions, qui vous ont fait défaut, d’étudier cette femme. Je l’ai vue, je l’ai écoutée, et je suis tout à fait convaincu que ses mains, tout autant que son cœur, sont innocentes. Qu’elle connaisse les détails secrets du crime, c’est possible, je ne le nie pas. La clef trouvée en sa possession en est la preuve. Mais on ne peut pourtant pas perdre à tout jamais cette charmante créature parce qu’elle refuse de donner des renseignements, alors que, sans doute, elle croit que l’honneur oblige à se taire. Attendons, et avec un peu de patience et un peu de finesse, nous arriverons au but.

— J’admets tout cela, répliqua le détective ; mais comment arriverons-nous à la vérité si nous ne suivons pas la seule piste que nous ayons découverte jusqu’ici ?

— La piste que vous poursuivrez au détriment d’Eleonore Leavenworth ne vous conduira à aucun résultat.

Il cligna des yeux sans souffler un mot.

— On abuse d’elle, de son dévouement, de sa générosité, peut-être même de son amour. Si nous découvrions celui qui exerce sur elle cette terrible influence, nous aurions trouvé l’assassin.

— Hum ! fit M. Gryce.

Je m’arrêtai, car je voulais une réponse plus claire.

— Vous soupçonnez donc quelqu’un ? fit-il d’un air presque railleur.

— Je ne nomme personne et ne demande que du temps.

— Vous voulez donc en faire une affaire personnelle ?

— Oui.

Il siffla un petit air entre ses dents, puis me dit :

— Permettez-moi de vous demander si vous avez l’intention de travailler seul d’après vos propres inspirations ou si, le cas échéant, vous daigneriez accepter les conseils et les services d’un collègue compétent ?

— Je ne désire rien autant que de vous avoir pour collègue.

Un sourire ironique apparut sur ses lèvres :

— Il faut que vous soyez bien sûr de vous !

— Je suis seulement bien sûr de miss Eleonore, répliquai-je.

La réponse lui plut.

— Que comptez-vous faire ?

Je restai silencieux, car, à vrai dire, je n’avais encore aucun plan arrêté.

— Il me semble, continua-t-il, que vous avez entrepris une tâche bien difficile. Vous feriez mieux de me laisser agir, moi.

— Rien ne me ferait plus de plaisir, je vous assure ; mais…

— J’ajoute que je serais très-heureux de recevoir vos avis et vos communications. Je ne suis pas égoïste et je suis même prêt à écouter tous les détails de de ce que vous avez vu et fait depuis hier, si vous voulez bien me le raconter.

Ravi de le trouver aussi aimable, je me demandai ce que j’avais vraiment à lui dire. Il allait trouver sans doute ce n’était pas grand’chose ; mais il n’était plus temps de reculer.

— J’ai à vous faire part de convictions plutôt que de faits. Non seulement je suis certain qu’Eleonore n’a eu aucune part dans le crime, mais encore je suis persuadé qu’elle l’a ignoré jusqu’au moment de la découverte du cadavre. Qu’elle connaisse l’assassin, je le crois aussi ; mais, pour des raisons inconnues, elle se croit obligée à se sacrifier pour le sauver. Il est très-difficile de savoir quel est l’homme qui est l’objet de ce dévouement. Si nous en savions un peu plus sur sa famille…

— Vous ne connaissez rien, alors, de son histoire intime ?

— Non, rien.

— Vous ne savez même pas si ces demoiselles sont fiancées ou si elles ont une liaison quelconque ?

— Je n’en sais rien, repris-je en tressaillant à ces paroles, qui exprimaient si bien mes secrètes appréhensions.

— Monsieur Raymond, avez-vous une idée exacte des difficultés dont un détective est entouré ? Vous pensez sans doute que, grâce à un habile déguisement, je puis me présenter dans n’importe quel monde ? Vous vous trompez. Je n’ai jamais pu réussir dans un certain milieu ; jamais je n’ai pu réussir à me faire prendre pour un gentleman. C’est étrange, n’est-ce pas ? Mais les tailleurs et les perruquiers n’y peuvent rien, et on me découvre toujours malgré tous mes soins.

Il avait l’air si découragé, que, malgré toutes mes préoccupations, je ne pus m’empêcher de sourire.

— J’ai même, à une certaine époque, pris à mon service un valet de chambre parisien qui savait danser et coiffer. Cela ne m’a servi à rien. Le premier homme distingué que je voulais approcher — je parle d’un homme vraiment distingué et non pas d’un de ces faux élégants comme il y en a tant en Amérique — n’avait qu’à ajuster son lorgnon et à me regarder fixement pour me faire perdre contenance. Mon domestique ne m’avait pas enseigné ce regard plein d’impudence qui est, je l’imagine, un des apanages des gens du grand monde.

Ces aveux amusants me firent éclater de rire.

— Sans doute, tout cela ne vous fait rien à vous, qui êtes né gentleman, et vous savez, sans rougir, demander à une dame de vouloir bien vous accorder une contredanse, hein ?… Parfait. Mais moi cela m’est impossible. Si j’ai un mandat d’arrêt dans ma poche, ou je suis chargé de quelque mission professionnelle, je puis entrer dans un salon et saluer avec une parfaite aisance la maîtresse de maison la plus élégante ; mais dès qu’il s’agit de visites, de gants gris perle, de dîners, de vins de Champagne, que sais-je ? je ne suis plus bon à rien. Nous nous ressemblons tous, nous autres détectives, et, lorsque nous avons besoin du concours d’un gentleman, il faut que nous le cherchions en dehors du métier.

Je ne répondis pas, j’avais deviné où il désirait en venir, mais je voulais qu’il déclarât nettement qu’il avait besoin de moi.

Changeant de ton, il me dit brusquement :

— Connaissez-vous un monsieur du nom de Clavering ? Il habite en ce moment à l’hôtel Hoffman.

— Je ne crois pas.

— C’est un homme fort distingué. Verriez-vous quelque inconvénient à faire sa connaissance ?

Suivant l’exemple de M. Gryce, je regardai fixement la cheminée.

— Je ne puis répondre avant d’avoir mieux compris, répliquai-je après un silence.

— Il n’y a pas grand’chose à comprendre. M. Clavering, gentleman et homme du monde, demeure à l’hôtel Hoffman. C’est un étranger : il se promène à pied, à cheval, dans New-York, mais ne fait jamais de visites. Il regarde toutes les femmes, mais n’en salue jamais une seule. En résumé, il serait utile de le connaître ; seulement, il est très fier et il a des préjugés contre la liberté d’allures et le laisser-aller des Américains. Pour ces divers motifs, il me serait aussi impossible de l’aborder que d’entrer en relations avec l’empereur d’Autriche.

— Et vous désirez…

— Ce serait une excellente relation pour un jeune avocat de bonne famille, en train de faire son chemin, et vous seriez amplement récompensé de votre peine, je n’en doute pas, si vous vouliez cultiver sa connaissance.

— Mais…

— Peut-être même, plus tard, auriez-vous l’envie de vous lier plus étroitement avec lui ; peu à peu, vous comprenez, vous pourriez lui faire des confidences et…

— Je ne consentirai jamais, monsieur, intеrrompis-je vivement, à accaparer l’amitié d’un galant homme dans le but de le dénoncer ensuite à la police.

— Cependant, si vous voulez réussir dans ce que vous avez entrepris, il est de toute nécessité que vous fassiez la connaissance de M. Clavering.

La lumière se fit soudain dans mon esprit.

— Ah ! m’écriai-je, il est donc mêlé à l’affaire ?

M. Gryce lissa d’une main distraite la manche de sa redingote.

— Je ne crois pas que vous ayez besoin de le trahir. Vous ne refusez plus de faire sa connaissance ?

— Non.

— Vous causerez avec lui si vous le trouvez d’un commerce agréable ?

— Oui.

— Et vous persisterez alors même qu’au cours de vos entretiens vous découvririez quelque chose qui pourrait nous aider dans nos efforts pour sauver miss Eleonore ?

Je balbutiai « non » presque à regret, car il me répugnait de jouer le rôle d’un espion.

— Fort bien, reprit-il sans paraître remarquer mon hésitation ; je vous conseille de vous installer immédiatement à l’hôtel Hoffman.

— Je ne suis pas de votre avis. À moins de me tromper beaucoup, je crois avoir déjà vu ce monsieur, je dois même lui avoir parlé.

— Où cela ?

— Décrivez-le-moi d’abord.

— Il est grand, élégant et se tient très droit. Il a une belle figure, le teint mat, les cheveux bruns, grisonnant sur les temps ; ses yeux sont perçants, sa parole est agréable. En un mot, c’est un homme fort distingué à tous les points de vue.

— Je persiste à croire que je le connais déjà au moins de vue.

Et je racontai en peu de mots où et comment.

— Hum ! il s’intéresse évidemment autant à nous que nous à lui. Pourquoi ? Je crois que je le sais. Au reste, peu importe ! Il est fâcheux seulement que vous lui ayez parlé, car vous avez pu lui faire une mauvaise impression. Tout dépend de votre prochaine rencontre.

Il se leva et arpenta son cabinet.

— Il faut agir lentement et avec la plus grande discrétion. Qu’il vous revoie sous de meilleurs auspices. Entrez, en passant, dans la salle de lecture de l’hôtel Hoffman. Causez avec les gens les plus comme il faut que vous rencontrerez, mais ni trop, ni au hasard. M. Clavering est très exclusif, il ne serait pas flatté de connaître quelqu’un qui est au mieux avec tout le monde, mais montrez-vous tel que vous êtes, et c’est lui qui vous fera toutes les avances, j’en suis persuadé.

— Mais si je me suis trompé et si ce n’est pas lui que j’ai rencontré au coin de la trente-septième avenue ?

— J’en serais bien étonné, voilà tout, et il faudrait me creuser la tête encore une fois, ajouta-t-il.

— Monsieur Gryce, il y a une personne dont nous n’avons point parlé.

— Vraiment ! reprit-il doucement, en pivotant sur ses talons jusqu’à ce qu’il m’eût tourné le dos. Et de qui donc ?

— Mais de mons…… — Je m’arrêtai. Avais-je le droit de nommer cet homme à moins de preuves suffisantes ? — Pardon, mais, toutes mes réflexions faites, je m’en tiendrai à ce que j’ai déjà dit : je ne nommerai personne.

— M. Harwell, dit-il avec aisance.

Une vive rougeur me servit de réponse.

— Pourquoi ne causerions-nous pas de lui, surtout si cela peut nous être utile ?

— Pensez-vous qu’il ait dit la vérité au moment de l’enquête ?

— Le contraire n’a pas été prouvé.

— C’est un homme bien singulier.

— Moi aussi, répliqua le détective.

J’étais dérouté ; je pris mon chapeau et j’allais me retirer quand le souvenir de Hannah me revint à la mémoire et je demandai si on était sur ses traces.

Il hésita quelques instants, puis frappa violemment la table et s’écria :

— On dirait que le diable s’en mêle. Cette fille a disparu aussi complètement que si la terre s’était ouverte et l’eût engloutie.

Mon cœur se serra douloureusement. Eleonore avait dit : « Hannah ne peut rien pour moi. » Était-il donc vrai qu’on ne la retrouverait jamais ?

— J’ai lancé à sa poursuite toute une légion d’agents, sans compter le gros public ; mais rien, rien, n’a été découvert. Je crains de la trouver noyée dans la rivière sans confession écrite dans sa poche.

— Tout dépend du témoignage de cette fille, observai-je.

Il laissa échapper une sorte de grognement.

— Qu’en dit miss Eleonore ?

— Elle assure que Hannah ne peut rien pour elle.

— Malgré cela, il faut la retrouver, fit-il légèrement surpris, et je la retrouverai, dussé-je faire agir M. Pourquoi.

— M. Pourquoi ?

— C’est un de mes agents qui est un véritable point d’interrogation en chair et en os ; nous l’avons surnommé M. Pourquoi. Revenez me voir dès que vous connaîtrez la teneur du testament.

Le testament ! Je l’avais absolument oublié.

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